Ces quelques mots sont extraits d’un très court oracle prononcé contre la ville de Douma par le prophète Isaïe (deux versets et 22 mots hébreux en tout, soit autant que l’alphabet comporte de lettres, ce qui, en soi, est déjà porteur de sens, puisque ces lettres figurent 22 des 32 sentiers de la Connaissance). Cet oracle appartient au chapitre XXI constitué d’une succession de prophéties diverses, plus ou moins longues, généralement appelées «oracles sur les nations» et sans liens apparents les unes avec les autres. Les exégètes contemporains, en s’attachant exclusivement au sens littéral et à l’analyse textuelle, situent cet ensemble dans son seul cadre historique et dans l’économie des diverses sentences du prophète ; cantonnés dans cette sécheresse de l’examen, ils ne cherchent plus à y découvrir un sens autre, susceptible d’en faire quelque chose de vivant pour tout homme, à toute époque. Le contexte historique, que l’on trouvera sans peine en note ou en introduction dans la plupart des traductions de la Bible, pour intéressant qu’il soit, n’est pas ce qui doit retenir notre attention ici. Si une telle forme d’analyse, s’apparentant à ce que le Zohar appelle «le vêtement de l’Ecriture», est une chose normale et nécessaire dans un certain contexte ou à titre de préalable, elle est loin d’être suffisante, surtout si elle ne s’ouvre pas sur un lien avec le sens profond toujours actuel. La vérité ne se laisse entrevoir qu’à travers la multiplicité des interprétations. (1)
Néanmoins, force est de reconnaître, en lisant ces lignes, que, dans sa première partie au moins, cette sentence est assez floue, voire sibylline, et que l’on ne peut d’emblée lui attribuer un sens imprécatoire, même si sa seconde partie est non équivoque. En cela, ce texte est différent de celui des autres oracles du prophète regroupés dans ce chapitre. La structure des versets, les mots utilisés, tout comme l’absence de sens évident dans la réponse en trois phases apparemment sans lien du veilleur, sont autant d’invitations à les méditer et à rechercher les significations permanentes qu’ils peuvent comporter, ou, plus exactement, qu’ils doivent comporter. Car nous ne pouvons, comme certains le font, en considérer la structure comme étant une simple forme littéraire à caractère poétique. Ces versets, appartenant au Livre, se doivent d’être valables aujourd’hui tout comme hier et donc être susceptibles de nous impliquer directement. Faute de quoi il nous faudrait admettre que le texte d’Isaïe, pourtant unanimement reconnu comme étant l’un des plus grands prophètes bibliques, ne concernerait que l’immédiat, la situation historique propre à son temps, et de ce fait n’aurait qu’une valeur documentaire somme toute assez réduite deux millénaires et demi plus tard.

Oracle

En fait plusieurs choses doivent retenir immédiatement notre attention : le nom même de la ville (Douma) contre laquelle est prononcé cet oracle, la répétition de la question au veilleur dans les mêmes termes apparents, ce terme de «veilleur» lui-même, qui est si important dans la tradition hébraïque, et, dans la réponse, cette étrange conjonction de la lumière matinale avec l’obscurité nocturne, leur succession étant présentée en un raccourci saisissant.
Le mot hébreu «massa» ouvrant le verset est habituellement traduit par «oracle contre» ou par «prophétie sur». On ne le rencontre pratiquement que comme une ouverture aux prophéties comportant des menaces ou prédisant des malheurs. Mais, comme tout terme en hébreu, ce mot a des sens multiples. Le premier est celui de «fardeau», de «ce que l’on porte», mais il possède aussi celui de «prononcer», de «ce qui est dit». Et l’on connaît toute l’importance traditionnelle, dans la Bible, de la parole et du dire, de la chose dite et nommée.
Si donc nous considérons les quelques mots de ces versets comme «des paroles dites», exprimant quelque chose en rapport avec notre véritable nature et avec la genèse permanente de notre être, soit comme un dire intemporel qui possède une valeur permanente, nous sommes dans l’esprit du sens de ce premier terme. «massa» alors nous exhorte à l’écoute, il est une invitation à nous ouvrir en toute lucidité et réceptivité à ce qui va être dit, à cette parole prononcée par le prophète parlant au nom de l’Éternel, et cette parole devenue permanente sera porteuse de sens pour tout un chacun (2).
Comment en serait-il autrement, alors que ces deux versets comportent 75 lettres, valeur numérique du mot nuit ici répété par trois fois, alors que les 37 lettres du premier verset correspondent à «guèlèd», cette «peau de l’homme», cette “tunique de peau” ayant après la Chute remplacé la “tunique de lumière”, que les 38 lettres du second verset nous renvoient au verbe «gala» signifiant «faire connaître - révéler» (3), et que l’oracle en son entier comporte 22 mots, 22 la valeur de «iahad», l’unité, la concorde. Et d’autres concordances encore apparaîtront plus tard. Cela fait un peu trop pour s’en remettre au seul hasard. Alors cherchons et méditons.


