Henry Montaigu : «Guénon nous appelle à un retour conscient à l’ordre permanent des choses…»
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 octobre 2007 à 15:44 - Henry Montaigu - #127 - rss
1986. Après un numéro de La Place Royale consacré à René Guénon, à l’occasion du centenaire de sa naissance, Henry Montaigu publie René Guénon ou la Mise en demeure. On trouvera ci-dessous les principaux extraits d'un entretien inédit, qui montre bien la force et la tonalité si particulière de la “voix” d’Henry Montaigu : une exigence et un goût absolu de la «vérité qui libère», venus de plus loin et de plus haut...

Henry Montaigu : "Pendant que les derniers philosophes et les derniers théologiens continuent de jouer aux dés la robe sans couture, au beau milieu de la Tragédie, il m’apparaît de plus en plus que c’est à une réflexion sur les Temps que nous sommes conviés".
Henry Montaigu : Dans la perspective qui est la mienne, il s’agit moins, cela va de soi, d’offrir le banal hommage du «centenaire» à l’auteur de La crise du monde moderne que de tenter l’approche sensible d’une réflexion sur le tas, fruit de la certitude et de l’expérience — aussi loin que possible du “discours sur…”
Pourquoi Guénon n’est pas une question vaine, en effet !
Pendant que les derniers philosophes et les derniers théologiens continuent de jouer aux dés la robe sans couture, au beau milieu de la Tragédie, il m’apparaît de plus en plus que c’est à une réflexion sur les Temps que nous sommes conviés, qu’il importe avant tout de retrouver les principes, de rouvrir les voies d’accès supérieures et de retrouver la mémoire — de l’incarner à nouveau —, en évitant les pièges de l’archéologie. Cette nécessaire recouvrance n’est pourtant pas qu’un simple exercice mémorial : elle doit être aussi et d’abord un exercice spirituel. Il s’agit de nous découvrir à nous-mêmes le principe métaphysique de l’ordre et de l’espace où nous nous situons. Guénon, dans cette perspective, n’est ni un «maître» ni un «gourou». (…) Mais il faudra sans doute, en ces temps interminables de la fin, que la fin des temps elle-même arrive pour qu’il sorte de la fausse identité d’homme ordinaire dont il est “biographé” pour qu’il redevienne son “œuvre”, et par elle, l’ouvrier providentiel de l’universelle remise en ordre.
La «Tradition», au sens où Guénon l’entend, implique-t-elle aussi une «politique» ?
La querelle entre la Politique et la Tradition ne sera tranchée que par la Providence — puisqu’aussi bien la politique profane a tout investi, qu’elle a travesti et caricaturé l’Histoire. Il me semble qu’en attendant, c’est à une prise de conscience que nous sommes appelés, et il est certain que René Guénon nous invite à cette enquête sur nous-mêmes, à ce retour sur soi, aux origines de notre Histoire. En fait, il nous appelle à un retour conscient à l’ordre permanent des choses, tout simplement parce que l’homme de tradition n’a pas un «bien» ou un «mieux» à opposer à la modernité, et qu’il n’a pas non plus à s’engager dans tous les obscurs combats entre l’erreur et le mensonge, l’illusion et la peur, le Goulag et la société de consommation — même s’il a le devoir de se soucier des affaires de la cité. Les matérialistes de tous poils ne sauraient concevoir que l’importance accordée à César dans l’Ecriture n’est pas d’ordre politique, ni que, plus précisément, la «politique» a une tout autre origine et une tout autre fin que cela qui aujourd’hui s’exprime par ce mot. Rendre à César ce qui est à César, c’est déterminer l’espace terrestre permettant le salut collectif par les formes, les œuvres, les institutions, les connaissances cosmologiques ; c’est métamorphoser à la source toute mondanité centrifuge ou descendante — c’est délivrer l’Eglise des affaires du siècle, la situant ainsi dans l’espace uniquement spirituel qui doit être le sien ; c’est indiquer les portes de la transcendance et c’est en dégager les voies en ce monde. C’est enfin rendre à Dieu ce qui est à Dieu !
(…) Aujourd’hui, que faire et que dire, alors que nous sentons bien que la modernité — comme tout développement sans principe et sans régulateur —, est en train de périr sous ses propres œuvres ? Peut-être est-il temps de nous souvenir qu’il n’est pas de civilisation sans racines célestes, que nous n’avons plus le droit d’être «révolutionnaires», ou «réactionnaires» ou «conservateurs» avant d’avoir rétabli les principes qui nous permettraient de le redevenir — que nous avons mieux à faire ! Quoi ? Cherchez en vous-mêmes !
(…) La «royauté» est une disposition médiane, à la fois terrestre et céleste, indispensable à toute réalisation spirituelle.
Il y a un dialogue célèbre : au Cardinal Pie qui lui parlait du règne du Christ, Napoléon III — qui sans doute n’osa pas dire que le temps en était passé —, répondit comme un ambassadeur doublé d’un pleutre que «le temps n’était pas venu», et s’attitra cette repartie prophétique : «Eh bien, Sire, puisque le moment n’est pas venu pour Jésus Christ de régner, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer…». Ils s’étaient tout dit. Ils avaient tout dit sur les temps modernes. Dans ces conditions, peut-il y avoir un débat possible, un dialogue en vue d’une symbiose entre “Tradition” et “Modernité” ? Les sociologues peuvent répondre, puisqu’aussi bien l’évolution des structures et des mentalités amènent quelques interrogations fondamentales. Les poètes comme moi donnent leur langue au chat ! Souvenons-nous, cependant, de cette extraordinaire parole de Bernanos : «Ce n’est pas mon désespoir qui refuse le monde moderne. Je le refuse de toute mon espérance. Oui, j’espère que le monde moderne n’aura pas raison de l’homme !»
Hélas ! Qu’avons-nous vu encore depuis ! Mais il est vrai que l’homme n’est pas réductible dans sa nature divine — et nous pouvons encore répéter les paroles de Bernanos en attendant que misère se passe ! En attendant que misère se passe, il faut vivre, servir, aimer, œuvrer, être «dans le monde» sans être «du monde» comme dit l’Évangile. On est obligé de vivre là au milieu, soit ! Mais on n’est tout de même pas obligé d’y croire ! Essayons de rester à la lumière, essayons de rester debout. Et de faire face…

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