Le doigt de Dieu
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 23 octobre 2007 à 17:15 - Symboles - #139 - rss
Saint Augustin cherchant quelle était la personne de la Sainte Trinité qui avait parlé sur le Sinaï suggère : «Pourquoi n’envisagerions-nous pas l’Esprit-Saint, puisqu’à ce moment a été donnée la Loi écrite sur des tablettes de pierre par le doigt de Dieu, nom sous lequel nous savons que l’Esprit-Saint est désigné dans l’Évangile ?» (1) Il s’agit du passage de Saint Luc : «Si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, alors le Royaume de Dieu est arrivé pour vous» (2). Le passage correspondant de Saint Matthieu est le suivant : «Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons, alors le Royaume de Dieu est arrivé pour vous» (3). On ne peut donc trouver plus explicitement affirmé que le doigt de Dieu est l’Esprit-Saint.

"Si le bras sortant du nuage a servi à figurer le Père, la main adhérente à ce bras était le Fils, et les doigts bénissant ou œuvrant, le Saint-Esprit."
Le doigt de Dieu dans la tradition biblique
Le doigt se dit en hébreu: etsb’a, de la racine TsB’A, «plonger dans», «teindre». (Il en est de même en arabe.).
Le doigt de Dieu apparaît à plusieurs endroits de l’Écriture :
• Au moment des plaies d’Égypte : ces plaies (au nombre de dix, comme il y a dix doigts), sont provoquées par la main d’Aaron qui s’étend sur les eaux, par celle de Moïse, qui s’étend vers le ciel — et les magiciens disent à Pharaon : «C’est le doigt de Dieu» (4).
• Lors de la remise de la Loi : les deux Tables du Témoignage, les deux Tables de pierre contenant les dix commandements sont «écrites avec le doigt de Dieu» (5).
• Enfin le Psaume (6) dit que le Ciel est l’œuvre des doigts de Dieu.
Dans la première de ces citations relatives aux plaies d’Égypte, le doigt de Dieu est l’équivalent de sa main : il est dit à plusieurs reprises dans l’Exode que c’est par la main de Dieu, c’est-à-dire par sa volonté et sa puissance, que les Hébreux sont sortis d’Égypte. Dans les autres passages, le doigt est la partie la plus subtile de la main, celle qui sert à l’accomplissement d’une œuvre délicate et complexe. Le doigt apparaît ainsi comme la manifestation la plus achevée de Dieu, la plus proche de nous : si le bras sortant du nuage a servi à figurer le Père, la main adhérente à ce bras était le Fils, et les doigts bénissant ou œuvrant, le Saint-Esprit.
Le doigt du Christ est explicitement désigné en deux endroits de l’Évangile : dans l’épisode de la femme adultère (7), Jésus écrit avec son doigt sur le sol (la Loi nouvelle), et dans la guérison du sourd-muet (8), Jésus met son doigt imprégné de salive sur sa langue et ses doigts dans ses oreilles.
On peut rechercher dans l’Écriture les raisons de cette signification du doigt et de son emploi comme symbole de l’Esprit-Saint.
On a vu que le sens de la racine sémitique TsB’A d’où est tiré le mot de “doigt” était la plongée dans un liquide. Or, dans le livre du Lévitique qui explicite les détails de la Loi, il est constamment question du prêtre consacré par l’onction qui trempe son doigt dans le sang de la victime pour en asperger ou enduire telle partie de l’autel. L’aspersion se fait en sept fois (9). Ce rite est dit avoir pour but de purifier l’autel.
Au chapitre 14 du même Lévitique est décrite la purification du lépreux : le prêtre fait d’abord sur lui les onctions avec le sang d’un agneau, puis il fait les mêmes avec de l’huile : «Il versera un peu d’huile dans le creux de sa main gauche ; il trempera un doigt de sa main droite dans l’huile qui est au creux de sa main gauche, et de cette huile il fera avec son doigt sept aspersions devant Jehovah... Le reste d’huile qu’il a dans le creux de sa main, il le mettra sur la tête de celui qui se purifie» (l0).
Ce rite est très semblable à celui de l’onction du grand prêtre Aaron et de ses fils au chapitre 8 du Lévitique. Le nom de «Christ», comme celui de «Messie» étant l’un et l’autre pris de l’onction, il s’agit bien de la venue de l’Esprit-Saint, de même que, dans le cérémonial du sacrement de Confirmation, dans l’Église catholique, l’huile embaumée est prise pour symbole de cet Esprit. La purification, œuvre de l’Esprit, la consécration ou infusion de l’Esprit, s’opèrent par l’huile ou par le sang, mais cette huile ou ce sang sont apportés par le doigt de celui qui officie. Avant que cette huile ait été ainsi apportée sur l’objet de la consécration, elle a été mise sur le doigt par sa plongée dans le liquide. Ce geste doit bien être fondamental, puisqu’on a vu que le mot doigt en sémitique était pris de la racine signifiant «plonger dans» et «teindre».
