À propos de la grande fête automnale
Par CEAPT Symbole copyright, mercredi 24 octobre 2007 à 14:10 - Etudes - #142 - rss
L’œuvre de Pierre Gordon (1886-1951) «à la fois “père de l’Initiatisme” et l’un des grands précurseurs de l’unité des religions, dont il a montré qu’elles trouvent toutes leur source dans le grand rite initial de Mort et de Renaissance» (Ange Duino) apparaît, aujourd’hui encore, comme l’une des plus injustement méconnues. Sur la cinquantaine d’ouvrages dont il est l’auteur, 25 seulement sont arrivés jusqu’à nous — et il faut saluer les efforts des éditeurs Arma Artis et Signatura qui ont édité ou réédité, depuis quelques années, près d’une quinzaine de titres (1). Les deux textes que nous présentons ici sont extraits des chapitres IV, VI et VII de l’ouvrage Les fêtes à travers les ages – Leur unité. Les origines du calendrier, de Pierre Gordon (2). Nous adressons nos très vifs remerciements à Mme Tapié de Celeyran, directrice des éditions Signatura, qui a bien voulu nous autoriser à citer longuement, ici, cet ouvrage.

"Le soleil s’intégrait dans le rituel de mort et de résurrection, puisqu’il mourait chaque soir, dévoré par le monde souterrain, et que, après avoir reçu dans l’océan occidental le baptême de l’eau divine, il renaissait le lendemain pour promener sur la tête des hommes l’ostensoir sacrosaint du mana impérissable".
Pour entendre ces données, il faut se souvenir que le rituel initiatique prévalut d’abord chez des populations pastorales : les néophytes partaient pour la caverne ou le camp d’initiation au moment où le bétail gagnait la station d’estivage ; leur résurrection s’accomplissait lorsque les troupeaux revenaient au lieu d’hivernage : à cette date tous les membres du groupe social se trouvaient réunis, et la grande fête de la recréation se célébrait.
L’on discerne ainsi pourquoi la solennité humaine primitive se tint vers le milieu de l’automne, et n’eut rien à voir ni avec la lune, ni avec le soleil, ni avec les étoiles, ni avec l’agriculture.
L’on entend également pourquoi une fête secondaire — fête de deuil, fête de séparation, fête des morts — se tint au printemps.
Il y eut ainsi, à l’origine, une solennité unique, scindée en deux fêtes corrélatives et complémentaires, dont la seconde, celle du milieu de l’automne, constituait la fête véritable, et donnait son sens à la vie sociale. (…)
L’équinoxe d’automne
Chez les Germains (…) le tournant de l’année était la date automnale, qui est devenue celle de la Saint-Martin. — Un grand nombre de calendriers slaves païens commençaient vers l’équinoxe d’automne (G. Dumézil, Le Problème des Centaures, 1929 pp 5 et 6). — J. Marquart a confirmé d’autre part que, dans une partie du domaine iranien ancien, la fête du nouvel an était non pas la fête printanière d’Haurvatât, mais la grande fête de Mithra, qui, dans le calendrier avestique, tombe six mois plus tard (lbid p.8). — Dans l’Inde, l’année a longtemps commencé au mois Margacirsa (novembre-décembre, Hopkins, Epic Mythology, p. 69).
Dans l’Exode, au surplus, nous lisons (XII, 1-2) : «Yahvé dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Égypte : que ce mois-ci soit pour vous le commencement des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année». Or il s’agil du mois de la Pâque, c’est-à-dire d’Abib (= épis, mois des épis), devenu plus tard Nisan. Cette insistance à le faire choisir pour le premier mois indique clairement qu’il ne l’était pas alors, et que l’année hébraïque commençait en Tishri (voir plus loin ce que nous disons de Rosh Hashanah et de la fête des Soukkoth, ou fête des Tabernacles).
Les populations pastorales du désert arabique avaient une tradition similaire.
