La Mer d’airain ou la purification
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 octobre 2007 à 12:54 - Symboles - #125 - rss
Nous trouvons dans l’Écriture la description précise, et même quelques fois minutieuse, de certains objets. L’on est en droit de se demander si une telle description nourrie de nombreux détails est utile à la portée d’un texte sacré, connaissant par ailleurs la concision extrême partout adoptée. Il est trop simpliste de n’y vouloir trouver qu’un peu de couleur et d’atmosphère ou un goût du détail partout ailleurs inexistant. Pour se convaincre qu’il n’en est rien et que là encore, dans l’Écriture, rien n'est superflu, essayons de voir au moyen de l’une d’elles, celle de la Mer d’airain — un instrument rituel du Temple de Jérusalem —, ce que peuvent nous apporter de telles descriptions.

Le Temple de Jérusalem, avec ses différentes enceintes et son mobilier (Gravure de Christian Van Adrichom, XVIe siècle).
La purification par les éléments est de toutes les traditions initiatiques. Dans l’exotérisme religieux, seule la purification par l’eau est demeurée, souvent d’une façon très affaiblie, plus affaiblie encore de nos jours au sein de la chrétienté que dans l’Islam. La Bible mentionne à de fréquentes reprises dans les deux Testaments la nécessité d’une telle purification. Elle en fait une obligation dans de nombreuses circonstances. Il faut se garder d'y voir, comme l’ont hélas fait des exégètes matérialistes, une simple règle d’hygiène ; ce serait dénaturer complètement le caractère sacralisé de la purification rituelle. Le bain rituel est un bain de purification et de régénération, un bain de la renaissance à un être nouveau.
Moïse Maïmonide, rabbin, médecin et philosophe du XIIe siècle, écrivait à propos d’un tel bain et de sa double fonction corporelle et spirituelle : «Quoique rien ne soit changé dans son corps, il est pur, celui qui désire purifier son âme de ses impuretés spirituelles en décidant dans son cœur de s’en détourner en immergeant son âme dans les eaux de la connaissance». Sentence qui peut être considérée comme dérivant de ce que dit l’Éternel par la bouche du prophète Ezéchiel (36,25) : «Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés». La cuve, ici la Mer, est l’instrument de ce rite de passage. Le christianisme reprendra à son compte l’usage du bain lustral au travers du baptême d’eau de Jean au Jourdain, baptême qui appelle le baptême du feu de l’Esprit donné par le Christ.
L’eau expiatoire “réservée”
Si nous nous reportons à la description du Temple de Salomon, l’instrument rituel de la purification par l’eau est évoqué à sept reprises au Livre de l’Exode (1) et décrite dans tous ses détails en l Rois 7, 23-26, puis en 2 Chroniques 4,2-6. Ce ne sera d’ailleurs pas le même terme qui sera utilisé pour le désigner en Exode et par la suite. Son nom final ne sera attribué que dans le Temple de Jérusalem, lieu de la Présence (la Shékinah) (2). C’est la signification ésotérique de cet instrument particulier, si étrangement appelé “Mer”, que nous allons tenter d’étudier ici.
La description qu’en donne l’Écriture va nous fournir toutes les informations nécessaires. Nous devrions, pour être vraiment complet, l’analyser sur deux plans : d’abord le plan figuratif extérieur avec les différentes sculptures décorant la Mer d’airain ainsi que la structure très particulière de son socle ; puis le plan global, intérieur, qui réside dans les mesures précises fournies par les textes. Nous nous limiterons néanmoins à ce second plan, car le premier nous écarterait par trop du cadre de ces réflexions.
L’Écriture l’affirme en Sagesse 11,20 : «Mais Tu as tout réglé avec nombre, poids et mesure». Aucun nombre, aucune mesure, aucune dimension, donnés par l’Écriture ne peuvent ni ne doivent être négligés, dès lors que l’on veut dépasser le sens littéral, sans pour autant en méconnaître l’importance. Or, s’agissant de la Mer d’airain, toutes les mesures nous sont fournies à l’identique à deux reprises, dans leurs moindres détails, ce qui n’est pas le cas de tous les éléments constitutifs du Temple. On y trouve même une certaine redondance puisque le diamètre et la circonférence sont tous deux mentionnés. On remarquera à ce propos qu’il est attribué la valeur 3 au nombre pi, non pas que sa valeur exacte fut inconnue et probablement pas non plus pour un rejet des nombres irrationnels, comme le disent certains, mais plus certainement pour marquer, dans la série des nombres utilisés, la présence d’un nombre particulier, celui de cette tri-unité.