"Le Zohar, aux folios 144 a & b, souligne le rapport entre cet oracle et Esaü en le rapportant au combat de Jacob avec l’ange, près du gué du Yabock à Peniel (Faces d’Elohim), ange traditionnellement considéré comme celui d’Esaü. Ce combat vaudra à Jacob de voir son nom transformé en «Israël»."


Le «silence» de Douma

Douma en hébreu, Edom en grec : c’est le nom d’une ville située sur la montagne de Séïr, ville ainsi nommée en mémoire d’Esaü lorsque ses descendants s’en emparèrent (cf. Gen. 36, 6-8). Edom ou Douma, surnom donné à Esaü, le frère de Jacob, signifie «le roux», une couleur à mi-chemin entre le rouge et l’ocre. Elle ne symbolise pas, comme le rouge, le feu de l’amour divin mais le feu impur, le feu chtonien de dessous terre ; elle est l’emblème des passions humaines. Historiquement les Edomites s’opposèrent souvent à Israël (4) et furent longtemps les alliés des Philistins. Esaü va disposer du pouvoir temporel bien avant Israël.
«Et voici les rois qui ont régné en Edom avant que ne règne un roi en Israël» (Gen 36,36). Les sept rois d’Edom représentent, dans la cosmologie particulière du Zohar, les sept mondes détruits qui précédèrent le nôtre (5). Edom va symboliser les nations et cette royauté d’ordre essentiellement matériel, de dimension purement humaine, ce que les Evangiles nomment «le temps des nations», royauté de loin antérieure à la royauté spirituelle que symbolisera le nom d’Israël obtenu après le combat avec l’ange ; mais de beaucoup postérieure à la double royauté de Melkitsédeq, prêtre du Très Haut (El Elyon) et roi de Salem. C’est pour cela qu’il sera dit que les royaumes d’Edom sont transitoires. Par extension, dans nombre de commentaires, Esaü deviendra l’emblème de la force temporelle et Israël celui de l’esprit, les deux étant en perpétuelle opposition. De là l’assimilation de la lutte entre Jacob et Esaü à celle de la bonne et de la mauvaise partie de l’âme (ce que nous appellerons, selon les termes du Zohar, le bon et le mauvais penchant), à celle de la raison et de la passion.
Le Zohar, aux folios 144 a & b, souligne le rapport entre cet oracle et Esaü en le rapportant au combat de Jacob avec l’ange, près du gué du Yabock à Peniel (Faces d’Elohim), ange traditionnellement considéré comme celui d’Esaü. Ce combat vaudra à Jacob de voir son nom transformé en «Israël». Le Zohar considère qu’Esaü (et ce qu’il symbolise) ne règne que la nuit, qui est mise en rapport avec l’exil : «...car la nuit s’étend le règne d’Esaü qui est Seïr. Or il faiblît quand vint le matin, [car il est écrit :] ’’laisse-moi partir car l’aurore est montée’’» (Gen 31,27). Dès lors Jacob-Israël triomphe, son règne s’exerçant le jour. La symbolique de cette interprétation du combat fondateur, en relation avec «le matin vient et la nuit aussi...», permettra de mieux comprendre les interprétations que nous serons conduits à faire.
