Que reste-t-il du romancier des paroisses mortes, et faut-il penser que «son œuvre est bonne», comme lui-même le disait de celle de Julien Green ? Les «romanciers catholiques» d’avant-guerre – on ajoutera Mauriac – auront prétendu servir deux maîtres et cette commode étiquette de la critique qui les rassemble, toute bête qu’elle est, et tout exacte aussi, hélas, avait de quoi scandaliser les âmes simples. Ces artistes impeccables auraient peut-être gagné à méditer davantage tel aphorisme de Baudelaire, qui veut que dans toute littérature d’imagination qui tienne, l’Autre soit de compte à demi.
Le polémiste, alors, c’est-à-dire le combattant ? «Combat pour la vérité», «Combat pour la liberté», ces deux titres rassemblent toute sa correspondance, et l’on reprochera peut-être à Bernanos certaine ambiguïté – celle-là même qui permit aux démocrates chrétiens de le compter parmi les leurs, et qui valut à son œuvre le panthéon de la Pléiade.
Homme de feu sans doute, mais qui dégage plus de chaleur que de lumière. Ne pas être entendu à la longue fait délirer, après guerre il se prit pour le général de Gaulle («Le Général vous parle, Messages imaginaires»), voire pour le pape («Encyclique aux Français»), il était temps qu’il meure. Alors ? ce qu’il y a non pas d’actuel, dans l’œuvre de Bernanos, mais d’immortel, qui proprement traverse et fait mentir la mort, c’est l’intuition prophétique de ce qu’il appelle «la civilisation des machines» : «On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure». La vie intérieure, condition de la liberté, elle-même ensemble condition et conséquence de la vérité, selon le mot de l’apôtre : «La vérité vous rendra libre».
La civilisation des robots, selon Bernanos, des robots et des hommes qui les inventent et qui les servent, ces frères humains robotisés, ces «imbéciles» qu’il fouaillait de toute sa tendresse accablée, il revient à la France de lui faire échec. Seconde intuition, qui donne forme et sens à la première, et justifie son combat : «la France contre les robots». La France dont c’est la raison d’être, non pas selon son «identité», terme d’état civil ou de police dont nous n’avons que faire, mais, pour reprendre ses propres mots, sa «vocation spirituelle». La vocation spirituelle de la France est d’être le pays des hommes libres, et nous passons outre à la défiguration moderne du lexique ; c’est la bénédiction particulière attachée, depuis son baptême, au Royaume des Lys. Don de Dieu, comme tel sans repentance : Dieu ne reprend pas ce qu’Il a une fois donné. C’est tout le gage de notre espérance, et, s’agissant de Bernanos, parce qu’il eut le courage héroïque de le répéter à temps et à contretemps, celui de notre ineffaçable gratitude.

Ph.B.