Transfert de la solennité principale au printemps
Le glissement de la solennité principale vers le printemps — glissement qui n’ eut rien, répétons-le, d’une innovation révolutionnaire, mais s’établit d’une manière insensible — fut dû, sans nul doute, d’abord, aux populations agricoles. C’est pourquoi il se rencontre, très anciennement, dans les usages sumériens et akkadiens relatifs à l’akitû. Il est d’autre part, corrélatif aux vues nouvelles, dont nous parlerons plus loin, sur les rapports de l’année solaire et des mois lunaires. II se trouvait d’un autre côté en rapport avec le recul de l’ascèse initiatique et le raccourcissement du temps de séjour dans le monde souterrain. Il offrait enfin le mérite de reconnaître au soleil, à cet éblouissant reposoir du feu lumière, à ce Saint-Sacrement promené chaque jour sur la tête des hommes, la place de choix que valait déjà au représentant humain de l’astre le rôle de libérateur initiatique.

"L’année formait un ensemble que le rituel de mort et de résurrection partageait en deux : à savoir une période durant laquelle les néophytes séjournaient dans le monde souterrain (période d’ascèse), et une autre, qui suivait leur résurrection".
Principes qui ont régi les changements de date
La première fète automnale.
1) Au point de départ se décèle une fête double, ou plutôt, se situent deux fêtes complémentaires, l’une au printemps, l’autre vers le milieu de l’automne. La deuxième est la principale, celle qui marque le tournant du temps et la rénovation de l’année ; la première a pour but de préparer la seconde.
Ces fêtes primordiales ne sont liées ni aux astres, ni au travail des champs. Elles reposent sur le rituel initiatique, dont elles sont l’expression directe. Elles sont corrélatives au genre de vie des pasteurs nordiques, et pendant longtemps, elles n’eurent pas d’attache fixe dans le déroulement de la durée.
Nous entrevoyons ainsi, dès le début, un flottement dans la date de la grande fête. Le «milieu» de l’automne est une indication très vague, et, peu à peu, suivant les pays, l’on en est venu, tout en se conformant au principe initial, à adopter des journées qui pouvaient aller d’octobre à décembre. — N’oublions pas qu’en ces temps reculés, nos mois n’étaient pas connus.
Semblablement, la fête printanière, qui coïncidait avec le départ des troupeaux pour l’estivage, a pu s’échelonner, suivant les régions, de mars à juin, tout en se rattachant à la même conception initiatique de base.
A la source même se constate donc une prolifération héortologique, qui tient à l’adaptation locale des rites divinisants.
Ce qui caractérisait la solennité fondamentale, celle de l’automne, c’est qu’alors les “morts” reparaissaient. Les morts, comme il va sans dire, furent d’abord les morts initiatiques, en d’autres termes les néophytes enfermés dans la caverne ou le camp de reclusion. Plus lard, ce furent tous les personnages masqués, que l’on identifiait avec des revenants, ou des émissaires de l’autre monde : ces personnages, qui constituaient la troupe du Grand Chasseur, envahissaient les maisons lors de la grande fête périodique. — Finalement, lorsque la liturgie initiatique cessa d’être entendue, l’on admit que tous les trépassés, la nuit de la fête, accouraient visiter les vivants et manger avec eux. Ce mélange du (personnalités de l’autre monde) et des hommes, est notoire dans la fête celtique de Samain, la «Pâque des Païens», 1er Novembre. (…)
Consolidation de la dualité héortologique
2) Le fait seul que la solennité initiatique primitive était double, c’est-à-dire comportait des rites qui se célébraient à deux époques éloignées l’une de l’autre, fut une nouvelle cause de bouturage. Quand, en effet, les disciplines initiatiques, trop astreignantes, se relâchèrent, et que s’amenuisa le temps de séjour dans le monde souterrain (autrement dit la période d’ascèse), la fête printanière, qui marquait simplement à l’origine le commencement de la réclusion sanctifiante, fut suivie à bref délai, d’une cérémonie de résurrection, sans que l’on jugeât nécessaire d’attendre, comme autrefois, la fête automnale de recréation. — Corrélativement, cette dernière fut précédée d’un temps très court de mort. – Il y eut ainsi dans l’année deux fétes, désormais distinctes, qui comprenaient l’une et l’autre à la fois la liturgie de mort et de resurrection.
