Eliade et les chemins d'Hermès
Par CEAPT Symbole copyright, jeudi 13 décembre 2007 à 14:17 - Mircea Eliade - #151 - rss
Dans mes Entretiens avec Eliade, nous avons évoqué Ulysse, – qui, selon Hésiode, descend d’Hermès ; et nous leur avons donné pour titre : L’épreuve du labyrinthe (le labyrinthe : qui est une sorte de chiffre, un chemin à déchiffrer, un itinéraire. – Cocteau, dans Le mythe du Greco, rapproche, et comme à son insu, le labyrinthe et le caducée.) Nous avons beaucoup parlé d’herméneutique ; mais je n’ai pas souvenir que nous ayons réfléchi sur la figure d’Hermès, que je vois pourtant aujourd’hui comme le «patron» de Mircea Eliade. Et je suis moins porté à le définir comme «historien des religions» que comme «philosophe des religions», ou du «religieux» ; mais je le définis plus volontiers encore comme «herméneute», même si le mot est sans grâce.

"Le labyrinthe est une rose."
Celui qui change l’implicite en explicite.
Il est possible de voir dans une grande part de la pensée moderne un travail herméneutique qui ne s’est conçu ni défini de cette manière.
Marx : herméneutique de l’histoire.
Freud : herméneutique de l’inconscient, du rêve, de l’œuvre d’art, de la civilisation.
Et ce ne serait pas forcer les choses que d’interpréter l’œuvre de Nietzsche, de Saussure, de Mauss, de Lévi-Strauss, des structuralistes, de Malraux, comme autant d’herméneutiques. L’esprit de «démystification» lui-même, et la négation d’un sens ultime, d’un sens qui nous serait accessible, le règne du «soupçon», peut s’interpréter comme un dessein d’élucidation, de déchiffrement. Professer que le monde est absurde est une profession de foi ; de même que l’ombre atteste la lumière et un corps.
(Mais serait-il vain de considérer la culture tout entière comme herméneutique ? Toutes nos œuvres, toutes nos philosophies, naissent de ce qui les précède : elles en sont la métamorphose et l’interprétation. De même : l’épistémologie n’est pas une part de la philosophie ; mais, en un sens, la philosophie elle-même ; s’il s’agit de tenter de connaître la connaissance par laquelle nous cherchons à nous connaître.)
Est-il possible d’indiquer en peu de mots ce qui m’apparaît comme l’essentiel de l’herméneutique d’Eliade, telle qu’il l’a conçue et pratiquée ?
Ce n’est pas son champ qui la définit ; ce ne sont pas ses domaines : Eliade s’est consacré aux religions australiennes, au chamanisme, au yoga, à l’Inde, à Brancusi...
Mais ce sont deux principes : l’un, qui veut que dans les sociétés déchristianisées, désacralisées, «modernes», le sacré se «camoufle» dans le profane ; l’autre, que l’herméneutique, telle qu’il la conçoit, est créatrice : la recherche du sens d’une œuvre d’art, par exemple, modifie et recrée cette œuvre en même temps qu’elle change celui qui l’étudie et la considère, cependant que cette rencontre peut donner lieu à une création nouvelle. Ainsi la connaissance est de l’ordre de la création et la création elle-même est acte de connaissance.
Ceci encore, qui est de même nature : chez le poète, l’artiste, le déchiffrement et l’invention, la création, peuvent être liés au point de se confondre. Noces infinies du sens et de la forme ; du savoir et de la saveur.
Et c’est en essayant de voir clair en ce qu’il a fait, en ce qui lui est venu, qu’un artiste, un poète, parfois, invente, compose quelque chose de nouveau : le fruit succède à la fleur, l’explique, l’implique.
Interprétation, création
Je crois me souvenir que Valéry disait qu’écrire est réécrire – traduire, en somme ; et que pour Baudelaire tout grand poète se double d’un grand critique : lecteur vigilant de soi-même. Cette relecture infinie de l’œuvre apparem-ment achevée, close, cette relecture de l’œuvre comme si elle était un songe qu’il faut interpréter, ce dialogue est peut-être l’essence de la création littéraire, artistique ; non seulement d’un auteur à un autre ; ou d’un mode à l’autre ; mais en un même auteur. L’œuvre explique l’œuvre ; linéairement, circulairement. Chaque point peut en devenir le centre.
