Chaque matin, se dire, tâcher de se dire au réveil avec Yun-men : "Chaque jour est un bon jour".


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J'évite de répondre à la question automatique : - «Comment cela va-t-il ?»
Cela va toujours forcément ; cela pourrait toujours aller mieux ou moins bien ; cela va mal et bien, bien et mal ; bien en ceci, mal en cela ; cela va très bien et très mal ; ni très bien ni très mal ; ni bien ni mal ; ni mal ni bien.

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"Que souhaiteriez-vous devenir à votre mort ?
Je ne sais quel peintre japonais voulait renaître pin pour voir la lune de plus près, ni quelle princesse, source, pour désaltérer les humains."


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Ce paradoxe m'a toujours hanté : comment, en même temps, respecter la liberté d'autrui, - ce qui est le meilleur moyen d'être à "l'image et semblance de Dieu", - et ne pas abandonner aux ténèbres extérieures ceux auxquels on a pu faire entrevoir certaines réalités, ou que l'on sent susceptibles de s'y porter. Il est un droit qu'on a toujours : donner à l'autre ce qu'on possède ; il en est un qu'on n'a jamais : attenter à la liberté de choix de l'autre. L'apostolat véritable se situe au cœur de cette contradiction.

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L'éternel conflit entre les affectifs et les intellectifs. La tentation des premiers est de tomber dans la manipulation de l'émotionnel, qu'ils en soient les agents ou les victimes ; celle des intellectifs, de prendre l'intellectualisme pour l'intellectualité.
La voie du cœur recèle des germes d'intolérance, et donc de fanatisme. Elle glisse alors de la passion au passionnel. Ce n'est plus une affectivité purifiée, c'est un absolutisme du sentiment qui préside au débat. Elle demande, indignée : Comment peut-on être gnostique ? sans voir qu'amour et connaissance véritables sont un. Dévoyée, la voie du cœur s'admet comme seule vraie et s'autoproclame telle. La voie de gnose préconise la gnose et le cœur.
Exclusion, d'une part, inclusion, de l'autre.

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De quelques traversées. - Je dirais de ma vie sociale qu'elle a été une suite de déserts : après la dune une autre dune ; et bien peu d'oasis au milieu de tout ce sable !... Paris fut mon premier désert, un désert hérissé de murs, mais un désert tout de même. Puis, ce fut le désert d'un service militaire coïncidant avec la guerre : un désert couvert de sang. Vint le désert de mon métier, celui de la stérilité mentale sous les quatre feux entretenus par des élèves médiocres, des collègues insipides, des administratifs bornés, des parents ignorants. Plus, le désert de la littérature, où un énorme travail quotidien, dérobé aux heures de liberté restantes, se heurta à l'indifférence, et où ma voix fut celle qui crie précisément dans le désert. Bientôt commencera le désert de la vieillesse, qui interdit l'effort prolongé, suscite le désenchantement, l'usure des stimulants, des cellules du corps et des vibrations de l'âme. Cette aridité des lieux m'a persuadé de bonne heure que je n'avais pas à prétendre changer en quoi que ce soit l'état des esprits, que je devais me contenter d'agir auprès d'un dix-millionième de la population pensante, n'avais rien à attendre de presque personne, ne devais compter sur aucune amélioration de ma situation personnelle, sur nul encouragement, et compte tenu de mes options, sur aucun espoir d'être "reconnu". J'avais plutôt à craindre, s'il en advenait autrement, de voir se dresser contre moi une forêt de protestations, d'être inquiété de mille manières au pays de la liberté.

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Dans le tourbillon des blasphèmes et des sacrilèges, on se plaît à penser que quelques médecins remarquables, quelques hommes de foi authentiques, quelques femmes d'exception constituent le "petit reste" qui justifie Dieu, l'aide à tenir le coup, lui remonte le moral malgré tout.
A ceci près que Dieu n'a pas besoin d'être justifié et se situe au-delà des humeurs et des états d'âme.

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"Je dirais de ma vie sociale qu'elle a été une suite de déserts : après la dune une autre dune ; et bien peu d'oasis au milieu de tout ce sable !"


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A la Kâthaka-upanishad, I, 26 : "Une vie entière, c'est bien court", répondre par cette devise de Dampierre-sur-Boutonne : "Tant que je respire, j'espère" (Dum spiro, spero).

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Paris. Me proposant de prendre l'autobus de la ligne 63, rue des Fossés-Saint-Bernard, pour la chaussée de la Muette, j'attends et ne vois rien venir. J'avise un taxi. Coût de la course : 63 francs.

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Une personne qui sourit à une autre qui lui répond. Une valise en est le prétexte. Cet échange n'aura duré qu'un instant : une étincelle sur une incisive. Ces deux personnes ne s'étaient jamais vues auparavant et ne se reverront jamais. Le hasard d'un même voyage, d'un même compartiment, aura tout fait. Et pourtant, pour que ce bref échange ait lieu, ces deux sourires dans l'attente de leur heure, se sont mis en marche à la rencontre l'un de l'autre depuis les origines du monde pour fleurir sur les lèvres de ces deux voyageurs. Aucun des deux ne s'en souviendra plus dans moins d'une minute.

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"En matière d'amour, ne jurer de rien.
A une lettre enflammée peut répondre une lettre incendiaire."


