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«La grande forge des cœurs»





Deux volumes de la Pléiade, et point très gros : à quoi se résume une vie d’expérience guerrière. Une vie ? non, un peu plus d’un demi-siècle, soit exactement la moitié de son étendue chronologique. Mais ces deux petites briques feuilletées pèsent lourd. Elles nous montrent comment un homme a su non seulement traverser, mais dominer les temps obscurs de la dernière guerre de Trente Ans qui a ravagé l’Europe, en leur donnant une forme par son art.

L’architecture est rétrospective ; il est bien entendu que l’officier de vingt-cinq ans qui publie à compte d’auteur ses Orages d’acier en 1920 ne prélude pas à la série ultérieure des Rayonnements (Strahlungen), qui verra le naturaliste écrivain, l’ermite des Buissons Blancs de ses Falaises de marbre rappelé au service, et tenir tour à tour, dans les dix années qui suivront, à peu près tous les rôles de la dramaturgie guerrière : vainqueur compatissant, occupant amical, vaincu persécuté, occupé longanime. De l’un à l’autre volume, c’est peu dire que les accents se déplacent - comme les rayons du soleil, ces «rayonnements» dont l’image lui est chère, et le paysage qu’ils découvrent est le même, sous un jour chaque fois différent : la lumière de midi n’est pas celle de l’aurore, ni celle du crépuscule. Pour autant, succession ne vaut pas démenti, encore moins reniement ; les éclairages successifs, comme les modifications ou métamorphoses que le temps accompagne dans l’âme de l’écrivain, auront nécessité qu’il passe par là – et qu’il ne l’oublie jamais.

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Sir Stephen Spender, en tournée d’inspection dans la zone d’occupation britannique en Allemagne où Ernst Jünger habitait alors, raconte dans son Journal allemand, à la date du 2 octobre 1945, qu’il avait objecté au quinquagénaire serein qui l’accueillait le démon des batailles dont ses premiers écrits militaires dessinent en creux le portrait. Jünger veut bien concéder à l’effarouchement de son visiteur qu’il a changé, mais il précise aussitôt : «À vingt ans un homme est un guerrier, et j’avais vingt ans». Le poète anglais s’estimant «choqué» par le ton de ses premiers livres, Feu et Sang en particulier, il lui répond simplement : «Peut-être, mais c’est la réalité. Ce livre se rapporte à quelque chose qui m’est très important, une des plus grandes réalités de l’existence».
En 1921, Jünger publie Le Combat comme expérience intérieure (Der Kampf als inneres Erlebnis), par contraste et en complément à «l’expérience extérieure» rapporté dans Orages d’acier. Le livre a été traduit en français en 1934 par Jean Dahel sous le titre célèbre et infidèle de La Guerre notre mère. L’infidélité est moins dans la référence à Héraclite, parfaitement jüngerienne, que dans l’ambiguïté ou l’imprécision du mot «guerre» en français pour rendre le polemos grec, «père et roi de tout» (1). Ainsi que le note André Glucksmann dans sa préface à l’édition de 1997, «il faut entendre dans Kampf le terme clef d’Héraclite, qu’on hésite à traduire par querelle, conflit, bataille, parce que rien de ce qui est cruel dévorateur et inhumain en l’homme n’est étranger au Polemos» (2). Au contraire des pacifistes qui se voilent les yeux, pour devenir en fait les meilleurs fourriers de la guerre qu’ils refusent en principe, Jünger ne se dérobe pas à cette «réalité». Une seule issue possible qui permette de lui échapper en la surmontant : la regarder en face, en accepter les lois et en éprouver la rigueur, à partir de là s’ouvre «le chemin de la salamandre» qui «court à travers les flammes». Le sceau de ces Journaux de guerre se trouve dans La Paix, un petit livre qu’on aurait pu y recueillir, et qui a été traduit en français dès 1948 par Armand Petitjean, un guerrier lui aussi, héros des deux campagnes de France de 1940 et de 1944 : «La guerre est la grande forge des peuples comme elle est celle des cœurs» ; d’où il s’ensuit que la paix, «pour être véritable, ne saurait se fonder uniquement sur la raison humaine. Simple contrat juridique conclu entre les hommes, elle ne sera durable que si elle représente en même temps un pacte sacré» (3).


Ernst Jünger (1895-1998).