Dire le sens de la forme, la signification des formes qui sont celles de l’œuvre, de l’art : sans doute. Mais la forme elle-même est sens, qu’une autre forme met en évidence, par le moyen de la forme et de la métamorphose. L’herméneutique des formes et des images n’est pas seulement conceptuelle, discursive. Interpréter Racine n’est pas seulement le traduire en significations : c’est jouer Racine, comme on joue Mozart, Rameau. Il est beau que le sens du mot interpréter soit double comme le mot sens. (Je m’avise, en me relisant, que je rapproche racine et rameau, comme je le fais souvent, pour une raison qui ne tient pas à la nature de l’œuvre d’art. Le jeu de mots, son labyrinthe, a peut-être plus de part qu’on le croirait à notre vision du monde. Il nous charme ; et nous pensions penser, voir clair. Un nom agit sur nous comme un visage.)
Parfois l’interprétation et l’exégèse, ou l’herméneutique, se tiennent de si près qu’on en distingue à peine la différence. Il est arrivé qu’un auteur dramatique écrive un monologue de Judas qui dans son esprit était d’abord la plainte d’un homme malheureux, amer. Il le lit un jour sur la scène, l’incarne, et entend alors soudain le sens d’une parole dont il n’avait pas eu, en l’écrivant, une claire conscience ; il entend et comprend ce qu’elle implique, ce qu’elle dit, des rapports de Jésus et de Judas ; ce qu’elle dit de l’amour incompris par Judas, de la haine qui l’aveugle, née d’être ou de se croire mal-aimé. – «L’amour n’est pas aimé». Il se penche au bord d’un puits qui est un abîme. Ce Judas que l’auteur a vu comme en rêve, qu’il a comme vu en rêve, et suivant la logique inspirée du rêve, lui révèle quelque chose d’essentiel pour sa propre vie. Mais n’a-t-il pas, sans le vouloir, suivi la voie d’Ignace de Loyola ? L’enseignement des Exercices spirituels n’est-il pas une voie herméneutique ? – Pour comprendre l’Écriture, imagine, ressens, vois, deviens l’acteur ou le témoin de la scène qu’elle représente. Ce n’est pas la seule raison qui mène à l’intelligence de l’Écriture, mais l’imagination bien conduite, et «l’application des sens». – Et l’auteur découvre encore que son Judas est un Shylock, une autre figure du Juif errant. Le poème ou le récit, la peinture, ne sont pas seulement des interprétations implicites, des métamorphoses : ils sont parfois le moyen d’une connaissance conceptuelle, – le plus court chemin.
«Surprise des livres, dit Cocteau. On peut ne s’être jamais lu et se lire un jour. Se relire n’étant pas se lire.» Mais lisant à haute voix, disant son texte, l’auteur a-t-il entendu lui-même, enfin, soudain, ce qu’il avait écrit, ce que disait son personnage, a-t-il pris conscience de ce qu’il avait pensé sous le masque et la figure de son Judas, écrivant comme on rêve ? Ou bien, dans le public, est-ce une personne attentive, – écho, miroir –, proche de lui, qui ensuite le lui fit entendre ? Souvent, c’est grâce à qui nous écoute et nous entend que nous cessons d’être sourd à nous-même.
Mais j’en reviens à ce que l’œuvre peut nous donner à «entendre», à «voir». Quand la forme est «interprétation» de la forme, transformation, métamorphose, l’herméneutique est en somme implicite, indirecte : une forme dévoile et révèle une autre forme ; elle dévoile le «sens» de cette forme dont elle hérite, s’inspire ; elle manifeste le sens d’une forme latente ; elle en accomplit une virtualité. Cette herméneutique indirecte, implicite, interne, demeure au sein d’un même registre, d’une même sphère, en des modes voisins : soit qu’elle passe d’une peinture à une autre, par exemple ; ou qu’elle passe d’un mode sensible à un autre, – d’un poème à une composition musicale ; comme s’il s’agissait d’une «traduction», toujours d’une langue à une autre ; mais la forme sensible peut aussi conduire à dire explicitement, directement, le sens d’une œuvre ; et nous passons alors de la saveur au savoir, à la saveur du savoir. Il faudrait donc parler d’herméneutique sensible et d’herméneutique discursive, philosophique.
