Henry Montaigu : Un noble voyageur
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 octobre 2007 à 17:44 - Henry Montaigu - #129 - rss
Henry Montaigu, mort il y a quinze ans, ne fut connu de son vivant que d’un cercle assez restreint. Écrivain de songes, brumes de Garonne, «Gascon. C’est-à-dire à la fois raide et souple, humoriste et grave, rebelle et conformiste» (1), il n’a guère laissé de biographie, pas de légende personnelle… Il demeure aujourd’hui encore quasiment inconnu du public, des critiques et des libraires : il n’est cité nulle part, ses livres sont introuvables, et, pour d’obscures raisons, non réédités. Oublié, il devrait normalement s’effacer de la mémoire des hommes. Et pourtant ! Enfoui au plus profond de la terre, promis à la dissolution et à l’effacement, passé de l’autre côté du miroir, c’est ainsi qu’Henry Montaigu semble accomplir son œuvre de sapience (2)…

"Mon pays défiguré ne me serait plus de rien si je n’étais pas contraint de l’aimer par la connaissance que j’ai du mystère de sa vocation". (La Sagesse du Roi dormant).
«L’homme noble poursuit sa vie aventureuse
à la quête du trésor intérieur.»
Henry Montaigu
Le Cavalier Bleu
Le monde dans lequel je commence à écrire ces lignes n’a certes rien à voir avec l’univers intérieur qui fut celui de l’auteur du Cavalier Bleu : il est vertical, urbain, anglo-saxon, commerçant, prospère et déchristianisé. C’est bien loin de la France qui l’a inspiré, en extrême Occident — Chicago où m’a conduit un congrès d’arpenteurs. Mais peut-être Chicago est-elle le point de départ de cette méditation sur l’œuvre de Montaigu parce que cette ville, précisément, est l’image inverse de ce qui nourrit toute son œuvre : ville triomphante, sans passé, sans racines, détruite par le feu aux trois quart en 1870, reconstruite aussitôt, image saisisante de la cité babélienne, érigée de mains d’hommes qui montent orgueilleusement leur œuvre vers le ciel parce qu’ils en ont le pouvoir technique et l’ambition. C’est une ville où Dieu ne se laisse pas voir et où l’oraison est difficile : nul mandat du ciel apparent (3) — mais qui sait si, comme Ninive, Chicago ne serait pas prête à se repentir à la première semonce ?
Écrivain polygraphe et prolixe, Henry Montaigu a pu recourir à des formes littéraires diverses : histoire, poésie, théâtre, roman, essai, régionalisme. Mais est-il bien, ici, question de littérature ? Non, ou accessoirement. D’ailleurs, écrivait-il, «il faudrait tout de même se résoudre à considérer que la théorie des genres littéraires a fait son temps» (4). De fait, à travers tous les genres qu’il a utilisés, seule compte pour lui la fonction de dévoilement par bribes et éclairs qu’offre, sous son obscurité, la poésie : «Nous faisons retour à l’unique source qui a nom poésie, et qui est seule permanente» (5). Il sait que «la littérature dévore, englobe tout, Lao-Tseu et le Psalmiste, Thérèse d’Avila et Céline…et le Roman de la Rose, et Guénon —Ah ! quoi qu’on fasse ! — et M. le Duc de Saint-Simon, et l’ange Heurtebise, et Omar Khayyam, et Georges Bernanos…Comment faire ? Mais c’est la question qu’il ne faut pas se poser » (6). Montaigu recourt donc à l’écriture pour donner à voir à ceux qui le peuvent, tout en sachant que, pour les chercheurs de vérité, la littérature ne peut «avoir qu’un temps…un livre n’est jamais qu’un commencement. Le meilleur est celui qui, faisant ouvrage d’innocence, découvre l’Universel, quand le pire au contraire force le lecteur à le suivre dans les chemins du particulier, l’y condamne, car le pouvoir des livres est grand» (7).
Tel fut le projet du poète-artisan Montaigu : ouvrir portes et fenêtres, allumer des feux, éveiller, transmettre, avant de tirer sa révérence. «Fais ce que dois, advienne que pourra» : en chevalier et troubadour, il avait fait sienne l’antique injonction chevaleresque.

"La France de Montaigu est celle de la Présence, de la Lieu-Tenance du Christ, inséparable de l’histoire de l’homme, de sa destinée ultime…" (Sacré-Cœur, dessin d'Henry Montaigu).
