Le refus que l’homme oppose à la mort et à l’idée de la mort, cet effort pour la surmonter, même dans l’imaginaire, ne témoigne-t-il pas implicitement et profondément de l’impossibilité où il est de s’identifier avec elle ? Ce refus n’est-il pas comme un témoignage élémentaire, en quelque sorte, de la part d’immortalité irréductible qui est en lui et qui cherche une issue ?

Jean-Marie Lustiger : Je ne crois pas que tout cela soit un refus de la mort, mais plutôt l’acceptation de la mort comme une fatalité naturelle, qu’on essaye de rendre plausible. La mort n’est plus alors l’adversaire ; elle devient une alliée, une complice, sorte de nécessité du parcours naturel. À la limite, on verra des mystiques inverses jouer de la fascination de la mort comme d’une épreuve purificatrice nécessaire. On a proposé, en ce sens, une espèce de banalisation rationnelle du mystère de la croix. On a aussi interprété, de manière quasi biologique, la parabole du grain qui meurt et qui, enfoui, porte son fruit (Jn 12, 24-25). Dans ce cas, il n’y a plus la mort, puisqu’on a trouvé une manière naturelle, presque physique, d’évacuer l’insupportable.
Mais la pensée biblique éprouve un refus instinctif de tout imaginaire de l’au-delà de la mort. À la limite, la mort dans ce qu’elle a de plus brutal et de plus néantisant est acceptée sans explication. Mais comme un scandale. Acceptée ou mal acceptée: telle est la question de la Bible, quant au shéol et à la mort.

L’immortalité de l’âme conçue comme une consolation, l’au-delà projeté comme un apaisement devant l’horreur de la mort, a pourtant pénétré nombre de consciences croyantes. L’immortalité-refuge appartient aussi à l’imaginaire de certains chrétiens, et Simone Weil s’en offusquait justement, profondément.

L’affirmation métaphysique de la survie personnelle de l’âme humaine après la mort fait partie du patrimoine de la raison attentive à sa propre création par Dieu. Mais cette affirmation, sobre et dépouillée, peut être aisément oblitérée et laisser place à des projections imaginaires sans force ni courage, qui désirent évacuer le scandale de la mort. Ces projections permettent à l’homme d’échapper à ce point d’interrogation crucial : sa propre mort.

Comme pour nous guérir de ces consolations imaginaires, l’Écriture expose, par exemple dans certains écrits sapientiaux, un matérialisme apparent, brutal (Qo 2-4). La mort y apparaît comme le dernier mot de toute existence humaine ici-bas. Mais, en même temps, jaillit l’affirmation : Dieu est vivant (Jb 19, 36). Autrement dit, l’homme et sa mort sont placés face à Dieu qui est la Vie (Jb 27,1-12) : telle est notre espérance. Dieu se donne à l’homme, Dieu lui donne la vie, et l’homme se voit situé existentiellement face à Dieu.

Le scandale de la mort de l’homme n’en est que plus criant, justement aux yeux de l’incroyant, quand on lui oppose que Dieu est la vie. Un Dieu vivant aurait donc voulu la mort de l’homme, et qui plus est, souvent une mort «inhumaine», une mort impitoyable et horrible ?

En effet, c’est là que le scandale accable. Et d’abord pour le croyant, Dieu est la Vie, souveraine, plénière, et la source de vie. L’homme, y compris dans sa condition biologique, reçoit la vie de Dieu. Le scandale de la mort est scandale pour la foi : comment Dieu permet-il, Lui qui donne la vie, que la mort atteigne sa créature ? Comment comprendre que Dieu donne et reprenne ?
Quand Dieu donne la vie, il ne donne pas simplement l’existence biologique, mais il donne la vie à l’homme, pour que l’homme puisse communier à la vie de Dieu. La vie en plénitude n’est pas seulement l’existence corporelle, charnelle, mais la capacité que reçoit l’homme de communier à Dieu qui est vivant. Et communier à Dieu, le Vivant, c’est accomplir la volonté sainte de Dieu, vivre donc de l’amour même de Dieu. «A quoi sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ?» (Mc 8, 36). Si l’on traduit littéralement : «S’il vient à perdre sa vie ?», que donnera l’homme en échange de son âme ou de sa vie ? (Mc 8, 37). Réponse : rien. Il ne peut rien donner en échange.
Entrer dans la vie, c’est être appelé à faire la volonté de Dieu, à vivre en communion avec Dieu, à agir selon la manière dont Dieu agit. Le problème de la mort est ainsi à relier immédiatement à la question de la sainteté, qui est communion de volonté, d’action et d’efficacité, dès ici-bas, avec Dieu lui-même. «Soyez saints parce que je suis saint» (Lv 19, 2). «Soyez parfaits comme est parfait votre père des cieux» (Mh 5, 48) et vous aurez la Vie. La Vie c’est de communier à la volonté de Dieu, à l’amour de Dieu ; c’est de faire l’oeuvre de Dieu. Le Christ lui-même dit : «Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père qui est aux cieux» (Jn 4, 34). A cette lumière, la mort apparaît, davantage encore, comme une ombre, l’ombre de l’adversaire, incompréhensible comme la contradiction à laquelle il faut faire face sous peine de tout perdre.