Mais, si nous oublions le nom grec pour ne plus nous attacher qu’au nom hébreu, moins familier à nos oreilles, nous nous apercevons qu’il signifie encore bien autre chose. Douma est tout à la fois le silence et le lieu où règne le silence. C’est aussi le nom de l’ange qui garde l’entrée de la Géhenne, séjour des impies ; il sera parfois abusivement assimilé à Samael. C’est, en quelque sorte, un gardien du seuil, et, comme tel, il pourra être tout autant faste que néfaste, mais jamais oublieux de la justice. Ne l’oublions pas, dans la pensée hébraïque un ange, quelle qu’en puisse être la fonction ou la charge, est avant tout un envoyé, un messager. C’est d’ailleurs le même et unique mot qui désigne les deux ; seul le contexte permettra de préciser.
Gardons-nous bien de ne donner qu’une connotation négative à ce silence qu’indique Douma. Il n’est pas simplement une absence de parole, il est la parole qui, plus encore que non dite, demeure non exprimée et par là même est susceptible de contenir l’inexprimable, c’est-à-dire ce qui ne peut appartenir ni au domaine de la manifestation ni à celui de la détermination, au sens de notre logique humaine. Il peut être d’une immense richesse car : «Le silence comporte en lui-même le principe de la parole... la parole n’est que le silence exprimé» (6), et la parole est souvent incomplète. Il existe un double silence. D’une part celui qui résulte d’une interdiction de dire ou de faire, d’une impossibilité à être, et celui-là sera générateur d’angoisse, c’est le silence de crise ; d’autre part celui d’où jaillit la possibilité de perception des choses et de la parole méditée, le silence créateur. C’est ce silence-là qui est le lieu de l’unité principielle, il est le silence pur et véritable. Ainsi en Job 33,33 nous est-il dit : «Fais silence et je t’enseignerai la sagesse».
Ce que les kabbalistes appellent le «silence» est cet instant où tout est encore possible, rien de définitif n’étant advenu. C’est en cet instant seul qu’aucune parole, aucune structure définie n’existe encore, instant si rare où toute agitation du mental s’est évanouie et où l’ego peut s’effacer pour laisser place à l’épanouissement de l’être dans l’espace vide qui se crée. Ils l’assimilent à la «Thora d’en haut», par opposition à la «Thora d’en bas» qui elle, au contraire, est celle du langage et de la différenciation, celle du monde d’Assyah («le monde du faire») qui nécessite la règle établie. Entrer dans le silence, demeurer dans le secret du silence, c’est entrer dans le monde de la sagesse, tenter d’approcher, avec nos faibles moyens humains, celui de la sagesse divine. Le désert, que ce soit le désert matériel ou le désert intérieur, est le lieu du silence, mais c’est aussi celui de la Parole (7). C’est de ce silence qu’il est écrit : «sur votre couche méditez, mais silence». (Ps 4,5)
Mais si nous pouvons comprendre ce nom de Douma comme celui de «gardien du seuil» et aussi dans le sens élevé du «silence», pourquoi un «oracle contre» ? Il semble que la réponse tienne dans le jeu de la lumière et des ténèbres, dans l’insistance portée sur le mot «nuit». «Oracle contre» pourrait alors se lire, ou du moins se comprendre, comme une sorte de signal requérant une attention aiguë, comme : «mise en garde envers...».


"Pour le kabbaliste, l’homme est à l’image d’un champ clos où s’affronteraient en permanence la connaissance et l’oubli de Dieu (le mauvais penchant tapi à la porte, selon l’image classique du midrash et du Zohar. La connaissance est symbolisée par le jour et l’oubli par la nuit."