Mystère de la France
Pendant que Chicago continue de pousser implacablement — enchevêtrement vertical et horizontal de ces forêts de poutres qui constituent les villes et annexent les campagnes —, depuis quinze ans qu’il est mort, les écrits de Montaigu semblent aussi morts et enterrés que lui dans cette France où ils ont été pensés et d’où ils tirent toute leur substance. Les voilà comme enfouis dans des limbes, mémorielles et littéraires, et pour tout dire confisqués ! Déjà du vivant de leur auteur, ses livres avaient du mal à exister, édités de bric et de broc, par lui ou par d’autres… Et pourtant, bien qu’à peu près introuvables, les textes de Montaigu font leur chemin de racines, au milieu des pierres, contournant les obstacles, traversant les aridités, atteignant mystérieusement — providentiellement — tous ceux à qui ils sont destinés pour continuer leur œuvre. Portes, chemins, cartes, boussoles, pistes, sur le chemin de l’invisible, les livres de Montaigu émergent de nulle part, greniers ou Internet, pour être colportés et finissent par parvenir à ceux qui doivent les lire, présents choisis, apparents hasards, sujets de conversation fortuite, oubliés dans un train ou dans une salle d’attente… Les autres, rien ne pourra les arracher à l’indifférence : les livres de Montaigu leur sont littéralement illisibles et leur parlent de choses pour eux incompréhensibles.
Les livres de Montaigu nous parlent du monde subtil : des images héraldiques, des Nobles Voyageurs, des hauts lieux «où souffle l’Esprit», de la sublime quête du Graal, des chemins recouverts — non sur un mode “archéologique” mais comme autant de signes et de traces, ténues mais vivantes, qui peuvent aider aujourd’hui encore, ici et maintenant, tout cherchant véritable à retrouver les chemins de son Orient (8) — Sol Invictus, symbole du centre et de l’origine. Autant de témoignages du processus de création toujours à l’œuvre et d’un homme fondamentalement capax dei, qui a la liberté d’être, s’il le veut bien, le co-opérateur de son Créateur, Dieu Eternel. Voilà, fondamentalement, ce dont nous parle Montaigu, inlassablement, à travers une œuvre multiple, de poésie sapientielle et prophétique : une identité spirituelle qui fonde, nourrit, irrigue, depuis des temps très anciens, ce pays mystérieux qui est la France — royaume de promission qui serait aussi un cœur et un centre, symbole de tout centre et de tout cœur ; géographie et histoire de la France comme emblèmes du monde subtil, où le temps et l’espace doivent être parcourus autrement qu’en mode profane.
La France est tout sauf une construction babélienne. Elle n’a rien de solide, rien d’une construction d’acier, rien de compréhensible et d’orgueilleusement vertical, mais elle est marquée pour toujours du sceau de l’Élection, fondé sur le baptême d’un peuple. Terre de Dieu, devenue apostate, marquée de tous les signes de la précarité, de l’imminence de la catastrophe, vouée à la fragilité, à la presque disparition — au sacrifice aussi, et peut-être à la miraculeuse ou providentielle salvation : «Mon pays défiguré ne me serait plus de rien si je n’étais pas contraint de l’aimer par la connaissance que j’ai du mystère de sa vocation» (La Sagesse du Roi dormant). La France de Montaigu est celle de la Présence, de la Lieu-Tenance du Christ, inséparable de l’histoire de l’homme, de sa destinée ultime, de sa liberté dans l’univers créé promis à des fins ultimes, dont la révélation est en cours depuis des milliers d’années. Toutes choses qui, à ce jour, ressemblent plutôt au champ de décombres de Reims détruite après les bombardements, sa Cathédrale réduite à une ombre. Montaigu ne nous parle que de cette histoire fragile et du mystère du plan divin (9) : «Ce n’est pas avec l’échec – ni d’ailleurs avec le triomphalisme – que furent construites les cathédrales, mais avec cette mesure intérieure, ce jeu d’équilibre libérateur qui œuvre et crée au centre du monde l’hommage universel des dons rendus à Dieu» (10). On pourrait dire que toute son œuvre — roman, essai, histoire, théâtre, poésie — ne parle que de la France ; mais ce faisant, c’est de métaphysique qu’il est question, de la destinée spirituelle de l’homme et de l’univers. Jeu de miroirs fascinant, de “l’extérieur” à “l’intérieur”, dans sa trilogie sur la France, véritable triptyque de géographie mystique : Reims et la royauté principielle, Rocamadour et les pèlerinages anciens, Paray-le-Monial et le Cœur de Notre Seigneur Jésus-Christ. Montaigu active les correspondances qui font le tissu du monde : Reims-Rémus-Rome, Troyes-Troie, Paray-Paris-Paradis, Roc-Amour.