L’un des caractères de l’herméneutique d’Eliade est le déplacement du domaine du texte et du religieux au domaine de l’œuvre et du profane. Distinguer entre une herméneutique de l’œuvre par l’œuvre – interne – et une herméneutique par le discours – externe – serait un déplacement analogue. Toujours il s’agit d’explication – Van Gogh «explique» l’art japonais, les Ménines de Picasso «expliquent» les Ménines de Vélasquez, Racine «explique» » Euripide… Mais l’œuvre qui explique, c’est-à -dire : déplie, déploie, cette œuvre, à son tour est implicite, voilée, secrète ; elle appelle une élucidation, une recréation, une métamorphose. Mais lorsque Saint-John Perse célèbre les Oiseaux de Braque, son livre est-il une analyse, ou un chant ? La beauté de la langue, le désir de sa beauté, la libre allégeance à sa forme, est une lumière pour l’intelligence ; il arrive qu’elle ouvre la marche. Buffon ne verrait pas aussi clair s’il ne parlait avec ce génie, et cette simplicité.
J’ajoute ceci : la connaissance conceptuelle elle-même peut être considérée sous l’angle, non de la logique, et du syllogisme, de la démonstration, mais sous l’angle formel, esthétique. La mathématique est une architecture et une musique, une danse, sans matière ; j’ajoute qu’il me semble que l’amour de la vérité est identique ou analogue à l’amour de la beauté : forme et sens fondus en un.

"Quand la forme est «interprétation» de la forme, transformation, métamorphose, l’herméneutique est en somme implicite, indirecte : une forme dévoile et révèle une autre forme."
Miroir, sens
On croit œuvrer vers l’avenir : inventer ; mais il est vrai que nous entrons dans l’avenir à reculons ; miroir de Fantômas ! – «À reculons»… Mais cette image du miroir, où Fantômas se tient derrière celui qui tire sur son reflet, le reflet de son adversaire, croyant tirer sur Fantômas, ruse analogue à celle d’Hermès voleur de troupeau inversant la trace de ses pas, de tous les pas, marchant à rebours, inversant l’empreinte et l’écriture, – cette image ne nous indique pas seulement que notre invention est rétrospective ; et que l’artiste est l’inventeur de son œuvre parce qu’il en est aussi l’héritier, l’archéologue. Elle nous invite à d’autres retournements. Si j’avance à reculons vers l’horizon, vers l’avenir ; si ce que je découvre, je le découvre dans un miroir, grâce au miroir, par réflexion, arrivera-t-il un moment où, me retournant, je verrai la chose elle-même ? M’arrivera-t-il, dans cette caverne où nous sommes, où je suis, face à la paroi et aux ombres, à cette espèce de mémoire ou de songe, mais au-delà de l’oubli, m’adviendra-t-il de me connaître moi-même, – comme, par celui que j’ignore, Dieu, je crois que je suis connu ? Et de savoir que tous mes ouvrages n’étaient que l’ombre et le signe de mon être ; que tout ce que j’ai fait n’était que l’ombre de moi-même, une trace, une empreinte, un miroir où je ne me suis pas reconnu, réveillé…
Ce n’est pas seulement d’avant en arrière, sur le plan horizontal, que joue ce miroir spirituel : c’est de haut en bas ; et du visible à l’invisible. Penché sur le puits du miroir, je vois le ciel. Se retourner est alors se relever, renaître – ou plutôt naître, pour la seconde fois : fleurir, quand j’étais bourgeon ; être fruit, quand j’étais fleur.
(Parole souvent citée : «Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, mais à l’envers.» Métaphore, analogie, retournement : clef du déchiffrement ; chemin de connaissance.)