La situation initiale évolua donc. A une longue mais unique période de mort s’en substituaient deux, beaucoup plus courtes, se terminant l’une et l’autre par la liturgie de renaissance. Il n’est pas douteux que ce changement soit dû à l’influence de la civilisation agricole centrée sur la Mère Divine. Ce qui en fournit la preuve, c’est que, très souvent, les deux périodes de fêtes (printanière et automnale) sont de trois jours (ou trois nuits), quelquefois de quatre en ajoutant le jour de l’arrivée ou du départ.
Nous avons (…) (déjà) signalé (…) que la prépondérance accordée peu à peu en quantité de pays à la fête printanière est due également à la pression des peuplades agricultrices.

"Ce qui caractérisait la solennité fondamentale, celle de l’automne, c’est qu’alors les “morts” reparaissaient. Les morts, comme il va sans dire, furent d’abord les morts initiatiques, en d’autres termes les néophytes enfermés dans la caverne ou le camp de reclusion".
Intervention de la lune et du soleil
3) Jusqu’ici, les fêtes initiatiques annuelles s’encadraient étroitement dans la vie économique sans s’accrocher à aucune particularité cosmique qui leur conférât de la fixité. Il en alla différemment quand le «feu très pur», le feu nouveau, élément capital de la solennite annuelle, eut été rattaché à un astre.
Ce rattachement s’effectua, nous l’avons exposé ailleurs, par incorporation du soleil et de la lune à la liturgie des initiations. Dans le matriarcat, la Mère des nuits devint la Première Morte et la Première Ressuscitée. Sa passion (découpage progressif en 14 morceaux, à partir de la pleine lune), et sa renaissance (reconstitution en 14 étapes à partir du premier croissant) furent dès lors le thème fondamental de l’initiatisme humain ; et c’est pourquoi, nous l’avons signalé, la période d’ascèse fut de trois jours, ce qui correspondait au temps où disparaît l’astre nocturne.
Dans les groupes sociaux qui se souciaient peu de la Lune, c’est le Soleil qui, dès au moins la fin du néolithique, devint le grand foyer initiatique d’attraction, et l’auguste porteur du feu. — Relevons, à ce sujet, que divers peuples anciens se flattaient d’étre «antérieurs à la Lune». Cela ne signifie nullement que leur ancètres aient vécu en un âge lointain où notre satellite ne brillait pas encore dans l’empyrée. Cette théorie ridicule, qui a été soutenue sérieusement par de prétendus savants, ignore qu’à l’égard des traditions antiques, l’exégèse naturiste n’est jamais de mise. Lorsqu’il est question de peuples «plus anciens que la Lune», l’expression n’a rien à voir avec la Lune physique, telle que la saisissent nos yeux de chair : elle vise la lune divinisée, la Lune intégrée dans le sacré, la Lune transformée en Mère surnaturelle, et adorée comme source de la Grâce. C’est en ce sens qu’il a existé des peuples antérieurs à la Lune, en d’autres termes des groupes sociaux dont les ancêtres avaient vécu avant l’envahissement de la terre par le matriarcat, propagateur du culte lunaire, lié au culte de la Terre Mère. Ce qui comptait, aux yeux des anciens, pour la lune comme pour tous les objets physiques, ce n’était point l’existence phénoménale : cette existence-là n’est qu’apparence ; c’était l’existence transcendante, l’incorporation au dynamisme éternel. — Seul est, en effet, ce qui est, autrement dit ce qui se soude à l’absolu, au pôle fixe, et non fluctuant, des choses.