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Où l'humour du destin ne va-t-il pas se nicher ?
J'ai connu à Paris une femme qui tenait à se marier religieusement avec un homme divorcé. Elle fit pied et main pour obtenir du Vatican le droit de se marier à l'Eglise. Le procès enfin gagné, elle devint superbe. Mais son mari l'abandonna pour une autre ; on la retrouva flétrie, consternée, méconnaissable.
Il se trouvait que ses parents tenaient une papeterie. Au moment de l'effondrement du couple, passant devant cette boutique, je remarquai que le mot PAPETERIE, inscrit en lettres magistrales au-dessus de la devanture, avait, lui aussi, pris un coup de vieux : les lettres T et E étaient tombées, ce qui donnait PAPERI.

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Un homme faisait la sieste près d'une rivière. Il entendit dans son sommeil une femme qui criait : - "Mon enfant s'est noyé !.." L'homme ne se dérangea pas pour si peu : il se contenta de se retourner.
Les cris de la femme redoublant, il lui cria de se taire. C'est alors qu'il comprit qu'une barque avait chaviré et que toute sa famille venait de périr. La mère, dans sa douleur, n'avait vu que son enfant. L'égoïste n'avait vu personne.

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Soulevant légèrement ses babines de nuages, rauque le tonnerre.


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"Je m'avise que c'est une forêt de regards qui cernent le promeneur. On en est entouré, cerné soudain ; on se sent surveillé, épié par des milliers de regards vivants !..."


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Promenade au bois de la Bède.
Un œil dans le tronc lisse d'un grand orme ; parfaitement bien dessiné : l'arcade sourcilière, l'iris et la prunelle, l'amande des paupières ; quelques légères ridules alentour; un trait de fard vers la tempe, à la mode égyptienne. Je trouve dans Maître Eckhart, De l'unité dans l'opération, sermon sur l'unité du Réel, que l'œil et le bois restent œil et bois ; cependant, si l'œil se fermait vraiment en lui-même, et si le bois était sans matière, on pourrait affirmer que "dans l'accomplissement réel de ma vue, le bois et mon œil ne font qu'un seul être". M'en revenant à la Bède, je m'avise que c'est une forêt de regards qui cernent le promeneur. Ces yeux, on les retrouve partout sur les arbres ; vieilles cicatrices de branches tombées. On en est entouré, cerné soudain ; on se sent surveillé, épié par des milliers de regards vivants !...

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Parmi toutes les inquiétantes créatures que l'on découvre dans la Bède, il en est un qui m'attendait depuis des décennies : le tronc couché d'un très vieil arbre reproduisant à l'identique, d'une ressemblance à s'y méprendre, la tête et le cou d'un dragon furieux, peut-être mortellement blessé : gueule ouverte, dents et langue excitées à l'intérieur, museau dilaté frémissant, corne frontale dressée, orbite, avec, en son fond, une feuille jaunâtre tombée là, faisant croire à la prunelle me fixant encore d'un regard farouche ; l'ensemble recouvert, tapissé de lichens, dans une vague senteur maternante d'humidité. L'énorme souche, serpentant, se va perdre sous les ronciers, dissimulant peut-être un dos musculeux, hérissé d'écailles, des pattes griffues, une queue fouetteuse. Je me redis le récit de Théramène : "Sa croupe se recourbe en replis tortueux".
L'Objet règne à l'endroit le moins visité du soleil, se confondant avec le reste de la forêt, s'y dissimulant. Saisi du tremendum que suscite le numinosum, on se prosternerait presque devant Sa Monstruosité Dragonale. Je lui apporte, chaque matin, en tremblant, son fourrage.

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Assis sur la pierre devant la chapelotte, j'avais le petit poste de radio ouvert à demi sur une musique sereine, délicate, élégante de Rameau. Mon chat, qui s'appelle Mui ("non-agir" en japonais, car il me l'enseigne), avait, selon son ordinaire, collé son oreille au poste.
Au loin se déroulaient les anneaux de la chaîne. Je me sentis envahi d'une immense joie pleine de tranquillité ; vidé en même temps de tout souci, de tout affect ; dans un état de quiétude que je n'avais jamais connu. Il n'y avait plus que ces montagnes, l'espace aux dégradés bleus ; et cette très fine musique qui ne chargeait l'air que de transparences. Je ne me sentais plus concerné par mon propre "moi" ; simplement plein d'une certitude de je ne sais quoi. Les différences avec le reste du monde avaient fondu dans un tout. Je ne saurais dire combien dura cet état avant de redescendre dans le monde des disputes, des bagarres, des directs du droit, des règlements de compte, etc.

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Jamais plus qu'en ce printemps, les nouvelles branches n'ont fusé de toutes parts alentour de la maison : noisetiers, glycines, troènes ; de jeunes chênes se fraient un passage entre les pierres. Les papillons s'adonnent à des ballets multicolores au-dessus des lavandes, des œillets. Toute la confrérie oiselière pépie et piaille sous les toits, s'ébroue dans l'abreuvoir ; leurs cris font toute une mosaïque sonore autour de nous. Moineaux, mésanges entrent parfois dans la maison, en ressortent par les fenêtres grandes ouvertes. Les rosiers jettent leur parfum jusque par-dessus les monts.

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Dans l'archipel des repentirs, entre les écueils des ratures, l'écriture, de son étrave, brise la glace de la stérilité.