Le passé n’est cause de ce qui advient que parce que ce qui sera l’accomplit, lui donne sens, en indique la fin. L’ouvrage accompli le lundi est l’échelon de mardi. Un degré est la condition d’un autre degré. Bachelard, à propos de l’esprit scientifique, du savoir et de sa constitution, de sa genèse, a dit des choses lumineuses sur la connaissance, qui est de l’ordre de l’ «après coup», du futur antérieur, – et de ce j’aimerais appeler « l’esprit d’escalier ». En ce sens, le savoir est le passé élucidé, d’un passé lui-même né d’une élaboration. Cette réflexion sur le savoir philosophique ou scientifique vaut aussi pour cet autre savoir, sapide : celui des formes et des fables, des images. Une forme en révèle une autre, en l’accomplissant, en la révélant ; elle en est la vérité. On demandait à Braque : «Mais cette lumière, sur la toile, d’où vient-elle ?» – «D’une autre peinture, que vous ne connaissez pas.»
Ce qu’on se propose pour fin, le degré qu’on désire atteindre, est la condition nécessaire, ou la chance, d’une connaissance plus haute, plus profonde, ou d’une inconnaissance ; la grâce d’un don imprévu. Et, de plus en plus, avec le temps, nous discernons ou devinons la raison qui nous mit en route. Nous savons, et nous ne savons pas. Je sais, je ne sais pas. J’allais à reculons vers le soleil levant.
Vieillir ! pour dire enfin son enfance.
(Rimbaud, si proche encore de l’enfance, son génie est l’enfance même. Personne, comme lui, n’a traduit le sentiment de l’enfance, le sentiment d’être au monde qui est celui de l’enfant ; cette extase ; de même que personne, d’une manière plus vraie, n’a dit l’essence du rêve.)

"Ce n’est pas seulement d’avant en arrière, sur le plan horizontal, que joue ce miroir spirituel : c’est de haut en bas ; et du visible à l’invisible. Penché sur le puits du miroir, je vois le ciel. Se retourner est alors se relever, renaître – ou plutôt naître, pour la seconde fois."
Connaissance de soi
Je crois qu’il importe aujourd’hui de voir que Mircea Eliade fut par excellence un herméneute de l’herméneutique, un interprète de l’interprétation. C’est en ce sens qu’il est notre Hermès.
Mais il n’est pas moins important de voir ce lien, sans doute unique, dont il a lié son œuvre d’historien et de philosophe, son œuvre romanesque, son œuvre autobiographique (c’est-à -dire : le Journal et les Mémoires.) Trois formes d’un Grand Œuvre où la connaissance des formes et la connaissance du sens collaborent comme la main gauche et la droite, le jour et la nuit, le songe et la lucidité.
Qu’est-ce qu’une autobiographie, qu’est-ce que d’écrire sa vie ? sinon la recherche du sens caché qu’eut notre passage sur terre, en un certain temps, en un certain lieu ? Mais, ce faisant, on écrit : on est le romancier, le poète, le rêveur, de ce qu’on tient pourtant pour avoir été réel.
Autobiographie : déchiffrement de soi-même, interprétation de soi-même, des signes reçus en chemin – longtemps inaperçus, incompris.
Autobiographie, mémoire de soi, mémoire.
Œuvre. Pour l’écrivain, l’artiste, l’œuvre est moyen de se connaître. Non seulement en ce qu’elle serait un reflet : mais parce que ce qui était en lui virtuel, ce dont il était capable, s’est réalisé. Il connaît en lui celui qui était capable de cela ; appelé à cela ; et qu’il lui était nécessaire d’accomplir, pour se connaître.
«Nel mezzo di cammin di nostra vita»… Par le récit de sa vie, on réfléchit à soi-même, on se réfléchit. Mais une fois le récit achevé, une fois l’œuvre accomplie, l’autobiographie, miroir de son auteur et miroir pour lui, devient, pour le lecteur, une œuvre analogue à un roman, un poème, qu’il lui faut interpréter, et qui lui devient un miroir ; à moins qu’elle ne lui soit que divertissement, plaisir de curiosité. L’œuvre, recherche du centre de soi, recherche du sens d’une vie, parole révélatrice, confidence, devient pour son lecteur début d’un chemin, moyen de se chercher soi-même ; occasion de s’interroger. Vers qui nous tournent les Confessions de saint Augustin ? Seulement vers cet homme-là ? On croit chercher le sens et le secret d’un livre, d’une vie dans un miroir, d’une chronique, quand on se cherche soi-même, le sachant ou non, à travers le mythe ou le témoignage d’un autre. Et l’autobiographie qui nous importe le plus est celle où l’âme est miroir de l’âme essen-tielle ; où l’existence se souvient de l’être.