La lumière et les ténèbres

L’interrogation «Veilleur où en est la nuit ?» est par deux fois répétée dans le premier verset, mais avec deux orthographes légèrement différentes pour le terme «nuit». La première orthographe sera celle utilisée pour la nuit du second verset. Malheureusement cette différence orthographique est impossible à rendre dans la traduction, et le rythme qu’elle induit ne peut apparaître (8). Ceci doit nous interpeller de trois façons : Quelle est la lettre qui diffère ? Quel sens l’écart numérique peut-il recouvrir ? Qu’est-ce donc que cette alternance ?
La lettre mise en évidence est le hé de valeur 5. Il n’a, ici, qu’une valeur paragogique, n’ajoutant rien au sens obvié de ce terme, mais le soulignant. Les grammairiens nous expliquent que, comme lettre gutturale faible, elle s’efface souvent avec l’évolution de la langue, et là s’arrête leur commentaire. Si c’était là la véritable explication, pourquoi n’aurait-elle disparue qu’à la seconde occurrence du mot et serait-elle demeurée présente pour les deux autres ? D’autres parlent de l’erreur d’un scribe à une époque lointaine ... Mais l’une et l’autre explications ne sont pas satisfaisantes, car trop réductrices. Succinctement, le hé est l’emblème de l’être, du souffle vital et du Verbe (9). Nous pouvons ainsi voir dans la première question la ténèbre de l’être et dans la seconde la ténèbre sans l’être, la ténèbre extérieure; distinction que nous aurons à reprendre un peu plus loin. Ce faisant, la double question n’a plus le moindre rôle de répétition poétique ou littéraire, elle devient englobante de la totalité du réel et nous constaterons que le jeu des valeurs numériques renforce encore cette lecture.
La première occurrence du terme «nuit» a pour valeur 75, le nombre même des lettres de l’oracle, concordance numérique qui souligne l’importance du terme. Or la nuit incluant l’être a la valeur numérique du Cohen, le serviteur de Dieu, prêtre de l’Éternel. Dans le redoublement de la question, la nuit hors de l’être, la nuit enveloppante extérieure, de valeur 70, nous renvoie à sod, le mystère, le secret, ce sod du quatrième niveau de lecture emblématisé par le sigle PARDES (10). Partant, la première nuit ne contient-elle pas une lumière accessible à l’homme qui se veut serviteur de l’Unique et la seconde, une lumière cachée, une lumière infiniment plus complexe à découvrir, ou plutôt à recouvrer ? N’est-ce pas pour cela qu’il est écrit, au second verset : «le matin (donc le jour) vient», puis, à la fin de l’oracle : «convertissez-vous» (textuellement : «refaites le chemin», expression proche du dernier mot et nettement préférable, car elle souligne la possibilité du retour, la téchouva toujours possible, la sincérité y aidant). La troisième nuit, à nouveau, inclut l’être; mais cette nouvelle occurrence ne se situera plus sur le même plan. Quant à l’ensemble des trois il nous confirme, par sa valeur 220 correspondant à beriha (= le verrou) que, là, réside la solution. Car tout doit redevenir iahad (= «concorde» - «unité»), emblématisée par les 22 mots de l’oracle.
Pour le kabbaliste, l’homme est à l’image d’un champ clos où s’affronteraient en permanence la connaissance et l’oubli de Dieu (le mauvais penchant tapi à la porte, selon l’image classique du midrash et du Zohar). La connaissance est symbolisée par le jour et l’oubli par la nuit. Ténèbres et lumière, non pas dans une vision dualiste comme l’est celle des différentes gnoses, mais dans une imbrication interne à l’homme, dépendant essentiellement de sa liberté et pouvant être soumise à sa volonté ; vision que ne rejettent pas les mystiques chrétiens : «Ô déplorable aveuglement des yeux de votre âme puisqu’ils ne voient goutte entourés d’une si grande lumière...» (St Jean de la Croix, Cantique spirituel, 39-1), et aussi sous la plume de sainte Hildegarde de Bingen : «Vous devriez être jour mais vous êtes nuit, car vous serez ou nuit ou jour, choisissez de quel côté vous voulez vous tenir.»(11)