Ces mesures ne peuvent donc pas être assimilées à de simples détails et nous laisser indifférents, elles doivent pouvoir nous parler. Dans ce qui suit nous transcrirons chacune d’elles par la lettre qui lui correspond, ne faisant par là que suivre les anciennes règles de la guématrie, l’unité de mesure n’ayant en elle-même aucune importance pourvu qu’elle soit toujours la même, ce qui est le cas, :
L’épaisseur est 1 soit la lettre Aleph
la hauteur est 5 soit la lettre Hé
le diamètre est 10 soit la lettre Yod
la circonférence est 30 soit la lettre Lamed
Située dans la première partie du Temple, là où se déroulaient les cérémonies publiques du culte et non loin des deux célèbres colonnes d’airain Jakin et Boaz, elle servait, comme il est dit au Livre des Chroniques, aux rites purificatoires des prêtres du Temple, mais à eux seuls. Il existait par ailleurs dix autres bassins d’airain ouvragés montés sur des socles munis de quatre roues et de dimensions nettement inférieures. L’Écriture ne les désigne pas par le terme de mer mais bien par celui, plus sobre et classique, de bassin. Leur usage était double. Ils étaient réservés aux assistants, à tous ceux qui n’avaient pas atteint le degré de la prêtrise. Ils servaient aussi aux victimes offertes pour les holocaustes.
La Mer d’airain, tout comme les dix bassins, était remplie d’une eau lustrale. Les prêtres devaient se plonger dans cette eau, eau préparée selon un rituel particulier très précis longuement décrit dans le livre des Nombres au chapitre 19. Il nous en est dit : (19,9) «C’est une eau expiatoire» et Rachi dans son commentaire du Pentateuque écrit à ce propos : «Expiatoire pour indiquer qu’elle est à considérer à l’instar des choses saintes, comme interdite à toute jouissance» (3). L’insistance dans la distinction d’usage qu’il introduit n’est pas négligeable. Notons que les dix autres bassins ne sont pas décrits, dans l’Écriture, avec le même luxe de détails et que seule une partie de leurs mesures nous est donnée. D’emblée nous sommes bien obligés de constater que ce qui est réservé à l’usage du profane n’est pas présenté de la même manière que ce qui est destiné au prêtre, à celui qui est consacré et oint.
Peut-on déduire de cette constatation qu’il n’y a pas encore de purification d’ordre liturgique possible pour le fidèle, le temps n’en étant pas encore venu, et que la purification qui sera la sienne est d’une autre nature ? Peut-être. En tout cas, nous constaterons, au travers de ce que nous montrera la Mer d’airain, que l’exigence ne saurait être la même. Il ne peut être demandé et proposé à ceux qui assistent et participent ce qui le sera à ceux-là seuls qui doivent pénétrer dans le sanctuaire. Ni l’exigence, ni les moyens ne peuvent être de même nature. La Mer d’airain va explicitement montrer par ses mesures quelle est l’exigence que formule le bain d’eau lustrale purificatrice et les raisons essentielles pour lesquelles il ne peut, d’emblée, être pris par tous.
Ce qu’elle va tendre à nous indiquer est une voie d’absolu.

"La Mer d’airain, tout comme les dix bassins, était remplie d’une eau lustrale. Les prêtres devaient se plonger dans cette eau, eau préparée selon un rituel particulier très précis longuement décrit dans le livre des Nombres au chapitre 19."
Immersion dans le Nom divin
Nous ne pouvons considérer uniquement les dimensions planes. Nous devons leur ajouter la troisième dimension par laquelle on passera du plan au volume, dimension qui permet la construction effective et réelle de la Mer d’airain. Les dimensions planes peuvent être figurées par le diamètre, soit la lettre Yod, et la troisième dimension par la hauteur, soit la lettre Hé. Ces deux lettres assemblées nous conduisent au nom divin essentiel Yah (Yod-Hé). Ce nom va représenter analogiquement le volume de la Mer d’airain, le volume dans lequel on devra pénétrer pour le bain purificateur. Pénétrer dans la Mer d’airain ce sera pénétrer dans le nom Yah (le diamètre et la hauteur).