L’écrivain presque centenaire avait ri, de son rire rugissant, quand un de ses jeunes visiteurs français avait eu le front de lui citer un mot du chevalier de Nerciat, qui avait porté les armes, lui aussi : «Le libertinage est comme la guerre : une belle chose, quand on en est revenu». Au même moment, il s’amusait à choquer sa vieille amie Banine, qui lui servait de ce côté-ci du Rhin de secrétaire et (surtout) de cerbère, en lui confiant son sentiment sur la première guerre d’Irak : «Mieux vaut être ici que là-bas». Les bellicistes en chambre qui croyaient encore pouvoir s’autoriser de ses écrits de jeunesse préfèreront ne pas entendre : pour les «lecteurs fervents», comme il disait lui-même en français – lecteurs dont la lecture est souvent le moindre défaut, la ferveur leur tenant lieu de tout – aussi bien que pour leurs frères ennemis les détracteurs, rien n’est plus précieux que de sauvegarder les caricatures. On ne peut que songer, sur le mode mineur, aux faux adversaires de L’Autre Côté, le roman de son ami le peintre Alfred Kubin : ceux qui attaquent et ceux qui se défendent sont les mêmes, simple différence de masques.
On rendra pour finir l’hommage qu’ils méritent à Julien Hervier et à ses collaborateurs, François Poncet et Pascal Mercier, pour le soin rigoureux qu’ils ont apporté à cette édition, et la tâche immense et délicate qu’ils ont mené à bien en révisant, harmonisant et éclairant, autant qu’il le fallait par un appareil critique qui pour une fois ne semble ni indiscret ni démesuré, les nombreuses traductions existantes. Ils auront fait beaucoup pour liquider les caricatures.

PH.B.



1- «Polemo pantein men pater esti, pantwn de basileu…» (Diels-Kranz, 53). «La guerre est le père de toutes choses, de toutes le roi» (trad. Marcel Conche, in Héraclite, Fragments, Paris, presses universitaires de France, 1986).
2- Préface à La Guerre comme expérience intérieure, traduction de François Poncet, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1997.
3- La Paix, trad. Armand Petitjean, Paris, La Table ronde, 1971.


Ernst Jünger : Journaux de guerre (t. I : 1914-1918 ; t. II : 1939-1948), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 870 et 1378 pp., les deux volumes sous coffret, 100 euros jusqu’au 30 juin, 115 euros ensuite.

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Le Seigneur des Formes





Il est particulièrement difficile de rendre compte de ce livre, sinon à la manière que recommandait Cingria : citer, citer et citer encore ; éliminer autant qu’on peut, si possible tout à fait, le tissu interstitiel du commentaire et de la paraphrase. Il n’y a là rien à expliquer, la pensée est aussi ferme que son expression est limpide. L’herméneutique, si chère à notre auteur, soit le service de Thot-Hermès, impose pour premier principe de ne pas méconnaître ce qui est. Luc-Olivier d’Algange n’a que faire de l’obscurité savante ni du flou artistique : il est vertigineusement clair. Sa lecture est une épreuve de loyauté.

«Nous sommes de ceux qui croyons qu’un Grand Songe peut seul nous sauver de cette terrible déraison qui envahit tout». Terrible déraison : la déesse de parodie qu’invoquaient les soi-disant «philosophes» des prétendues «Lumières», les premiers champions de l’antiphrase moderne, la Raison à majuscule dont leurs rejetons guillotineurs et proclamateurs feront la grande faucheuse, n’aura guère tardé à se muer en son contraire, dès lors qu’on voulait la retourner contre son principe. La «lumière naturelle», alibi de tous les négateurs, procède de la surnaturelle dont elle n'est que la réfraction, «la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde (Jn, 1, 9)». Simone Weil observait dans La Connaissance surnaturelle que «la lumière surnaturelle descendant dans le domaine de la nature devient lumière naturelle. Cela est bon si la procession est reconnue. Sans la source surnaturelle de la lumière, il n’y a bientôt que ténèbres au niveau même de la nature». Nous y sommes presque…

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Si la procession est reconnue : condition expresse que nie expressément la «modernité» constituée comme telle. Le nihilisme qui la caractérise n’a d’autre postulat que le refus de la reconnaissance, autrement dit le refus de la tradition, de ce qui précède et nourrit. Il se fait gloire de la rupture, s’imagine original parce qu’il se détourne de l’origine. Le langage étant un profond métaphysicien, on se bornera à noter que rupture et roture sont des doublets : tout est dit, la modernité est essentiellement roturière, elle entend rompre avec l’aristeia, cette conception héroïque de la vie qui fonde l’humanité des hommes – et la divinité de dieux, l’une près de l’autre, chez Homère aussi bien que chez Platon. Et l’on remerciera Luc-Olivier d’Algange de nous rendre, au-delà de toutes les images scolaires, pieuses ou impies, un Platon homérique – dont Achille ou Ulysse eussent pu être les lecteurs.

