Les Carnets de Jean Biès (III)
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 22 octobre 2007 à 14:44 - Carnets de Jean Biès - #132 - rss
Voici la suite de la publication des Carnets, extraits du Journal de Jean Biès — qu’il tient depuis plus de quarante ans et qui est, à ce jour, encore inédit.

Jean Biès.
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Plus la foi s’écroule alentour, plus elle grandit en moi. Parce qu’à mesure que se réalisent les signes de la fin, révélés par l’Esprit, — parmi lesquels cet écroulement, — je suis contraint de reconnaître que ces signes sont vrais, qu’il relèvent donc de l’Esprit.
Schuon remarque que, «chez certains individus, telle vérité aurait pour effet de neutraliser (la) ferveur (réalisatrice), alors que chez d’autres elle la stimule». Ces signes de la fin me stimulent effectivement ; d’autant plus que si la foi disparaît, elle se renforce au cœur des gens sérieux. Parmi les vérités dont parle Schuon, on pourrait aussi placer l’unité des religions. Penser que toutes sont valides ne me gêne nullement pour me tourner vers le Christ ; je dirai même que cette conception symphonique me met à l’aise, me conforte.
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"Je ne sais plus qui a remarqué que, lorsque Dieu en a vraiment assez de l’homme, il lui dit : «Que ta volonté soit faite !» Et alors, ce ne sont plus la famine, la peste, la guerre qui s’abattent sur l’humanité : le dernier fléau, c’est l’homme lui-même contre lui-même."
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Dans le Pater en grec, la répétition de “nous” et “notre” aux différents cas de leur déclinaison, îmas, îmôn, îmîn, constitue tout au long du texte comme une suite de tentatives d’approches ou d’esquisses tâtonnantes du mot essentiel, d’essais pour proférer le mot ultime et total : Amîn, qui clôt l'invocation.
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Je rêve d’une Université parallèle, où l’on cesserait de disserter infatigablement sur Sartre, Hegel, Rousseau et autres sots, pour accueillir le tout de l’homme et lui faire atteindre plus haut que lui-même. Jung écrit : «Les universités ont cessé d’œuvrer comme porteuses de lumière. On est las de la spécialisation scientifique et de l’intellectualisme rationaliste. On veut entendre parler d’une vérité qui ne rétrécit pas mais élargit, qui n’obscurcit pas mais éclaire. C’est cette vérité qu’on étouffe et qu’on tue aujourd’hui». Ce que Jung écrit dans son hommage à Richard Wilhelm sur le spécialiste, «esprit purement masculin», par opposition au créateur, qui porte «la marque du féminin», est très instructif aussi.
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Quiberon. - Travaillant sur le balcon de la chambre (Résidence des trois îles), un violent coup de vent emporta de ma table la page 4 du chapitre “Principes d’alchimie intérieure” qui doit clore Retour à l'Essentiel. Elle s’en fut atterrir sur la terrasse de l’hôtel. «Les paroles s’envolent», les écrits aussi.
Scripta volant !
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Dans la parabole de la statue de sel qui se répand dans l’océan, ou de la goutte d’eau (l’âtman libéré du corps) qui redevient la mer, il n’y a pas une exagération orientale. La psychocinèse animale reconnaît scientifiquement que des saumons retrouvent le chemin de leur pays natal en décelant la moindre goutte d'une quelconque substance diluée dans tout le lac Michigan.
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La beauté d’un homme et d’une femme marchant côte à côte : une sûreté sans forfanterie, l’harmonie d’un même pas. On sent que d’eux l’amour émane. On ne sait comment le définir ; cela est, et en se contentant d’être, cela est pleinement.
Ils n’ont encore que quelques souvenirs ; tout le futur est devant eux. Ils se connaissent à peine, et pourtant se comprennent totalement à demi-mots. En étant dans l’amour, ils sont dans toute la vérité qu’il soit possible aux humains d’atteindre. Le sommet de leur vie est là, il ne sera pas à quarante ans, mais il est en ce moment même où ils ne savent encore rien de la vie.
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"La divinité n’est vêtue ni de percale ni de taffetas ni de velours ni de brocart ni de soie ni de satin, ni même de mousseline ; elle est nue (anagramme de une)."