Le complémentarisme “actif”-“passif” du doigt se plongeant dans le liquide contenu dans un vase (comme il en est du cierge pascal lors de la bénédiction de l’eau le Samedi-Saint), ce complémentarisme est encore bien plus sensible dans le geste décrit par le Lévitique du doigt de la main droite prenant l’huile contenue dans le creux de la main gauche. Comme dans le mudra hindou, dans ce geste des deux mains évoquant Shiva et sa Shakti, on trouve ici l’image de la croix, dont la branche verticale figure les influences célestes, l’action de l’Esprit-Saint descendant dans un réceptacle. Cette descente sanctifie, féconde le liquide, symbole de la passivité, qui devient actif à son tour comme une eau jaillissante, une eau vive, propre à sanctifier, intermédiaire céleste, ou une huile source de lumière.
Ce même complémentarisme “actif”-“passif” se retrouve dans le geste du mariage, par lequel le doigt reçoit un anneau qui devient sa compagne. Le sens en est renforcé si l’anneau comporte un sceau qui, à son tour, vient imprimer dans la cire la “forme”, au sens aristotélicien de ce qui “informe” la matière. Le mariage est l’image de toute autre union : ainsi, dans l’Évangile de Saint Luc (11), le père de l’enfant prodigue lui fait mettre un anneau (dactylion) au doigt en signification de salut.
En Islam
Dans l’Islam où l’inspiration du Prophète est rassemblée dans le livre du Qoran (ce mot signifiant «lecture»), au doigt de Dieu imprégné d’huile correspond le Qalam, le roseau qui transmet l’encre servant à écrire : «Lis au nom de ton Seigneur qui t’a créé, qui a créé l’Homme d’une goutte de sang coagulé ... lui qui a instruit l’Homme au moyen du Qalam (suprême) et qui enseigne à l’Homme ce que celui-ci ne savait pas» (12).
Ce Qalam est dit «créé de lumière» (la Lumière, Nûr, est pour l’Islam l’équivalent de l’Esprit) et il dépose sur la « tablette à écrire»,lawh, la goutte dont sont faites toutes les lettres, c’est-à-dire toute la création, car la lettre alif (qui est verticale) est le Qalam et la lettre ba (horizontale) est la tablette. F. Shuon (13) donne les références islamiques de ce symbolisme, notamment celles d’Ibn’Arabi d’après qui les termes : «le Roseau» (el qalam), «l’Esprit universel» (er rûh el kullî), «l’Intellect premier» (el ’aql el awwal), le «Principe manifesté» (el haqq el makhlûq bihi), «la Justice» (el ’adl) sont synonymes.

"Les doigts divins sont, dans les textes sacrés des Hindous, les gestes, les prières, les inspirations de ceux qui accompagnent la venue du jour par l’accomplissement des rites."
Les doigts divins dans la tradition hindoue
L’image d’Homère : «l’Aurore aux doigts de rose» (Eôs rododactylos) correspond au symbolisme des Védas où l’Aurore (en sanscrit ushâ, de la même racine que le grec êôs et, d’ailleurs, que le mot français «aurore»), appelée tantôt fille, tantôt femme du Soleil, rend flamboyante la liqueur sacrée, le soma et la presse de ses dix doigts (14). De même que chez les Grecs les doigts de l’Aurore « teignent» en rose tout le ciel, de même chez les Hindous les dix doigts de l’aurore (ils sont appelés dix sœurs) sont les coursiers qui répandent la lumière rose, en sanscrit: rohita, dans tout le ciel, en même temps que, sur terre, ils extraient le feu de la pierre ou du bois (15).
Dans les Védas, l’Aurore, fille du Ciel, apporte aux hommes tous les présents, jouant ainsi le rôle de l’Esprit Saint (16): « Elle donne ses dons aux hommes pieux» (17). Comme épouse du soleil, suryâ, elle lui donne dix fils (18) — ce sont ses doigts, appelés ailleurs «dix sœurs », et «ces dix jeunes femmes appellent la liqueur sacrée comme une jeune fille son amant» (19). Ces doigts sont d'abord ceux qui produisent le feu en frottant, dans l’instrument appelé arani, la tige de figuier dans la cuvette de bois de çami (20) et qui ensuite pressent l’herbe du soma, après qu’elle a été malaxée par un pilon dans un mortier, pour faire passer la liqueur sacrée à travers l’orifice (21).