Qu’est-ce donc que ce nom ?
Parmi les divers noms divins, Yah tient une place à part. En fait, le Zohar le considère à la fois conune le grand nom de Dieu et comme le Nom substitué après que le Nom par excellence, le Tétragramme, encore appelé «Nom explicite», fut devenu imprononçable — ou plus précisément non prononçable (4). Il le voit comme formé soit des deux premières lettres du Tétragramme, soit de la première et de la dernière. Selon la façon dont est envisagée sa structure les implications seront différentes. Réunissant la première et la dernière lettre il en constitue, si l’on peut dire, la synthèse, exprimant à la fois l’unité absolue par le Yod qui s’assimile au point et sa manifestation par le dernier Hé. Comme première moitié du Tétragramme il en est l’aspect transcendant et purement Miséricordieux ; la seconde moitié, elle, sera celle de l’implication de Dieu au sein de la création et son aspect immanent, donc rigoureux, et par là dangereux pour qui n’en est pas digne. Autrement dit, le retrait de la seconde partie signifie en quelque sorte le retrait de la rigueur ou sa suspension, donc une grâce permettant l’invocation du Nom sans le risque inhérent aux «imperfections», imperfections qui impliqueraient l’actualisation de la rigueur.
Le nom divin Yah suggéré par cette première lecture des mesures de la Mer d’airain montre le chemin à suivre.
Les trois dimensions de base réunies (Yod-Aleph-Hé) forment le mot Yâa par l’inclusion du Aleph au sein de deux des lettres constitutives du Tétragramme, au sein de Yah. Ce mot signifie à la fois convenir (dans le sens de ce qui doit être) et appartenir ; de plus, il se termine par Aleph-Hé (Hà) signifiant «voici». Il peut être lu, en quelque sorte, comme «voici ce qui convient». L’autre chemin, celui qui consisterait à tourner le dos au nom Yah, forme le mot Hyi, par l’inversion des deux lettres Yod et Hé, soit «gémissement». C’est comme s’il était écrit : «Voici la voie, c’est celle de Yah, en dehors d’elle il n’est que gémissements».
Pour éclairer cette affirmation et se convaincre que c’est bien tout autre chose qu’un jeu de mots, il nous faut reprendre cette étude à son point de départ.
Un retour aux sources et à l’Origine
Dans le symbolisme traditionnel, toute cuve riruelle est une figuration de l’océan primordial, des eaux de la Genèse sur lesquelles l’Esprit de Dieu planait avant d’opérer la création.
Explicitement nommée Iam (mer) dans l’Écriture, la Mer d’airain inclut ce symbolisme et rappelle les origines dès la première salle du Temple.
Nous pouvons remarquer, mais est-ce un hasard, que le terme hébreu Iy (Aleph-Yod) qui caractérise deux des dimensions planes de la Mer d’airain signifie justement «terre bordée par la mer» — mais ce même mot, dans une autre vocalisation, exprimera l’idée de Malheur, ce que nous pouvons comprendre ici comme évoquant une notion de risque. L’eau lustrale a sa correspondance dans les “Maïm”, les eaux primordiales, celles d’avant la séparation des eaux d’en haut d’avec les eaux d’en bas. Il devient alors évident que l’immersion dans cette Mer d’airain représentera, entre autres, un retour aux sources, une descente dans les profondeurs de l’être, une descente toujours dangereuse pour qui l’aborde sans préparation suffisante. Danger que nos modernes psychologues ne font guère que redécouvrir aujourd’hui au travers des théories de C. G. Jung sur la psychologie des profondeurs, alors que la voie initiatique le connaît depuis la nuit des temps. La hauteur de la Mer d’airain n’est-elle pas figurée par la lettre Hé, symbole de l’être et de l’homme réalisé dans le monde créé et fait? Cette lettre ouverte ne représente-t-elle pas aussi le souffle divin, le Ruach Elohim de la Genèse ? La plongée purificatrice dans la Mer d’airain, dans les profondeurs symboliques des “Maïm”, fait surgir la présence implicite de la lettre Noun, le poisson des profondeurs, le germe initial. Cette présence est rendue par l’égalité :
MER (Yod-Mem) = 10 + 40 = 50 = Noun
Cette indication de retour aux origines est encore précisée par le fait que ce nombre cinquante, expression du Jubilé et du retour de toute chose en son état initial, est en relation avec Adam, toujours nommé «le-Adam» avec l’article Ha dans la Genèse. La personnification en Adam comme individu spécifique, donc sans article puisqu’utilisé comme nom propre, n’apparaît qu’à compter du chapitre 4, soit bien après la sortie du jardin d’Eden.