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Apophatisme. Véritable déshabillage de la divinité, par une série d’éliminations, de soustractions, de réticences, de litanies à l’envers, si l’on peut dire, d’involutions du langage. Retire à la divinité au lieu de lui ajouter ce dont elle n’a que faire. Lui retire tout ce qui la recouvre d’écorces, de surcharges, d’inutilités mentales, de fioritures vainement décoratives.
La danse de Salomé ôtant ses robes successives. La divinité n’est vêtue ni de percale ni de taffetas ni de velours ni de brocart ni de soie ni de satin, ni même de mousseline ; elle est nue (anagramme de une) ; comme l’est l’Empereur du conte d’Andersen, cet auteur initiatique malgré lui ; et pour s’aviser de cette nudité, il y faut un regard d'enfant.
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Toujours et en toute occasion, se demander de qui, de quoi l’on est l’instrument. Est-ce de forces claires ou de forces obscures ?... Si je les crois claires, le sont-elles vraiment ? Quelles conséquences prévisibles de ce que je dis ou fais ? - Suis-je certain de servir une cause juste et bonne ? N’y a-t-il pas des arrière-fonds politiques, occultes ou sectaires, que je ne soupçonne pas ? Si même je sers Dieu, est-ce bien Dieu que je sers, ou ma vanité personnelle, mon désir de briller devant des gens qui en savent moins que moi ?
Aujourd’hui, derrière toute institution, tout mouvement, toute entreprise exaltante, il y a de l’inavouable.
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Un léger brouillard enveloppant la maison comme d’une soie tutélaire où se calfeutre le silence, une feuille jaune dans la forêt, comme un point apparent dans une étoffe cousue, la pointe d’une mousse reverdie, un frissonnement humide évoquant un autre temps : l’automne méticuleusement s'instille.
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... Il sentit la main d’une femme belle comme une déesse se poser sur son épaule, et une voix douce lui dit : Viens !.. Il se retourna mais ne vit rien : il était mort.
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Entre le mol oreiller de l’indifférence où s’endort Montaigne et la pierre qui manque au Christ pour sa tête s’étend l’abîme qui sépare l’indifférence à l’humain dont peut se rendre coupable l’humanisme et la solitude abrupte au milieu de l’humanité, à laquelle se condamne le divin sauveur de l’humain.
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"Et toujours et partout, la même évidente unité de l’humanité, la même lumière dans les yeux, le même sourire sur les lèvres."
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On ne peut juger d’un mot, d’une phrase, un auteur, que si l’on connaît parfaitement la totalité de son œuvre publiée, la totalité de son œuvre inédite, la totalité de son œuvre posthume. A plus forte raison si l’on veut juger de sa pensée. Tout le reste est légèreté d’esprit, inconsistance, paille au vent.
Parfois, d’autres connaissances encore, moins massives, sont nécessaires à l’intelligence de l’œuvre, outre même l’examen des brouillons et des variantes. Le fait que la sœur de Nietzsche, par exemple, ait revu — et infléchi — les textes de son frère, n’est pas indifférent à une compréhension plus prudente de ce philosophe.
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Je viens de faire cette nuit le plus beau rêve de ma vie.
Me trouvant sur une terrasse qui dominait une rue d’Alger en liesse, je vis venir à moi un animal sorti des bestiaires fabuleux : une jeune licorne, encore privée de sa corne. Elle était là, fringante, venue pour me faire fête. Une robe blonde, mêlée de crins blancs ; des yeux bleus, très humains, fardés légèrement de bleu.
J’éprouve d’abord une légère peur, plutôt une méfiance ; mais elle se révèle un animal délicieux, la plus câline des créatures.
Je lui flatte le col, lui caresse le haut des pattes antérieures semés de blondeurs. Elle est davantage jeune femme, ou jeune fille, que licorne. Elle me suggère une idée de jeunesse, d’élan vital, de volupté toute platonique, de tendresse et de profonde gentillesse. On aimerait avoir l’anima semblable à celle-là, incarnée sous mes yeux, pleine de douceur et d’aménité. Quelque chose me dit de garder fidèlement cette vision ; j’en aurai besoin dans les moments difficiles.