Mais les ténèbres ne sont jamais absolues, de même que la lumière qu’il nous est donné de pouvoir acquérir, si nous en faisons l’effort, n’est jamais parfaite : «la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas comprise» (Jean 1,5).
Toujours en l’une demeurera une parcelle au moins de l’autre; et toujours l’une sera susceptible de se muer en l’autre. Le jour, devant le peuple, avançait une colonne de nuée obscure, mais la nuit une colonne de feu le précédait, et le désert de la mer des Roseaux fut traversé (Ex 13,21). Puis au temps du danger, et pour toute une nuit, la colonne devint lumineuse par une face et obscure par l’autre (Rachi sur Exode 14,20). Quelle que soit la densité de l’obscurité, intérieure ou extérieure, il existe toujours en l’homme, tout comme dans la matière, une étincelle capable de raviver la connaissance véritable. Cette restauration est le tiqoun (= «réparation») de la théorie kabbalistique du tsimtsoum (12).
Mais, pour qui ne voudra pas partir sur cette voie difficile de la kabbale de Safed, il sera toujours loisible de considérer plus simplement que, dans l’Ecriture, l’opposition «lumière / ténèbres» correspond très souvent à celle du couple «sécurité / danger». Cette opposition, reprise à la fin du second verset : «vient le matin, et puis la nuit», implique une nécessité d’action avant qu’à nouveau ce jour qui va naître ne laisse la place à la nuit périlleuse. Nous sommes ici très proche de ce que nous dit à deux reprises l’Évangile de Jean, une première fois avec la parabole : «N’y a-t-il pas douze heures dans le jour ? Quand on marche le jour, on ne trébuche pas, parce qu’on voit la lumière de ce monde; mais quand on marche la nuit, on trébuche». (11,9) ; puis, une seconde fois, en réponse à la question «qui est ce Fils de l’homme ?» : «La lumière n’est plus avec vous que pour peu de temps. Marchez tant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous atteignent : celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va.» (12,35).
C’est ce mélange d’ombre et de lumière qui caractérise tout à la fois la vie, l’aveuglement et la connaissance, la conscience et l’inconscience, tous intimement mêlés «et les ténèbres éclairèrent la nuit» (Ex 14,20). Mais, considérés sous un angle positif, les ténèbres seront le monde caché, celui des potentialités, et la lu-mière le monde visible, celui de la réalisation. N’est-ce pas là cette séparation de la lumière d’avec les ténèbres du jour Un de Gen 1,5 ? séparation antérieure à la création des «deux grands luminaires» Jour un, et non pas premier jour, alors qu’il sera dit des suivants deuxième, troisième, etc.
Jour un, car bien que comportant tout un ensemble de séparations, ce jour contient dans sa profondeur la marque de l’unité véritable, de l’Unité divine. Or si celle-ci est intrinsèque de Dieu, Unité absolue, elle n’est qu’en devenir pour l’homme qui, en l’état, ne peut jouir que d’une précaire unité dialectique d’harmonisation des contraires. «Veilleur où en est la nuit...». Ce Un montre que, si ténèbres et lumière sont séparées, ce seront les deux réunies qui constitueront la réalité de l’unité ; jamais un matin, jamais un soir, considérés séparément, ne le seront. Et cela jusqu’à ce qu’advienne «ce jour unique, connu de l’Eternel, et qui ne sera ni jour ni nuit, mais vers le soir la lumière paraîtra.» (Zacharie 14,6).Ce sera alors le temps du huitième jour, le temps du «monde à venir». Isaïe, lui, nous situe toujours dans le monde des six jours achevé le septième où il est confié à l’homme. Mais, tout à l’opposé, s’il y a rupture de l’alliance, s’il y a retrait de l’homme, alors le jour et la nuit ne viennent plus en leur temps, comme l’énonce le prophète Jérémie (33,20) : «Si vous pouvez briser mon alliance... de sorte que le jour et la nuit n’arrivent plus au temps fixé».
Certains mystiques médiévaux iront jusqu’à affirmer que la ténèbre lumineuse (La nuit brille comme le jour, et les ténèbres comme la lumière - Ps 139,12) est le monde à venir (holam haba) par opposition à la lumière visible de ce monde ci (holam hazé).