Mais toutes les autobiographies sont imaginaires.
Le livre par lequel j’entreprenais de chercher le sens de ma vie, voici qu’il est devenu quelque chose comme une œuvre, un poème, une musique ; c’est ainsi qu’il se présente au lecteur ; c’est ainsi qu’il s’offre à son interprétation comme le font toutes les œuvres ; qui sont toujours des énigmes ; mais le lecteur ne sera qu’à demi éveillé s’il pense que l’important est de chercher la clef d’une forme, la clef d’un auteur, le secret d’une vie. Il ne faut pas qu’il oublie que la raison d’être de ce livre pour lui, comme de tout livre, de toute œuvre, n’est pas qu’il y trouve énigme à résoudre, plaisir, délice, divertissement, c’est qu’il cherche à s’éclairer lui-même sur le chemin de sa vie, l’œuvre qu’est sa vie.
L’autobiographie qui nous importe est celle qui nous dit : «Mon semblable, mon frère, souviens-toi de toi-même. Souviens-toi de te souvenir.»
Écrire – pour se connaître.
Et quand bien même on crierait et on écrirait que tout est absurde, que notre vie fut vaine, incohérente, insignifiante, jonction inutile et aléatoire du hasard et de la nécessité, coup de dés dans le néant, histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un insensé, un fou, – écrivant, œuvrant, on témoigne qu’on ne doute pas de l’existence et de la réalité d’un sens : d’un chemin, d’une intention, d’une signification. Herméneute de soi, de sa vie, on témoigne, comme tout herméneute, pour le sens : – comme tout herméneute : son travail implique le sens ; d’emblée, et quelles que soient ses conclusions, ses apports, ses résultats, son travail est une «profession de foi», un engagement. Écrivant sa vie, une page de sa vie, on est du côté du sens. La Tragédie, ne fût-ce que par son chant et sa beauté, s’oppose à l’injure des dieux, à nos abîmes, au triomphe de la mort.
Beckett est biblique.
La négation atteste, affirme.
Le noir est une couleur.
Tu crois te consacrer à l’interprétation d’une œuvre, d’une pensée ; mais le sens de ta vocation, de ta besogne, de ton métier, est d’abord d’affirmer ton désir de sens ; oui, c’est à cela, essentiellement, que tu te «consacres» ; pour-tant, comme un rêveur ne sait pas qu’il rêve, il se peut que jamais tu n’aies une claire conscience de ce que tu fais ; faute d’une espèce de miroir, intérieur.

"L’incognito me semble une clef de l’herméneutique d’Eliade, et de son œuvre. Il s’agit, à la fois, de notre vie et, peut-être, de l’essence de la manifestation du divin, clef sans quoi rien n’est."
Le labyrinthe est une rose
L’herméneute, en son chemin, est un témoin et un serviteur du sens. Parfois l’amour de la forme seule est le sens ultime qui le sauve de la nuit, de l’égarement, du désespoir. «L’amour de la forme» ? – L’amour.
Anima n’est pas moins savante qu’Animus.
L’herméneutique des religions, lorsqu’elle se connaît comme herméneutique, découvre que la religion est herméneutique : en ce qu’elle propose à l’homme sens et chemin. Peut-être la religion est-elle déchiffrement et traduction voilée du plus caché, du mystérieux, de l’être essentiel ?
La Bible est une herméneutique d’elle-même.
En ce sens, l’intelligence herméneutique, l’esprit d’herméneutique, serait le contraire du fondamentalisme, et de tout littéralisme.
Si l’herméneutique est d’une importance majeure pour nous, au point d’être proposée comme un synonyme de la culture, l’herméneutique des religions, ou du religieux, est au cœur de l’herméneutique, elle est l’herméneutique essentielle, parce que la religion elle-même est une herméneutique : recherche et proposition de sens et de voie pour l’homme, pour chaque homme ; une herméneutique de l’essentiel. Oui, même la «théologie de la mort de Dieu» ; à quoi Eliade, il me semble, consacrait une grande attention dans ses dernières années.