A cet égard, le Soleil se présentait comme bien supérieur à la Lune, et comme beaucoup plus proche des conceptions théocratiques. Lui aussi. en effet, s’intégrait dans le rituel de mort et de résurrection, puisqu’il mourait chaque soir, dévoré par le monde souterrain, et que, après avoir reçu dans l’océan occidental le baptême de l’eau divine, il renaissait le lendemain pour promener sur la tête des hommes l’ostensoir sacrosaint du mana impérissable. Grâce à lui les initiés pouvaient vivre chaque jour, avec intensité, leur initiation. Le mystère de la mort et de la résurrection était sans cesse présent à leurs regards. Il leur suffisait d’ouvrir les paupières pour être certains que l’énergie radiante, le feu divin, le feu trois fois sacré, dont les rites ascétiques du monde souterrain leur avaient révélé l’existence et appris le secret, était présent, et qu’ils baignaient en lui, qu’ils respiraient en lui, qu’ils vivaient en lui, en attendant de s’immerger pour toujours dans sa transcendante infinitude à l’instant de la mort physique. Il était, bien plus que la lune, inséparable du feu nouveau, puisqu’on pouvait, lors des fêtes, en concentrant ses rayons, obtenir le jaillissement de la flamme (procédé rituel qui subsiste encore en plusieurs pays). (…)

"Lorsqu’il est question de peuples «plus anciens que la Lune», l’expression n’a rien à voir avec la Lune physique, telle que la saisissent nos yeux de chair : elle vise la lune divinisée, la Lune intégrée dans le sacré, la Lune transformée en Mère surnaturelle, et adorée comme source de la Grâce".
Samain et le dieu Dagda
Il n’est pas douteux que la fête de Samain (1er novembre) ait marqué très anciennement le debut de l’année celtique. «Dans l’Ile de Man, écrit Frazer (1) (…), l’une des forteresses dans lesquelles la langue et la civilisation celtique résistèrent le plus longtemps au siège des envahisseurs saxons, le 1er novembre, ancien calendrier, a été regardé, jusqu’à une époque très rapprochée, comme le Premier de l’an. C’est ainsi que des troupes d’insulaires déguisés se promenaient, la veille de la Toussaint (vieux style) en chantant. dans leur langue, un chant Hogmanay, qui commençait ainsi : «Ce soir, C’est le soir du jour de l’an. Hogunna». Il est bien connu, d’autre part, que la fête de la Toussaint donnait lieu, chez les Celtes, à de nombreux modes de divination : ce qui est, en tous pays, l’une des caractéristiques de la solennité du nouvel an. En outre, la nuit du 1er novembre était, par excellence, celle des revenants, des lutins, des fées, et des sorcières (plus tard, celle des défunts). Au pays de Galles, l’on redoutait particulièrement, cette nuit-là, «la truie noire aux oreilles coupées», c’est-à-dire une ogresse, Grande Chasseresse (pendant matriarcal du fameux sanglier initiateur des druides). Cette même date était, enfin, celle du feu nouveau, allumé par le procédé transcendant que nous avons mentionné ailleurs. De toutes parts, au sommet des collines, flambaient des brasiers, dans lesquels chacun jetait une pierre blanche — Pierre identique à lui en substance, et grâce à laquelle il bénéficiait du baptème du feu sacrosaint (voir sur ce baptême du feu notre ouvrage sur les Fêtes Humaines). En certaines régions, chaque famille allumait, sur une petite éminence, à proximité de sa demeure, son feu propre : les enfants passaient au préalable, de maison en maison, pour recueillir de quoi alimenter la flamme (nous retombons ici sur le cortège-quête, suite de l’antique procession des «ressuscités»). Très souvent, l’on récitait des prières autour du feu.