Sous le manteau d’oubli qui recouvre aujourd’hui la terre des origines, fertile et profonde, poussent les surgeons, à travers les carapaces les plus épaisses. Montaigu nous fait arpenter le pays persistant et fécond : cet esprit de la France-royaume qui demeure au-delà de tout, sous cette construction de fer qu’on appelle aussi la France mais qui n’en est que l’apparence abîmée, transitoire, la forme travestie et vieillissante. Poète, prophète, chantre, Montaigu nous apprend à prêter l’oreille au murmure des sources infimes cachées sous les herbes et les ronces, et que l’on ne distingue qu’avec une oreille éveillée : notre entendement des dimanches.
Résurgences et gouffres. Le pays des sources respire encore ; sous la surface glacée et industrieuse, le pays du grand fleuve souterrain se laisse à voir en certaines clairières…

"La France est tout sauf une construction babélienne. Elle n’a rien de solide, rien d’une construction d’acier, rien de compréhensible et d’orgueilleusement vertical, mais elle est marquée pour toujours du sceau de l’Élection, fondé sur le baptême d’un peuple." (La place des Vosges, ancienne Place Royale).
L’unité de toutes choses
Mais ce que disent les sources, et la prophétie que porte la France, voilà ce qui nous est donné à déchiffrer, humblement. La terre sous-jacente, le temps pérenne, que représente la France, symbole et corps vivant, et qui sont créés du Seul Etre Nécessaire Incréé : entrevus par éclair, pays et temps qui donnent au monde à se nourrir du Christ, de pain et de vin et de chant des sources et de poésie tissée du tissage qui fait le monde des hommes, les ouvriers du Huitième jour… Le monde dans lequel Montaigu écrivait, et qui était le nôtre il y a peu encore, était marqué par le crépuscule… Nous savons à la fois que la Vraie Lumière est là depuis 2000 ans et que les jours sombres sont installés. La Révélation est à l’œuvre. Dieu attend. L’homme tâtonne. La Création continue. Dieu, Maître d’œuvre, ajoute, retranche, produit selon les nécessités d’un plan dont lui seul connaît l’ensemble (11). Montaigu chante en même temps la Nécessité, l’orientation providentielle du destin de l’humanité et l’unité de toutes choses (12). Guénonien, porteur de la Tradition, il n’est pas un théoricien ni un “traditionaliste”. Toute contradiction apparente se résoudra par la Foi, l’Espérance et la Charité. Piliers du monde.
Gai Savoir du Noble Voyageur à la recherche et à la dispensation du trésor intérieur. Éloge de ce qui n’a aucune chance de persister par la logique des choses et l’ordonnancement de Babel. Voyage du chevalier errant, malgré toutes ses insuffisances et tous ses manquements, cherchant le Graal qui sans cesse se dérobe. Or qui est argile et réciproquement. Hommes de glèbe qui s’allègent. Fait comprendre pourquoi Quichotte est un saint : folie aux yeux des hommes. Le cheminant léger, sérieux et léger. Distinguant le subtil de l’épais. Reims, Paray-le-Monial, Rocamadour, lieux dépourvus de toute immédiate utilité, mais d’où nous viennent tous les messages qui comptent, lieux éminents du Mystère Français. Royauté du Centre de toutes choses, maintenant l’équilibre entre rigueur et clémence (13).

Le Mystère français, hors d’atteinte «jusqu’à la consommation des temps», invisible et visible, voilé et comme “retiré” au fur et à mesure que les temps se solidifiaient — non pas réfugié dans un “royalisme” politique, encore moins dans un quelconque “nationalisme” ou messianisme français (dont la République s’est investie bien plus que la royauté capétienne), ou encore dans une conception “religieuse” où la France se survivrait comme «fille aînée de l’Église», mais en tant qu’incarnation du mystère de la relation de l’homme à Dieu, si complexe et si contradictoire.