"Ce Veilleur n’est alors autre que l’archange Mikael (Michel), prince des milices célestes, plusieurs fois mentionné par Daniel et dont le nom signifie «qui est comme Dieu ?». Il est quelques fois confondu avec Metatron, l’ange de la Face, pour certaines de ses attributions."


Qui est le veilleur ?

Parmi les divers points relevés au tout début de ce commentaire et sur les-quels nous devions porter notre attention, il y avait le veilleur. Qui est-il ? Ce ne saurait être que le prophète lui-même, ainsi que nous en obtiendrons la certitude un peu plus loin. Le rôle dévolu au prophète est de veiller sur le peuple et de le garder de tous les errements, ou au moins de les lui annoncer, usant du formidable pouvoir qui lui est conféré. Qu’il soit cru et suivi ou qu’il ne le soit pas, qu’il soit honoré ou pourchassé voire même emprisonné comme Elie ou martyrisé comme Isaïe, n’entre pas en ligne de compte. Il est nommé ici le veilleur, le guetteur ou la sentinelle, selon les traductions, les deux premières dénominations semblant de loin préférables à la troisième qui s’écarte par trop du mot hébreu en conférant une connotation franchement militaire.
Le mot hébreu est shomer, verbe substantivé qui possède effectivement tous ces sens et d’autres encore. Mais ce qui est intéressant ici est que, en tant que substantif, il est peu utilisé dans la Bible. On le retrouvera surtout dans les textes traditionnels avec les expressions shomer Ishrael (= le gardien d’Israël, celui qui veille sur Israël) et shomer daltot Ishrael (= le gardien des portes d’Israël). Il n’est alors autre que l’archange Mikael (Michel), prince des milices célestes, plusieurs fois mentionné par Daniel et dont le nom signifie «qui est comme Dieu ?». Il est quelques fois confondu avec Metatron, l’ange de la Face, pour certaines de ses attributions. Ce n’est sans doute pas sans raison qu’Isaïe a choisi ce terme précis de préférence à tout autre. Cela prouve au moins que ce guetteur n’est pas une sentinelle de Douma veillant aux remparts de la ville, comme le disent certaines notes de bas de page dans les traductions. Le choix du mot implique absolument qu’il appartienne à la communauté d’Israël et qu’il ait un rôle protecteur, ce faisant il se relie parfaitement à « mise en garde envers... » que nous lisions dans le mot «massa» de l’ouverture de l’oracle.
Si l’on en revient aux écrits traditionnels faisant référence au shomer, le veilleur de l’oracle est alors celui qui «ne dort ni ne sommeille» faisant pendant au célèbre verset du Cantique des Cantiques (5,2) : «Je dors, mais mon cœur veille», verset interprété et réinterprété par les mystiques juifs et chrétiens (13). Il définit tout autant une règle de vie qu’un cheminement intérieur dans la voie du «désert», ce lieu de silence et de parole. Mais ce serait une autre étude.
Considérant tous ces éléments soigneusement imbriqués les uns dans les autres, cette double répétition avec le choix orthographique si particulier, mais volontaire, du terme nuit, le «jeu» des valeurs numériques avec celui du nombre des lettres, enfin ce veilleur au nom si étrangement évocateur, ne peut-on être fondé à penser, une fois encore, que derrière le sens obvié de nos deux versets, derrière l’évidente interprétation historique, l’on retrouve encore et toujours cette offre de choix, ici plus absolue et plus impérative encore, faite en permanence à l’homme, offre de choix très clairement énoncé sans ambiguïté en Deutéronome 11,26 et repris avec une variante en 30,19 : «Voyez, je mets aujourd’hui devant vous la bénédiction et la malédiction : bénédiction si vous obéissez aux commandements de IHVH votre Dieu que Je vous prescris en ce jour; malédiction si vous désobéissez aux commandements de IHVH votre Dieu et si vous vous détournez de la voie ... » Un choix... pour qu’enfin «la nuit comme le jour illumine» (Ps 139,12).

R.B.