Il est, par surcroît, très significatif qu’en Irlande, l’on ait fêté, lors de la solennité de Samain, le dieu Dagda. C’était là, en effet, essentiellement, le dieu-père qui s’unissait à la déesse-terre lors du rituel de création. De là les accouplements et les obscénités rituelles qui le catactérisent : cf. son accouplement avec la fille d’Indech, roi des Fomôire, — avec la Morrigan près de la rivière Unius en Connaught, — avec Boann, femme de Nechtan, ce dernier étant le dieu éponyme de la grande rivière sacrée, le Jourdain de l’Irlande ; l’accouplement avec Boann se prolonge pendant 9 mois, de sorte qu’il dure encore quand naît un fils : nous entrevoyons ici le rite de séparation propre à la liturgie de création : Dagda et Boann sont scindés l’un de l’autre par leur fils ; c’est celui-ci qui désunit le ciel et la terre pour constituer, entre eux, le domaine de l’homme. — Dagda était au surplus, à l’occasion, un ogre digesteur divinisant, puisque sa bouche était «si grande qu’un homme et une femme auraient pu coucher dedans». Il nous est dit par surcroît qu’il tuait un homme avec un bout de massue, et qu’il le ressuscitait avec l’autre bout : en d’autres termes, il tenait également l’emploi de chasseur sauvage et celui de libérateur. Ce fut, à une époque lointaine, la plus haute personnalité initialique de l’Irlande. Il nous laisse très distinctement pressentir d’où viennent nos ogres et notre Gargantua. — Son nom (Dagda) veut dire dieu bon (= dieu bon à tout, dieu qui peut tout faire, et que rien ne lie.) Il est Ruad Ro-fhessa (= Seigneur de la Science complète). C’est, en un mot, le surhomme premier homme. Notre Sucellus gaulois, qui porte un maillet au lieu d’une massue, en fut l’équivalent : l’appellation de bon frappeur (Sucellus) possédait à l’origine un sens nettement initiatique, de même que l’union avec la déesse rivière Nantosuelta était une hiérogamie de création, analogue à celles de Dagda.
P. G.
(1) James Georges Frazer (1854-1941), anthropologue britannique fut l’un des fondateurs de la mythologie comparée et de l’anthropologie religieuse. (NDLR).
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" L’astre nocturne, hypostase de l’énergie surnaturelle dans le matriarcat, détermina, par sa position, le nouvel an ; celui-ci se situa à une époque voisine de l’équinoxe, ce qui l’accrochait à un point bien défini, tout en le maintenant dans la période d’automne, admise traditionnellement".
L’équinoxe d’automne : la fête de Rosch Haschana
Le second foyer d’attraction est l’équinoxe d’automne, qui, tout en fournissant pour la fête une date fixe et objective, se rapproche de l’époque assignée à la solennité automnale primitive.
Ce n’est point. répétons-le, la considération du soleil qui importa ici au début, ce fut celle de la lune ; l’astre nocturne, hypostase de l’énergie surnaturelle dans le matriarcat, détermina, par sa position, le nouvel an ; celui-ci se situa à une époque voisine de l’équinoxe, ce qui l’accrochait à un point bien défini, tout en le maintenant dans la période d’automne, admise traditionnellement. Quand, par exemple, une pleine lune intervenait la veille même de l’équinoxe, la pleine lune suivante, qui, en général marquait le nouvel an, se plaçait un mois plus tard, et, comme la fête durait alors plusieurs jours, la solennité terminale coïncidait presque avec le milieu de l’automne.
Rosh Hashanah (tête d’année)
Le meilleur exemple que l’on puisse donner à cet égard est celui de la solennité juive, qui, malgré le déplacement officiel ultérieur vers l’équinoxe de printemps, reste, en réalité, de nos jours encore, fixée à l’automne. «Le premier jour du septième mois, porte au surplus le Lévitique, sera pour vous un jour de repos, une assemblée religieuse, au son du Shofar». Le nom du septième mois, Tishri, signifie d’ailleurs, comme nous l’avons indiqué, commencement et il est manifeste qu’à une date ancienne il était le premier. Il n’y a donc rien d’étonnant que la grande fête de Rosh Hashanah (tête d’année, jour de l’an) ait été cêlébrée, et continue d'être célébrée, le premier Tishrî.