Si la «question du sens» est au cœur de l’herméneutique, peut-être la «question de l’absurde», et de l’ «absence du sens» qui serait l’un des caractères de la culture «moderne», est-elle au cœur de ce cœur. Que signifie donc, pour l’homme, en l’homme, et en particulier l’homme irréligieux, athée, le désir de sens, fût-ce dans l’affirmation de l’absurde ? Il en va du désir de trouver sens comme du désir de donner forme : refuser l’informe, l’insensé, le chaos ; sinon : rien. Rencontrer cela, – notre nature, notre surnaturelle nature, nous réveille, nous sauve ; nous aide à vivre.
Prophète : herméneute du futur ; prophète, celui qui annonce et qui élucide le temps à venir.
Ce qui est connu, déjà ; ce qui eut lieu, et qu’on découvre, qu’on déchiffre, ce qu’on remet en lumière, ne donne pas les clefs pour comprendre et reconnaître ce qui advient, pour pressentir ce qui n’est pas encore apparu. Mais sans doute l’attitude herméneutique peut-elle nous préparer à l’inattendu, l’inconcevable (autre catégorie de ce qui est «camouflé»).
La conversion d’un savoir positif à une ouverture fondatrice est l’un des traits de la pensée d’Eliade, de son humanité. C’est ce qui est à venir – l’avènement – qui fonde le présent et reforme le passé. C’est en cela aussi que l’herméneutique peut être créatrice : par sa face de non-savoir, sa face prospective. L’intuition, le poème, le sens de la fiction conduisent alors la marche, orientent le regard : vigies. La pensée la plus profonde est prémonitoire comme certains songes peuvent l’être.
Rechercher le sens de la chose ancienne, révolue, mais qu’on ranime et ravive, se renverse en sens de ce qui est nouveau, et non encore déchiffré, «reconnu» ; se renverse en attente, en espérance, de l’inouï, de l’inespéré. En foi dans la capacité infiniment créatrice de l’homme, en affirmation de sa liberté.
Analogue à ce renversement : le renversement, le retour vers soi-même ; l’ouverture intérieure vers le mystère, l’ineffable, le nœud intemporel du temps ; l’inconnaissable dont le soi est le seuil. «Noverim me, noverim Te.»
Eliade définissait le sacré, non seulement dans sa différence d’avec le profane, mais comme ce qui sauve l’homme du sentiment que rien n’est réel. Qui le sauve du sentiment que le monde est privé de valeur et de sens, de signification. Qu’il est chaos, néant.
Ce «sacré», gardons-nous d’en faire une chose, une substance, une idole : il est l’indication d’une transcendance fondatrice. Il est, pour l’homme moderne, une force opposée au nihilisme, à la dévalorisation de toutes les valeurs par leur universelle équivalence. A l’universel affadissement. – Or, «si le sel vient à s’affadir»…
L’incognito me semble une clef de l’herméneutique d’Eliade, et de son œuvre. Cela va bien au delà du «camouflage» que j’évoquais tout à l’heure. Il s’agit, à la fois, de notre vie et, peut-être, de l’essence de la manifestation du divin, clef sans quoi rien n’est.
Et, de même que l’attention qu’il a portée au rite et au mythe, au symbole, à l’initiation, à l’ «existence sanctifiée», à l’homo religiosus, a pu ramener sur les chemins du religieux certains de ses lecteurs qui lui étaient hostiles ou indifférents, et renouveler leur vie, leur redonnant le sens ou la saveur, le sentiment du «sacré», c’est-à -dire du «réel» et du mystère de soi, du mystère de l’être ; de même que l’intérêt d’Eliade, écrivain, pour le fantastique est une façon de nous orienter vers le surnaturel ; de même, cette herméneutique du profane, cette herméneutique profane de la culture profane, où il est maître, est de nature à retourner vers sa source.
L’herméneutique est à l’origine une discipline d’ordre sacré, religieux, théologique : c’est bien du sens de la parole et de l’écrit sacrés qu’il s’agissait alors ; et de leur interprétation, pour éclairer et conduire notre vie.
L’une des sources de l’herméneutique est l’oracle. L’une de ses premières figures : le Sphinx. En Œdipe : leur jonction. Toute cette tragédie, originelle, peut se relire et se déchiffrer, s’interpréter, comme «la recherche d’un sens». La rencontre du père et du fils, aveugles l’un à l’autre, sur un étroit chemin, et la rencontre du voyageur avec le Sphinx, avec sa question, son énigme, sa devinette, en sont le prologue, l’ouverture, une clef. Il n’est pas étonnant que cette Figure, avec celle de Moïse, et la parole obscure du songe, ces fables de la nuit, fut chez Freud mythe fondateur de son désir de science, et principe de déchiffrement, archétype.