Le Noun est au plan des dizaines ce qu’est le Hé au plan des unités et s’inscrit dans un autre registre ; il est la vie à l’intérieur des structures. Le 5, nombre qui mesure la hauteur de la Mer d’airain, implique ce nombre 50, Noun des profondeurs insondables, germe fécond destiné à s’épanouir et se développer par l’action créatrice du souffle, par la mise en œuvre de l’être intérieur qui doit aller à la conquête de sa réalité, du «Je» transcendantal. Le rôle dévolu à l’homme est de parfaire le monde, et les mondes, en s’accomplissant lui-même. Dans le monde d’Assyah, le monde de la «fabrication» (5), le registre des unités symbolise les «outils» mis à la disposition de l’homme pour sa réintégration, le registre des dizaines symbolisant, lui, leur mise en œuvre et leur utilisation effective. Mais le Noun est une lettre faible et fragile, une lettre qui ne peut se passer du soutien d’une autre lettre, en l’occurrence de la lettre Samek qui la suit immédiatement dans l’alphabet, ainsi que l’expose le Zohar au folio 3a : «Noun retourne à ta place, car à cause de toi, qui est l’initiale du mot chute (Néphila), la lettre Samek (l’appui) est revenue à la sienne. Va t’appuyer sur elle.»
Qu’est-il de plus fragile qu’un germe ? Ce n’est donc pas sans précautions qu’il pourra y être accédé. C’est pourquoi cette “descente” est dangereuse pour qui la tente car, si par manque de préparation il ne la réussit pas, il peut tout aussi bien se détruire lui-même que tuer le germe qu’il quête et veut faire vivre.
Cette présence du Noun ne se révèle que par l’étude des nombres et des lettres et par la structure des mots, pour ceux-là seuls qui veulent bien lire au-delà du sens littéral sans le négliger pour autant, pour ceux qui désirent pénétrer dans cette profondeur du texte difficilement exprimable par des mots. Cette présence cachée du Noun, avec l’indication des risques et des dangers qu’elle recèle, explique déjà par elle seule pourquoi on ne peut, à n’importe quel temps de son évolution, se plonger, ne fut-ce que symboliquement, dans la Mer d’airain.

"Celui qui ne sait pas se purifier et trouver sa réalité ne pourra que s’affaiblir et gémira."
Entrer dans l’énergie du El ou sombrer dans le “rien”
Nous nous sommes pour l’instant surtout attachés aux nombres mesurant hauteur, épaisseur et diamètre, c’est-à-dire aux trois dimensions de base. Pourtant le Livre des Rois nous donne également la mesure de la circonférence soit 30 coudées, alors que, sur le plan de la pure construction, les trois premières mesures, suffisaient amplement. Rien, aucun mot n’est inutile dans l’Écriture et si cette dimension nous est donnée c’est qu’elle aussi doit contenir l’une des clés qui nous sont nécessaires.
Ce nombre trente caractérise la lettre Lamed. C’est au travers de cette-circonférence, c’est par ce Lamed qu’il va nous falloir passer pour descendre dans la Mer d’airain, pour rejoindre le Noun que nous avons entrevu.
Le Lamed, dont les sens sont multiples lorsqu’il est utilisé comme préfixe, signifie en tant que mot «aiguillon». Cest l’aiguillon avec lequel on pique les bœufs. N’y-a-t-il pas quatre fois trois bœufs représentés sur le socle de la Mer d’airain ? Quatre groupes de trois bœufs orientés selon les quatre directions de l’espace, l’axe de la Mer étant alors l’axe vertical nadir, zénith. Mais prononcé Lamad, il devient le verbe apprendre, s’instruire. Traverser cette surface emblématique par le passage au travers de la circonférence, par la traversée du cercle, serait alors s’instruire et apprendre selon l’axe de vérité, celui qui relie le haut avec le bas, le bas avec le haut. Ce Lamed aiguillon devient alors celui de Lamad, le désir de s’instruire.