Un traité de la Mishna, intitulé précisément Rosh Hashanah, se demande s’il y a plusieurs «têtes de l’année». En guise de réponse, il signale que le 1er Nissan (printemps) est «tête de l’année» pour le calcul des années de règne des rois et pour la fixation du calendrier des fêtes, mais que le 1er Tishri est tête de l’année pour le calcul des années sabbatiques, des Jubilés, etc. Il est aussi fa fête de la Création du Monde. Les assemblées religieuses les plus solennelles se sont toujours tenues, du reste, en Tishri. C’est, par surcroit, en Rosh Hashanah que se prononçait jadis la formule Lechana Tova Tikatevou (= puisses-tu être inscrit pour une bonne année) ; aujourd’hui encore l’usage est de tremper ce jour-là le pain dans le miel, et de réciter la grande formule de bénédiction : «Plaise au Seigneur notre Dieu, et Dieu de nos pères, de nous donner une année bonne et douce».
Relevons encore que la lecture hebdomadaire, dans les synagogues, des sections shabbatiques de la Torah (= de la Loi) prend fin en Tishri (au 15 Tishri, fête des Soukkoth) et non en Nissan).
Chaque année, on le sait, depuis le retour de l’Exil, la Torah doit être lue d’un bout à l’autre, depuis le premier mot de la Genèse jusqu’au dernier du Deutéronome. Or c’est à la Chemini Atsereth (= huitième solennité) qui termine les Soukkoth, et dont le second jour est Sim’hat Torah (= fête de la joie de la Torah), que commence cette lecture : le récit de la création est lu ainsi lors du renouvellement de l’année (anniversaire de la création).
Celui qui a l’honneur d’achever, ce jour-là, la lecture du Deuréronome, est l’hatam-Torah (= fiancé de la Torah), tandis que celui qui commence la lecture de la Genèse est l’hatam Berechith. — Ce terme de fiancé est le seul détail qui, dans les fêtes juives, rappelle l’existence des antiques rites sexuels, si soigneusement élagués par Moïse : l’on voit, au surplus, comment, par retour au principe initial, la signification s’en est spiritualisée.
Quand est venu, au neuvième jour des Soukkoth, le moment de lire les Écritures, on extrait de l’arche tous les rouleaux, en laissant à la place une chandelle allumée ; puis on les porte en procession autour de la synagogue, pendant que les assistants chantent : «Ô Seigneur, sauve-nous, sois-nous propice, aie pitié de nous» — L’on reconnaît aisément ici l’antique rite de la diffusion processionnelle du sacré ; au lieu d’un initié divin, ou d’une statue sacrosainte, l’on dresse, comme foyer d’irradation transcendante, la Torah, source des initiations humaines. La chandelle remplace le feu nouveau (3).
Pierre Gordon
(1) Signalons notamment, aux éditions Arma Artis (B.P. N° 3, 26160 La Bégude de Mazenc-cédex - Téléphone : 04.75.91.00.72. http://www.arma-artis.com) : La Révélation primitive (1980), Le Sacerdoce à travers les âges (1994), L’Origine de l’humanité d’après les traditions anciennes (2001), L’Image du monde dans l’Antiquité (2005. P.U.F 1949), Sens et Origine des Mythes (2006). Aux éditions Signatura (76 rue Quicampoix, 75003 Paris – signatura@free.fr) : Les Vierges Noires - L’ Origine et le sens des contes de fées - Mélusine (2003), Les Religions des Primitifs (2004), Les Fêtes à travers les âges (2004), Ce que fut le Déluge (2006).
(2) Les fêtes à travers les âges – Leur unité. Les origines du calendrier, par Pierre Gordon, avant propos d’Ange Duino, éd. Signatura, 2004, 200 p. 30 €.
(3) Voir au sujet des fêtes juives, Tishri (Paris, 1945).
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