«Pour la conscience chrétienne le scandale de la mort est lié à la foi en Dieu qui donne la Vie, et au mystère du péché : le péché refuse Dieu qui est la Vie et qui donne la Vie. “Par le péché de l’homme, la mort est entrée dans le monde” (Rm 5, 12).»


D’une manière élémentaire, peut-être, mais en tout cas irréductible, la mort est d’autant plus ressentie comme impossible que l’homme éprouve un sens profond de la vie humaine, qu’il en appréhende mystérieusement la dimension spirituelle et non seulement biologique. Un certain athéisme, aussi, éprouve cette contradiction entre la mort et la vie, jusqu’à refuser de la réduire de quelque manière que ce soit. On dirait alors que l’Évangile prend en compte, absolument, ce que l’homme éprouve déjà au plus vrai de lui-même. Ressentir cette contradiction radicale entre l’essence de la vie et le fait de la mort, tient à la conscience même de la vie et de la mort. Et il vous paraît capital, dans la parole chrétienne sur la mort, qu’elle évince toute fausse consolation dans cette contradiction. Celle-ci serait la conscience du caractère insensé et scandaleux de la mort.

Insensé et scandaleux, d’abord, face à Dieu. Si on veut entendre la parole chrétienne, il faut qu’elle soit écoutée dans sa vérité face à Dieu. Cela est d’autant plus nécessaire qu’une autre réalité existe, incompréhensible au départ, et qui ne peut pas être trop vite réduite à nos systèmes explicatifs, à savoir: le lien entre la mort et le péché, le châtiment. Ce terme n’est pas ici hors de propos, même s’il est susceptible d’une complète méprise.

Châtiment. C’est aussi un mot refuge, parce qu’il a l’air de dissoudre toute interrogation.

Ce peut être un mot refuge, s’il sert à évacuer le scandale. Comme si nous pouvions nous-même établir des comptes : j’ai fait mal, je suis puni, voici ma sanction. Et c’est l’impasse.
Il existe une liaison fondamentale entre la mort et le péché, mais il faut voir dans quel sens. Comment comprendre que la mort est toujours inhumaine pour l’homme et qu’il ne nous est pas normal de mourir ? Car il ne nous est jamais naturel de mourir, bien que la condition biologique des vivants implique une certaine fin. C’est une contradiction insupportable. L’homme qui se saisit par sa raison scientifique, empirique, comme un être de la nature, voit bien que tout périt dans la condition biologique. Cependant, notre conscience humaine ne peut pas accepter la mort comme destin. Du moment qu’on naturalise la mort, on la banalise, on l’exorcise. Mais il faut soutenir, pour la dignité de l’homme et la gloire de Dieu, ce scandale absurde entre la condition biologique de l’homme qui implique une certaine mort, et la conscience humaine qui n’accepte pas d’être-pour-la-mort. Cela n’est pas une illusion malheureuse, mais le sceau impérissable d’un autre destin, l’interrogation la plus vertigineuse. Pour la conscience chrétienne — et ici je parle de l’intérieur de la foi — le scandale de la mort est lié à la foi en Dieu qui donne la Vie, et au mystère du péché : le péché refuse Dieu qui est la Vie et qui donne la Vie. «Par le péché de l’homme, la mort est entrée dans le monde» (Rm 5, 12). Vécue dans le péché, dans notre condition historique d’hommes pécheurs, la mort n’est plus naturelle, comme un pur fait biologique : elle a été modifiée par le péché qui, en refusant Dieu et en nous privant de Dieu, nous a privés de sa vie et de la nôtre. Nous, les hommes, nous nous faisons mourir d’une mort inhumaine.
En avançant ainsi, s’opère comme un déplacement des notions et des mots. Parler de la mort, dans le langage du christianisme, dans le langage de la foi chrétienne, c’est en appeler au Dieu vivant et dénoncer le péché qui est «homicide» (Jn 8, 44). Le païen, «sans espérance et sans Dieu dans le monde» (Ep 2, 12), n’a pas la même manière d’envisager l’indicible de la mort. (…)