«Il serait bien vain de se référer aux mythologies anciennes si nous n’étions plus à même d’en éveiller en nous d’intimes résonances». C’est ainsi qu’il faut faire de la métaphysique, sous les murailles de Troie ou sur les grèves d’Ithaque ; les lèvres salées par les embruns au large de Charybde et Scylla, ou les yeux rougis par la fumée des vaisseaux achéens qui brûlent. Le «Songe de Pallas» prélude à cet éveil de l’entendement qui nous découvre des harmonies là où l’on nous montre des oppositions : «Ce dégagement de l’intelligence se traduit naturellement par des métaphores ascensionnelles. Méditer sur l’Être suppose que l’on prenne la hauteur nécessaire pour embrasser toutes les apparences en un même regard métaphysique. Or, prendre de la hauteur, c’est aussi gagner en légèreté». C’est ainsi que les alternatives se résolvent en alternances ; que l’Eros et le Logos s’appellent au lieu de s’ignorer ou de s’entremaudire, que l’exercice de la poésie suppose celui du discernement et que la poésie, toujours elle, est le premier mot de toute véritable philosophie politique. Pallas est la vierge armée, la déesse qui préside aux pensées des hommes et des dieux, à leurs œuvres belles à leurs justes combats. La France, héritière de la Grèce de façon plus profonde et plus mystérieuse que ne l’imaginent les lieux communs de manuels, en fournit de nos jours la preuve négative : «Tant que le génie français demeura fidèle à lui-même, la puissance et le rayonnement politique du Pays vinrent de surcroît comme une extension naturelle de la limpidité conquérante et cependant mystérieuse de la langue française». Luc-Olivier d’Algange distingue essentiellement entre le clerc et l’aède, lequel répond des songes protecteurs : «La poésie seule est le recours. La poésie est la seule chance pour échapper aux parodies, mi-cléricales, mi-technocratiques, qui se substituent désormais aux défuntes autorités».
L’auteur nous prodigue, c’est-à-dire, more platonico, nous rappelle, une admirable leçon de métaphysique : «la métaphysique, qui suppose l’objectivité poétique des mythes et des Symboles, nous délivre de ce singulier narcissisme théorique où nous enferment les «sciences humaines» - «sciences trop humaines», précise-t-il. La métaphysique est recouvrance de notre plus profonde liberté : cette souveraineté dont le monde où nous vivons implique le déni. De la Souveraineté est la méditation en quatorze points qui, très logiquement, suit le Songe de Pallas dont elle procède : «Célébrer en soi-même et en autrui l’exercice généreux de la souveraineté est le simple fait de la bonne foi. Or, qu’est-ce que la bonne foi, sinon, le plus simplement du monde, l’absence de ressentiment ?» Quand Tolstoï parlait de «l’intelligence bête» des technocrates en bouton de son temps, il ne faisait que prophétiser le diapason de notre monde, dont Luc-Olivier d’Algange a le courage de contempler le désastre : «Lorsque l’intelligence cesse d’être amoureuse, elle se détruit elle-même, La sympathie poétique que les hommes des civilisations plus anciennes éprouvaient pour la pierre, l’arbre, la vague, le ciel, cette sympathie active qui se traduisait en mythologies et en rites, loin d’être une forme «primitive» de l’intelligence, garantissait au contraire à l’intelligence son plein essor, ses plus hautes possibilités». «La souveraineté est la conquête des hautes libertés, l’égoïsme est ce par quoi il est facile de faire de nous des esclaves». C’est la quête de souveraineté, par quoi le Noble Voyageur se sépare du troupeau, qui donne à l’œuvre d’art la chance de son éclosion, et fait de son auteur le Seigneur des Formes. Lesquelles sont offertes à tous, prodigalité magnifique qui fait du service de la Beauté une imitation de l’intarissable grâce de Dieu. Cingria rappelait que pour les Romains, gens pratiques, les «formes», formæ, étaient les canaux des fontaines.

PH.B.



Luc-Olivier d’Algange : Le Songe de Pallas, suivi de De la Souveraineté et de Digression néoplatonicienne, Alexipharmaque, 150 pp., 18 euros.