La licorne sans corne n’est sans doute pas encore reliée au ciel ; mais la corne, naissante, montre que le lien existe potentiellement. Elle ressemble, de plus, à une femme, ce qui n’est pas sans établir aussi une relation entre le règne animal et le règne humain, sauvé par la féminité.
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Lorsque je parle des problèmes fondamentaux aussi bien devant les jeunes de France que ceux de Pondichéry, comme je l’avais fait, ou de Mérida, comme je viens de le faire, si les différences extérieures existent certainement au niveau des réactions ou des approches des problèmes, le fond est absolument toujours et partout le même. On retrouve chez tous exactement les mêmes priorités : l’avenir et leur avenir ; la même curiosité pour ce dont on ne leur parle pas : l’art sacré, la psychologie, la spiritualité, la crise de l’Esprit : les mêmes intérêts : l’amour, la vie, la mort. Et toujours et partout, la même évidente unité de l’humanité, la même lumière dans les yeux, le même sourire sur les lèvres ; et cela est très émouvant.
Je ne les reverrai sans doute jamais ; ils ne me reverront jamais non plus. Mais nous nous sommes rencontrés quelques heures sur la même planète, au seuil des mêmes évidences.
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"Bloqués par la neige dans un paysage soudain devenu sibérien. Nous broyons du blanc. Une brume blafarde empêche de voir à plus de trois mètres. Les arbres touchent terre sous le faix de blancheur ; les chemins s’enflent de bleu ; un froid suaire enveloppe les dernières formes comme autant d’ossements jetés dans la fosse commune du silence."
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Certains discernent le moi des autres parce qu’ils ont amoindris le leur ; d’autres, pour substituer le leur à celui des autres.
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Il est des moyens qui, à eux seuls, sont des boucliers, des armoiries qu’on exhibe devant soi comme des protubérances belliqueuses, des palladiums tombés du ciel, assurant bienfaits et victoires. S’appeler Nicodème le Silentiaire, Ptolémée Philadelphe, Anaxagore de Clazomènes ou Jacques Champion de Chambonnières ; ou même, à la rigueur, Pontus de Thiars... Quelle jument de course s’appelait Perle des Chaumes ?…
Il est vrai que Scève ou Sponde ne font pas mal non plus.
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Il n’y avait que la lumière des étoiles pour nous éclairer.
Seule la lumière des étoiles nous éclairait.
La seule lumière des étoiles nous éclairait.
La lumière des seules étoiles nous éclairait.
Nous éclairait la seule lumière des étoiles.
Nous éclairait la lumière des seules étoiles.
Seule nous éclairait la lumière des étoiles.
Seules nous éclairaient les étoiles de leur lumière.
Seules les étoiles nous éclairaient.

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Je ne sors guère qu’une ou deux fois par an ; ou plutôt, je me laisse avoir. Hier soir, chez G..., la maîtresse de maison, affairée au service, ne pouvait prendre que quelques bribes de la conversation sans y participer ; le maître de céans monologuait sur ce qui l’intéresse, les origines du cosmos, sans se demander un instant si cette question intéressait une seule personne de l’assistance. Simone s’était endormie sur un divan ; Julien parlait de questions juridiques qui faisaient passer Simone du sommeil au ronflement. La femme de Julien parlait de dessous féminins. Les deux garçons de la famille étaient plongés dans leur lecture respective ; la fillette jouait avec le chien qui aboyait et décourageait toute tentative d’élocution ; et moi, spectateur de tout ça. Chacun restait retranché dans son monde et royalement étranger aux autres : l’une dans sa cuisine, l’autre aux confins des galaxies, l’autre dans la sieste du juste, l’autre dans son tribunal de haute instance, l’autre dans sa boutique à slips, et moi, dans ma loge de théâtre. Personne n’était avec personne, et tout le monde se quitta, charmé de cette soirée.
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Guénon apporte de l’eau à notre moulin, du feu à notre lampe, de l’air à nos poumons ; mais il apporte aussi de la terre à notre tombe si nous ne veillons à compléter son œuvre théorique par une pratique personnelle.

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