(1) - Sur ce thème, voir, à propos du sens obvié et du sens littéral : Hayyim Luzzatto, Le philosophe et le cabbaliste, éd. Verdier, notamment pp. 71 et 182 ; de même en Zohar III.
(2) - Les kabbalistes considèrent que la prophétie est la révélation de la Shekhina (la Présence divine) dans l’homme ayant atteint, involontairement ou par les procédés spécifiques à la kabbale prophétique, un état particulier parmi les états multiples possibles de l’être. La signification menaçante ou objurgatoire qui lui est attribuée ici, tout comme dans la plupart des Livres prophétiques, ne correspond donc qu’à un cas d’espèce. (cf. Moshé Idel, L’expérience mystique d’Abraham Aboulafia, Cerf, 1989 et Aryeh Kaplan, La méditation et la Bible, Albin Michel, 1993).
(3) - Nuit : laïla (lamed - iod - lamed – hé) = 75 ; peau de l’homme : guèlèd (gimel – lamed - daleth) = 37 ; révéler : gala (gimel – lamed - hé) = 38.
(4) - Voir entre autres : Nb 20,14-21 ; Ps 137,7 ; Ez 35 ; Amos 1,11 ; Abdias 1,16 ; ...
(5) - Voir à ce propos R. Guénon, Formes traditionnelles & cycles cosmiques, pp. 58 sq., Gallimard, 1986.
(6) - René Guénon, Les états multiples de l’être, G.Trédaniel, 1984.
(7) - Sur la dialectique des mots hébreux «désert» et «parole», voir le chapitre «Le Cantique des cantiques» dans notre livre Réalités & mystères des Vierges noires, Dervy, 2000.
(8) - Nuit : 1ère occurrence : lamed - iod - lamed – hé = 75, 1er verset ; 2ème occur-rence : lamed - iod – lamed = 70, 1er verset ; 3ème occurrence : lamed - iod - lamed – hé = 75, 2ème verset.
(9) - Pour une étude détaillée de cette lettre, voir notre livre Voie des Lettres, Voie de sagesse, Dervy, 2002.
(10) - PARDES : expression mnémonique que l’on devrait écrire PARDES, les quatre consonnes étant les initiales des termes définissant les quatre niveaux de lecture traditionnels de l’écriture ; le mot hébreu PRDS résultant de ces initiales signifie «paradis». Cette expression médiévale était utilisée par les kabbalistes et exégètes tant juifs que chrétiens. Ces quatre niveaux, par ordre de complexité croissante, sont (cf. Léo Schaya, La Création en Dieu, Dervy, 1983, p. 22) :
- Peshat = simple. Interprétation littérale de l’Ecriture opérant par des modes de raisonnement simples et prenant en compte l’environnement socio-historique
- Remez = allusion. Sens allégorique et tropologique. Sens multiples cachés dans le symbolisme des phrases, des mots et des lettres et procédant par images ;
- Derash = exposition. Sens anagogique. Les diverses interprétations possibles prenant les faits comme des symboles de valeurs morales ou doctrinales ;
- Sod = mystère. Sens mystique. A proprement parler : l’enseignement “ésotérique” de la kabbale initiant à la Sagesse cachée dans l’écriture.
(11) - Jean de la Croix, Œuvres complètes, Desclée de Brouwer, p 682 ; Régine Pernoud, Hildegarde de Bingen, éd. du Rocher, p. 150.
(12) - Dans la kabbale d’Isaac Louria, kabbale de Safed, il est dit que, lors de la Création, correspondant à un retrait de Dieu en lui-même, les «vases» divins se sont brisés, car l’univers matériel ne pouvait supporter l’intensité fulgurante de la lumière divine. Des éclats de cette lumière, les étincelles, se sont trouvés enfouis dans la matière, y constituant un noyau sacré et infini au sein d’un monde fini. Le but majeur de l’homme est de favoriser le tiquoun (ou «réparation»), rétablissant l’état idéal. Voir sur ce sujet Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum, introduction à la méditation hébraïque, Albin Michel, 1991.
(13) - Pour ce verset, le lecteur pourra se reporter avec intérêt à Léo Schaya, Naissance à l’Esprit, Dervy, 1987.