Comprendre le sens caché de l’Écriture fut pour les juifs et les chrétiens, et saisir sous la lettre l’esprit, fut une exigence telle – mieux : une nécessité – qu’elle se transporta vers l’Antiquité grecque et latine : Homère et Virgile étant lus comme les prophètes ; et les sibylles placées en face d’eux, à leur côté. «Comprends-tu ce que tu lis, ce que tu entends ?» : nous sommes construits sur cette question. Dans notre temps profane, et en partie profanateur, l’un des apports d’Eliade fut de transporter la discipline de l’exégèse au domaine profane ; tout en l’étendant à l’univers entier des religions et des sacrés comme à celui des œuvres d’art, à l’art lui-même. La création humaine est Bible ; comme on disait jadis que l’était la Nature, la Création.
Et, dans le même mouvement, cette herméneutique portée au champ profane, à ses aspects, en découvre la nature : elle déchiffre l’essence du profane, la modernité qui est la nôtre.
Une part de la modernité de la pensée d’Eliade et de son oeuvre est qu’elle s’affronte à la question du sens, cruciale pour l’esprit moderne, fût-ce dans la dénégation du sens. En quoi elle est un humanisme.
Mais cette herméneutique profane peut en effet remonter son cours, vivifier ou revivifier sa source. Raviver l’exégèse, la nourrir.
L’herméneute peut-il s’abstenir de s’interroger sur la nature de cette clef dont il déchiffre l’héritage de l’humanité ? Sur l’essence de cette lumière dont il éclaire le trésor de l’humanité, ou ses enfers. Dernier degré, ou premier degré, de l’œuvre herméneutique : l’expérience intérieure, – quotidienne. Hermès conduit l’âme vers elle-même. Ulysse revient en Ithaque. Le labyrinthe est une rose.
Je songe à une «théologie» d’Eliade. Ses thèmes majeurs, ses axes, seraient une théologie de l’Esprit saint, créateur ; une théologie de l’esprit en nous, toujours imprévisible, et qui nous crée et recrée ; et une «théologie» d’Emmaüs : la lumière ordinaire et la lumière surnaturelle sont une même lumière, une lumière cachée dans la lumière comme la nuit dans la nuit. Théologie pour notre temps ! Madeleine, cœur d’amour, ne reconnut le Christ ressuscité, vivant, qu’à sa voix. Les disciples d’Emmaüs le reconnurent à un geste, ordinaire, saint, et à ses paroles ; quand ils se souvinrent de la brûlure de leur cœur, en chemin. Thomas toucha la plaie cicatrisée, mais la plaie, la douleur, et la mort ! Il mit sa main sur le cœur battant du Christ, et le reconnut, pour son seigneur et son maître. Son Dieu.
C.-H.R.
*
Claude-Henri Rocquet est né en 1933 à Dunkerque. Agrégé de lettres et docteur en esthétique, il a longtemps enseigné à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, à Paris. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages : poèmes et récits, essais, théâtre. Dernier livre publié : Chemin de parole, éditions de Corlevour, 2007, Paris. Il écrit actuellement un livre sur Goya, à paraître en 2008. Enfin, sur son œuvre, lire son entretien avec Jean-Marie Beaume dans le numéro de novembre de SymbOle.
Concernant Mircea Eliade, Claude-Henri Rocquet est l’auteur d’un livre d’entretiens : L’épreuve du labyrinthe, (Belfond, Paris, 1978), réédité en 2006 aux Éditions du Rocher, Paris, et aux Éditions Humanitas, traduction de Doïna Cornea, Bucarest, 2007.
Par ailleurs, il a participé à un dossier de 110 pages consacré à Mircea Eliade dans Philologia, la revue éditée par l’université roumaine de Cluj et dirigée par le professeur Mircea Muthu. Version internet, dès décembre, puis, en janvier, version papier. http://www.studia.ubbcluj.ro/serii/philologia/index_en.html

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