Le dénouement consiste à vivre l’antagonisme irréductible de la mort et de la vie dans une lumière et une conscience inédites. Simone Weil disait justement que le christianisme n’a pas supprimé la souffrance mais qu’il en a delivré le sens. On pourrait le répéter aussi de la mort. Le christianisme ne supprime pas les antagonismes, il ne supprime pas la croix, mais il dénoue le scandale de l’esprit prisonnier de ces antagonismes.

La condition humaine est dramatique. A l’évidence empirique, l’homme n’est qu’une chose qui pourrit, de la chair à canon ou de la chair à engrais, et à la limite, si on veut aller jusqu’au bout, les nazis avaient raison. Et pourtant, l’homme n’est pas simplement pourriture. La force de l’affirmation du croyant, c’est qu’elle ne repose pas sur un récit mythique ou une position idéologique dont il est toujours possible de réduire la crédibilité, mais qu'elle est un acte de foi où le croyant supporte l’abîme de la mort et de la précarité de l’homme, dans l’abîme de la volonté de Dieu. Ce paradoxe insupportable est vécu, par le chrétien, dans le mystère. Mystère — je le prends au sens de saint Paul — signifie ici le don surplombant l’histoire qu’il dévoile, la réalité cachée et révélée par grâce. Ce n’est pas seulement une réalité incompréhensible, inaccessible à la raison humaine. (…) Ce n’est pas l’énigme. C’est le dessein de la Sagesse de Dieu, inaccessible à l’homme, et que l’homme doit recevoir comme une grâce donnée à l’homme pour le rendre accessible à lui-même. C’est le Mystère de Jésus-Christ, mort et ressuscité, dont il faut parler avec un total réalisme. Il est une manière de parler du Christ mort et ressuscité, qui ramènerait à un discours imaginaire. J’ai dit: le Mystère du Christ, et il demande la foi en Lui (…) au cœur le plus intime du paradoxe de l’homme. L’Espérance d’Israël, la prédication du Christ, et la foi des chrétiens au sujet de ce que Dieu a fait pour le Christ, touchent fondamentalement notre destinée dans la mort. En plusieurs sens. Le premier discours de Pierre, dans les Actes des Apôtres, cite le Psaume XVI à propos de Jésus, le Christ : «Dieu ne laissera pas son Saint, Celui qui a reçu l’onction de l’Esprit, voir la décomposition» (Ac 2, 27, 31). L’acte de foi de Pierre, demandé à tous les apôtres, est explicite : «Il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir» (Ac 2, 24). Puisqu’il est le Fils du Dieu vivant, il était impossible qu’Il restât au pouvoir de la mort. Parce que Dieu est la Vie et que le Christ est son Fils, celui-ci accomplit parfaitement la Volonté du Père qui donne la Vie : Jésus Seigneur est le Vivant (Lc 24, 3-4).


«Quand Jésus dit : “Le Fils de l’Homme va être crucifié et le troisième jour ressusciter des morts” (Mc 9, 31), cette parole de Jésus est l’affirmation pleine de la foi ; il y convie ses disciples, comme au signe de leur propre destinée.»


C’est l’autre manière de dire que la mort est insoutenable : du côté de Dieu et non plus de l’homme scandalisé.

Absolument. Cependant, celui qui entre dans les propos du Christ perçoit une chose paradoxale : la place capitale qu’a tenue la mort dans la vie du Christ, et la manière dont il en parle. C’est là que s’achève, pour la conscience chrétienne, un complet déplacement du sens des mots. Car le chrétien vraiment croyant, parle le langage de l’Écriture — ce qui ne l’empêche pas, parfois, de parler, lui aussi, le langage de tout homme, de glisser, selon l’épreuve, d’un sens à l’autre, d’une attitude à une autre.

