L’esprit des Yogasutra
Par CEAPT Symbole copyright, samedi 5 avril 2008 à 09:16 - Livres - #180 - rss
Le livre des Yogasutra constitue le texte fondateur du yoga. Attribué, sans aucune certitude documentaire, à Patanjali, il aurait été rédigé à une date qui fluctue, selon les auteurs, entre le deuxième siècle avant notre ère et le quatrième siècle de celle-ci. Nous devons à Alyette Degrâces une traduction de cet ouvrage, parue en 2004.

Remis à sa juste place, retrouvant son statut originel et authentique, c'est-à -dire envisagé comme expression d’un «point de vue», le yoga définit, à l’intérieur du cadre socioculturel de l'hindouisme, à la fois le but et le chemin d’un itinéraire initiatique : celui de l’union. Mais encore faut-il savoir de quelle union il s’agit. Or la réponse à cette question donne ipso facto une dimension quasi universelle à ce qui est exprimé d’abord dans un cadre hindou, car ce dont traite le yoga concerne, croyons-nous, tout individu qui, un jour, s’est mis en route dans un processus de transformation, s’est mis en chemin à la rencontre du «Tout Autre».
Disons-le sans ambages : la traduction des Yogasutra par Alyette Degrâces est un travail remarquable car s’appuyant sur le texte lui-même mais aussi sur les célèbres commentaires de Vyasa (sixième siècle) et de Vacaspati Misra (neuvième ou dixième siècle), il restitue dans sa vérité ce qu'est le yoga, envisagé comme but et comme moyen d'une transformation intégrale de notre présence au monde. En effet, l’auteur ne s'est pas contenté de traduire les écrits de Patanjali (en qui il faut probablement voir, pour reprendre la terminologie guénonienne, plutôt un «agrégat intellectuel» remplissant une fonction qu'un individu), de façon littérale en quelque sorte ; elle s'est attachée, à travers son expérience intime d'assimilation, de nous restituer, avec ses mots, sa propre transformation au contact du texte.
Pour ne retenir qu'un seul exemple, lorsqu’elle nous parle du type de connaissance associé au mot samapatti (qui vise une connaissance non-discursive, sans pour autant supprimer celle-ci), voici ce qu'elle nous en dit à partir de sa propre expérience : «Ce mode de connaissance se substitue au mode de connaissance par réfléchissement, par lequel l'esprit connaît au contact des objets ; elle n'est pas un acte volontaire, elle ne maintient pas la relation sujet-objet. Dans cette situation nouvelle de connaissance, liée à une auto transformation, le sujet perd sa qualité de sujet connaissant au profit d'un mouvement d'accueil et de réception qui le transforme, qui l'ouvre à une autre dimension de connaissance en lui-même.» On ne saurait mieux définir l’état intérieur de l’auteur qui témoigne d’une connaissance des Yogasutra dans cet «espace».

"Remis à sa juste place, retrouvant son statut originel et authentique, c'est-à -dire envisagé comme expression d’un «point de vue», le yoga définit, à l’intérieur du cadre socioculturel de l'hindouisme, à la fois le but et le chemin d’un itinéraire initiatique : celui de l’union."
Il serait hors de propos de résumer le contenu des Yogasutra. Chaque lecteur est invité à trouver personnellement le sens que revêt, pour lui, aujourd’hui ces sutra, ce qui ne préjuge en rien de ce qu’il sera demain, voire après-demain, car la relecture et la manducation ouvrent en permanence de nouvelles pistes d’exploration. Dans sa remarquable introduction, A. Degrâces s'y risque pourtant, sans l'avouer expressément, il est vrai. Elle s'appuie sur un mot, celui de «symétrie» qui traduit en partie le terme sanscrit samyoga, pour cristalliser, c'est-à -dire trouver un point de fixation à toutes les problématiques proposées tout au long du texte, et il faut reconnaître que le recours à ce mot est très enrichissant pour comprendre ce dont il s'agit, selon les différents niveaux auxquels on se situe lorsque l'on parle d'union.
Il n’est pas rare que l'on réduise la portée de textes en provenance d'une aire socioculturelle différente de la sienne du fait d'une soi-disant réelle difficulté de transposition. Ce n'est pas l'un des moindres mérites de l'auteur que de permettre à des lecteurs, pas obligatoirement familiarisés avec les doctrines hindoues, de se rendre compte de l'universalité des thèmes abordés dans les Yogasutra et surtout peut-être de prendre la mesure de la base commune des exercices spirituels des traditions authentiques.
Dans un livre remarquable, Aperçus sur l'ésotérisme de l'histoire d'Abraham, Jacques Thomas évoque les pérégrinations extérieures du patriarche, de la sortie de Harrân à la caverne de Makpéla, pour illustrer symboliquement les étapes du cheminement intérieur de celui-ci, dans le cadre de ce que l'on pourrait appeler une «réalisation». Parmi les étapes et les épreuves rencontrées à l’occasion de ce pèlerinage figure l'épisode de la victoire sur les «rois révoltés» (chapitre 9) ; ces derniers représentant les «organes du corps aptes à marcher avec l'âme», il s'agit là de l’évocation d'une station, dont la lecture des Yogasutra nous aidera à mieux comprendre la nature. Comment, en effet, ne pas établir un rapprochement avec ce qui est évoqué sous le terme sanscrit pratyahara (livre II, 54 – 55), qui désigne un retrait interne des facultés sensorielles, que l’on peut ainsi décrire : «Dans cet état intervient un renouvellement dans la liaison entre le mental et les organes des sens. A l'état habituel, le mental s'associe aux sens en recevant les impressions saisies par eux et les transforme selon sa propre représentation ; dans ce nouvel état, tatah parama-vasyatendriyanam, nous dit le texte», qu’Alyette Degrâces traduit par : «C'est alors la suprême souveraineté sur les sens.» On mesure ainsi que la compréhension intime de certains textes de notre propre tradition peut être «éclairée» par la connaissance de textes fondamentaux venant d'autres traditions. Les Yogasutra sont de ceux-là , et nous devons remercier chaleureusement Alyette Degrâces de permettre à des non-sanscritistes de pouvoir ainsi accéder à de tels trésors de la spiritualité universelle.

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