Le doigt se nomme en sanscrit anguli, c’est-à-dire le membre extrême ; ce mot est presque identique à celui d’Angiras qui désigne les prêtres du sacrifice et aussi des chants sacrés : la première des Angiras est l’Aurore (22).
Autrement dit, les doigts divins sont, dans les textes sacrés des Hindous, les gestes, les prières, les inspirations de ceux qui accompagnent la venue du jour par l’accomplissement des rites et s’emplissent ainsi de la lumière du feu sacré (agni) et, intérieurement, de l’onction de la liqueur sacrée (soma).
Le mot anguli, désignant le doigt en sanscrit, est proche également de la racine anj qui a donné en français «onction», et dont l’un des dérivés est l’anjali, le mouvement des mains jointes, doigts rapprochés, par lequel toute personne, en Inde, salue celui qu’elle veut honorer.
L'anjali est l’un des mudras, gestes des mains et des doigts par lesquels dans les cérémonies rituelles, dans la danse en particulier, l’hindou exprime son attitude intérieure. Mudra signifie originellement le sceau de la bague qu’on porte au doigt. La plupart des statues hindoues comportent ces gestes des doigts, dont chacun a une signification particulière. (Il en est ainsi chez nous, par exemple dans certains tableaux, comme celui du Mariage de la Vierge de Fra Angelico).
Dans son ouvrage sur la danse hindoue, Usha Chatterji exprime très clairement le rôle des mudras : «Ce langage par gestes, dit-elle, s’est transmis dans l’Inde comme un héritage culturel tout au long des âges, depuis les temps védiques. Il joue un rôle essentiel, aussi bien dans les fêtes et les cérémonies religieuses de la vie courante, que dans toutes les manifestations de l’Art. Aucune cérémonie, aucune adoration, aucune méditation ne peut être accomplie sans exécution préalable de mudras appropriés, nécessaires pour créer l’état d'esprit et l’atmosphère requis. Ils sont toujours accompagnés de chants ou d’hymnes sanscrits (mantras). «Les mudras les plus employés dans les rites religieux sont les suivants ; Kurma, la tortue, Swastika, Dhenu, la Vache, Hamsya, le cygne, Anjali, salutation ou prière, Paspaputa, coffret de fleurs, Shiva Linga, symbole phallique»... «Ce sont des actions divines, se distinguant des mouvements et des gestes communs des mortels» (23).
La référence aux formules et aux chants sacrés accompagnant les gestes des doigts fait songer à l’emploi du mot «dactyle» pour désigner un mètre poétique grec (pied constitué par une syllabe longue suivie de deux brèves) : la poésie était en effet, à l’origine, un mode d’expression du sacré, c’est-à-dire de l’inspiration de l’Esprit. Le dactyle est remarquable comme ternaire, unissant le nombre un au nombre deux. Son origine est attribuée à un collège de prêtres, les Dactyles, doués de pouvoirs magiques, en Phrygie et en Crète.
J. B.
(1), II, 15 – (2) Luc, XI, 20 – (3) Matthieu, XII, 38 – (4) Exode, 8, 15. - (5) Exode, 31, 18 – (6) Psaumes, 8, 4 – (7) Jean, VIII, 6. – (8) Marc, VII 33. – (9) Lévitique. chapitres 4 et 16. – (10) Lévitique 14, 15 et 18 – (11) Luc, XV, 22. – (12) Sourate 96, traduction M. Vâlsan. – (13) Dans les Études Traditionnelles , Juin 1947. – (14) Rig-Véda, IX : 1 = VI : 7 : 7. – (15) Rig-Véda. : IV: 6 = III : 5 : 2. – (16) Rig-Véda. : VII : 75 = V : 5 : 16. – (17) Rig-Véda : VII : 79 = V : 5 : 20. –( 18) Rig-Véda : X : 85 = VIII : 3 : 14 – (19) Rig_Véda : lX : 56 = VII : 1 : 13. – (20) Rig-Véda, lII : 29 = III : 1 : 23. – (21) Rig-Véda, IX 46 = VII : 1 : 3. – (22) Rig-Véda, VII : 75 = V: 5 : 16. – (23) Usha Chatterji, La Danse Hindoue, pp. 41-42.

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