Ainsi dans l’évangile selon saint Matthieu, quand le Christ interroge Pierre : «Et vous, qui dites-vous que je suis ?» Pierre répond : «Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant, tu es le Messie» (Mtt 16, 15-16). Alors le Christ réplique : «Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce n’est ni la chair, ni le sang, qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon Église» (Mtt 16, 17-18). Le Christ reçoit Simon comme une pierre pour bâtir le temple spirituel, c’est-à-dire le temple construit dans l’Esprit saint, temple nouveau où Dieu va habiter. Le Dieu vivant habitera dans un temple vivant, fait d’hommes vivants. «Et les puissances de la mort n’auront pas de pouvoir sur elle» (Mtt 16, 18), ajoute le Christ. La promesse, la prophétie du Christ, c’est que la mort sera vaincue, non seulement dans l’individu, mais dans la totalité d’un corps nouveau. Cela rejoint les phrases d’Isaïe déjà citées et reprises dans l’Apocalypse : «Il détruira la mort pour toujours. Le Seigneur Dieu essuiera les larmes de dessus tous les visages» (Is 25, 8 ; Ap 21, 4). Au cœur de la contradiction, qui continue d’être perçue comme telle, la foi nous dit que Dieu va vaincre l’ennemie qu’est la mort, dans un combat auquel nous sommes conviés.
Dans la même page de l’Évangile — juste après le passage cité —, Jésus invite ses propres disciples à porter leur croix et à le suivre (Mtt 16, 24). Porter la croix n’est pas qu’une métaphore. Si on accepte de prendre les choses au pied de la lettre, et de façon réaliste, il suffit de se souvenir que porter la croix, dans la Palestine des années trente, avait un sens concret. Des gens, nombreux, portaient la croix de leur supplice, tous les jours, parce qu’ils étaient condamnés et crucifiés par les Romains. Il ne s’agit donc pas d’une projection rétrospective de la mort du Christ en croix, faite, après coup, par les évangélistes, qui prêteraient à Jésus un propos adressé à ses disciples. Littéralement, le propos est scandaleux et incompréhensible. A la limite les choses auraient pu se dérouler de la façon suivante : nous sommes dans les faubourgs de Jérusalem, où l’on voit des hommes porter leur croix, et Jésus dit : «Il va falloir que vous portiez la croix, vous aussi. Pour me suivre (Mtt 16, 24~25).» Vous risquez d’être condamnés à mort de cette façon-là. Pas simplement à la mort fatale à tout homme. La manière dont vous allez engager votre vie va vous impliquer dans cette mise à mort, qui est autre que la mort. Le destin particulier de Jésus est de vivre une mise à mort meurtrière, infamante. Alors que l’Évangile est promesse de vie, il apparaît pour les disciples comme la prévision d’une mise à mort. Et la première de ces mises à mort est celle de Jésus lui-même.


Même si elle peut être vécue «comme une épreuve (…) la grâce qui nous est donnée, c’est de pouvoir faire de notre mort une offrande: l’accomplissement, dans l’espérance, de ce qui nous a été livré comme le don de l’Amour et le don de la Vie : l’entrée dans la mort et dans la résurrection du Christ (Ep 2, 4-7).»


Non la mort biologique, animale, mais mort d’homme par une main d’homme.

Et le disciple est appelé à partager ce sort-là. Il s’agit d’une chose scandaleusement incompréhensible, et qu’il ne faut pas tenter de rationaliser : être livré. Etre livré : ces mots sont lourds. II y aurait beaucoup à dire sur ce point ; je résume en deux idées. Être livré peut signifier : être trahi. En un sens, Jésus le sera par Judas, l’un de ses plus proches (Jn 18,2). Mais il faut croire qu’il est livré par Dieu (Jn 3, 16). C’est le Père lui-même, Dieu, qui livre le Christ entre les mains des hommes. C’est ici que le déplacement des mots est le plus considerable : Dieu, qui est la source de la Vie, abandonne le Vivant, le Fils bien-aimé, à la volonté homicide de l’homme. Il se livre à la liberté de l’homme (Jn 10, 17). Et quand Jésus dit : «Le Fils de l’Homme va être livré aux mains des hommes, être crucifié et le troisième jour ressusciter des morts» (Mc 9, 31), l’évangéliste (Marc) a cette phrase absolument extraordinaire : «Ils ne comprenaient pas cette parole» (Mc 9, 32) : ils se demandaient ce que voulait dire «ressusciter des morts» (Mc 9, 10). Cette parole de Jésus est l’affirmation pleine de la foi ; il y convie ses disciples, comme au signe de leur propre destinée (Mtt 12, 39-40). Et les disciples n’ont pas compris ce qu’il voulait dire. Ils ne l’ont compris qu’après, et autrement.