Henry Montaigu évoque souvent ces lieux où la terre touche le Ciel, où le Ciel se rapproche de la terre, mais aussi ces moments de royauté du Ciel sur la terre, comme le jour des Rameaux ou le sacre de Reims («dimanche de l’histoire») ; quelque part et à quelque moment de l’histoire des hommes — un quelque part qui est un Centre et une destination ; un quelque moment qui est toujours un commencement et une destinée, lieux et moments où descend sur la Terre le mandat du Ciel. Il ne s’agit pas ici de “Providence” au sens d’un providentialisme agissant dans la Cité, mais d’une économie divine où la géographie sacrée est plus importante que l’histoire événementielle et la poésie plus pertinente que la philosophie. Fiat... Les tours, celles de Chicago comme celles de Babel, ne permettent pas, n’ont jamais permis, d’atteindre le ciel. Elles sont guettées par l’effondrement, on le sait maintenant depuis New-York comme on le savait depuis Babel ; le mystère dont parle Henry Montaigu, Rocamadour, Reims, Paray-le-Monial…, c’est cette fragilité qui ne sait où poser sa tête et sur laquelle rien ne paraît raisonnablement bâtissable. Comme dans le poème de Vladimir Holan :
Il y a le destin
Et tout de ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide.
Le cavalier bleu, porteur du manteau de Notre-Dame, le cavalier français, s’en est allé, œuvre de sapience inaccomplie mais mystérieusement agissante. Courte a été la vie d’Henry Montaigu ; la vie d’un homme est souvent trop courte pour s’éveiller à temps et trouver les formes d’une œuvre achevée. Mais semeur au geste large, Montaigu : les grains qu’il a laissés en terre donneront du fruit au centuple.
«La cathédrale de Reims demeure. Elle n’est pas, elle ne sera jamais un musée. L’invisibilité fondamentale de son message la protège des reconstitutions, des insultes et des nostalgies comme des paroles de deuil, des oraisons funèbres et d’être traitée comme une maison morte…Aux contestations lugubres des sciences dévoyées, elle oppose le terme héraldique d’une pérennité paraséculaire, le symbole hors d’atteinte d’un lieu de promission. Elle est ce que nous sommes et non ce que nous fûmes : le tronc de l’arbre, la source d’une conscience d’être supérieure aux capricieux changements des marges visibles de l’histoire. Le savons-nous ? Importe-t-il d’ailleurs que nous le sachions ?
Rien ne peut faire qu’un peuple change d’âme…» (14).
S.B.
*Stanislas Balbec a cinquante ans. Il travaille comme géomètre-arpenteur et comme sourcier à Paris.
(1) Henry Montaigu, Le Cavalier Bleu, éd. Denoël, 1982, . p279, Quête de mémorial.
(2) «Quel nom, si ce n’est celui qui traduit, avec quelque opportune désuétude, à la fois la sagesse et la connaissance des choses : Sapience.» Albert Pauphilet, Jeux et Sapience du Moyen-Âge, Avant-Propos, édition de la Pléiade, 1960.
(3) «Toute construction/Toute œuvre/Toute forme/Qui n’a pas reçu la mandat du ciel/Est/Comme si elle n’était pas.» H. Montaigu, Le Mandat du Ciel, Ars Magna, 1980.
(4) Le Cavalier Bleu, p. 73, Décembre ou le meurtre héraldique.
(5) Le Cavalier Bleu, op. cit., p.73.
(6) Le Cavalier Bleu, La rose de juin, p. 256.
(7) Id.
(8) «C’est à vous de parler/Messagers de l’Unique/Toi/le Connaissant/Qui te tiens au centre des choses/Et toi le passager des routes de ce monde/Tribulant/ En quête de certitudes.», H. Montaigu, Le Mandat du Ciel, op. cit.
(9) «…l’échec est inscrit dans la mystérieuse stratégie du plan divin.», Henry Montaigu, Paray-le-Monial ou le ciel intérieur, Editions SOS., 1979, p. 11.
(10) Paray-le Monial, op. cit.
(11) Paray le Monial, op. cit., p.9.
(12) «J’ai donc chanté l’unité profonde de toutes choses et la survivance absolue de ce qui est, vous priant de ne pas confondre la chimérique existence des tours d’ivoire littéraires avec l’humble et profond travail que fournissent les tours des moulins à vent.» Le Cavalier Bleu, Les étendards du roi de gloire, p.327.
(13) «Le roi médiateur/Au milieu de toutes choses/Au centre le plus juste/Dans le cœur de chacun/Et de tous./L’imitateur surdoué/Peut tout contrefaire/Sauf l’essentiel.» Montaigu, Le Mandat du Ciel. Id.
(14) Henry Montaigu, Reims ou le dimanche de l’Histoire, éd. SOS, p.185.

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