Les disciples ont d’ailleurs vécu ce scandale de la mort du Christ jusqu’à désespérer de lui. Ils ont cru totalement à sa mort, avant de croire totalement à sa résurrection. Leur tristesse, à Emmaüs est assez significative. Mais c’est aussi sur eux-mêmes qu’ils pleuraient alors : ils pensaient que le Christ allait changer quelque chose dans leur vie, et sa mort les invite à penser qu’il n’en était rien.

Un point décisif, dans la prophétie de la résurrection, est son aspect collectif. L’évangile selon saint Matthieu, que je vous ai cité sur le peuple nouveau, sur l’assemblée nouvelle, qui doit échapper à la mort (Mtt 16, 17), est lié à une promesse, expressément affirmée dans une des visions d’Ezéchiel (37, 114), et que Jésus reprend à son compte. La victoire sur la mort sera le don de l’Esprit de Dieu, lui-même, qui va habiter à nouveau parmi les hommes et les faire revivre, en plénitude. L’homme meurt puisqu’il est pécheur ; du coup, il est dispersé, soumis au pouvoir de la mort, corps et âme, corps et cœur. Dieu lui-même va lui donner son propre Esprit : alors seulement l’homme échappe à la mort. Le don de l’Esprit saint, qui est le don de la Vie divine même, est gracieuseté de Dieu : il est partage de la Vie du Ressuscité, participation à la Vie même de Dieu, rassemblement dans l’unité des enfants de Dieu dispersés (Jn 11, 52). Notre espérance fondamentale face à la mort, comme au péché, c’est le don de l’Esprit de Dieu (Rm 5, 5), le don de la Vie impérissable. On peut jouer sur le sens étymologique du mot, puisque «esprit» se dit souffle, en hébreu comme en grec. Le don du souffle de vie, c’est le don de l’Esprit de Dieu (Gn 2, 7). C’est dans la puissance de l’Esprit du Christ qu’il peut y avoir, pour les croyants, victoire sur la mort. La victoire de Dieu sur la mort est la divinisation de l’homme ; cette victoire est la rédemption des péchés de l’homme. L’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts (Rm 8, 11) nous offre de pouvoir communier à Dieu dans la liberté et de partager sa Vie en plénitude. La foi du chrétien dépasse complètement la mort, en anticipant sur la Vie éternelle (Jn 5, 24-25). Saint Paul a des formules extraordinaires comme lorsqu’il dit : «Vous étiez morts par le péché» (Ép 2, 1). Tel est l’état de l’homme séparé de Dieu. Dans la bouche de saint Paul, c’est une expression réaliste : ils étaient vraiment morts. Plus morts que cadavres. Mais à un autre endroit, Paul écrit à des baptisés à qui Dieu a donné l’Esprit du Messie mort et ressuscité : «Vous êtes morts, en effet, et votre vie demeure cachée avec le Christ en Dieu» (Col 3) Dans l’épître aux Romains, Paul précise que «les baptisés sont morts avec le Christ pour ressusciter avec lui» (Rrn 6, 1-11). Il n’y a donc pas seulement pour l’homme une vie morte, qui est la vie de l’homme sans Dieu : face à Dieu, le croyant découvre qu’il était dans la mort, parce que sa vie était coupée de la source de la vie. Puis il fait, par la foi, l’expérience de la mort avec le Christ. Cette expérience chrétienne de la mort, c’est de participer, grâce au don de l’Esprit, à l'amour du Christ qui donne sa vie pour nous. Quand la vie nous est donnée, avec l’Esprit saint, nous pouvons croire, aimer et espérer: nous pouvons entrer, vivants, dans la mort du Christ qui passe au Père (Jn 13, 1). Nous participons ainsi à la Vie du Christ mort et ressuscité. Notre «faire face» à la mort biologique et historique en est changé : notre espérance est solide. Même si la mort demeure énigme. Même si elle nous est donnée comme une épreuve. Car personne ne sait ni comment il mourra ni ce qu’il sera en mourant. La grâce qui nous est donnée, c’est de pouvoir faire de notre mort une offrande: l’accomplissement, dans l’espérance, de ce qui nous a été livré comme le don de l’Amour et le don de la Vie : l’entrée dans la mort et dans la résurrection du Christ (Ep 2, 4-7).

Propos recueillis par Christian Chabanis



* La mort, un terme ou un commencement, de Christian Chabanis © Librairie Arthème Fayard, 1982. NB : Le titre donné ici à cet entretien est de la rédaction de Symbole.