Utilisée comme préfixe la lettre Lamed marque le but et l’usage. Il indique quand quelqu’un ou quelque chose passe d’un état à un autre ; il est un emblème de la transformation. N’est-il pas ici cet aiguillon qui obligera celui qui — en franchissant le rebord de la Mer d’airain, si justement noté par le Aleph dont l’un des sens est : «être enseigné» et qui symbolise la force divine pénétrante —, changera dans sa profondeur de nature en retrouvant le Noun ? Et ses deux lettres, Aleph-Lamed, ne forment-elles pas le Nom divin EL, ce nom divin que Melkitsedeq, prêtre et roi, communique à Abraham? Ces deux lettres ne caractérisent-elles pas aussi l’expansion et le rayonnement de l’une des expressions de l’énergie divine au travers de l’être lorsqu’elles sont utilisées ensemble comme suffixe, ce que l’on retrouve très clairement dans les noms des quatre archanges : Mikael, Gahriel, Raphael et Ouriel (6). Passer à ce niveau, tenter de pénétrer dans l’énergie de EL, ne risque-t-il pas d'être présomptueux pour celui qui ne dispose pas encore de ce que doit lui avoir permis d’acquérir une véritable quête ?
Le jeu des lettres rend tout cela plus clair encore par les explications complémentaires qu’il nous donne.
Si nous imaginons le mouvement de celui qui désire le bain d’eau lustrale nous le voyons tout d’abord gravir la hauteur (Hé, ce Hé qui est l’Être, son être) puis pénétrer par la circonférence (Lamed, le nombre 30 ou encore 3, la tri-unité) et enfin ayant pénétré, tenir le rebord (Aleph ou l’unité première, sa propre unité à conquérir).
On peut alors comprendre que préciser l’épaisseur et la circonférence n’était pas un luxe de détails. De ces trois lettres, prises dans cet ordre, naît le verbe Hâla qui signifie repousser, éloigner, suggérant ce qui doit être fait. Notons que si l’on néglige ce Aleph, si l’on n’aboutit pas à l’Aleph final, c’est-à-dire à l’intégration complète de l’unité transcendante, alors toute l’action est rendue inutile ou même pire, négative, Lâ (Lamed-Hé) signifiant RIEN. Et que si l’on ne commence pas par se situer dans la réalité de son être, celle que symbolise le Hé, l’on restera dans la négation, ce que note le mot La (Lamed-Aleph). Ces trois lettres (Hé, Lamed, Aleph) le confirment en nous donnant encore les mots Hala signifiant «être corrompu» et le verbe Laha «faiblir». Cette «temura» (permutation) ne semble-t-elle pas nous dire : «Celui qui ne sait pas se purifier et trouver sa réalité ne pourra que s’affaiblir et gémira».

" Les quatre dimensions réunies que donne le Livre des Rois, transposées en lettres pour être réunies en un seul mot, ne sont autres que le nom d’ÉLIE, saint et prophète reconnu par les trois religions du Livre, emporté vivant au Ciel, celui dont l’Écriture prédit le retour (Malachie 3-24)."
La présence d’Élie
Maintenant que nous disposons de certains des éléments de réponse à la question que nous nous posions au tout début, reprenons une dernière fois les trois mesures de base de la Mer d’airain soit : 10, 5, 1 ou encore Yod, Hé, Aleph. Elles forment, prises dans cet ordre, un mot signifiant «où?». Cette interrogation n’est pas gratuite car elle est destinée à nous faire préciser notre quête. Si l’homme (Hé) redevient germe (Noun) il lui est alors offert par la conjonction des lettres le mot Ani, variante non emphatique de Anoki, le premier mot du Décalogue, celui qui inaugure la Loi révélée. Ani est le JE transcendantal, la puissance du Aleph qui enseigne. Ce mot est souché sur Aleph qui préside à la révélation de la Loi alors que le Beith, première lettre de la Genèse, préside à la création de l’Univers. Ani est l’anagramme de Ain, terme qui est une composante de En-Sof. C’est l’énergie divine la plus mystérieuse, le RIEN absolument inconnaissable, ce qui est par delà l’infranchissable voile des abysses et dont l’approche ne peut être tentée que par la remontée des trente-deux sentiers de l’arbre des Sephiroth.
Ces trois mesures ensembles (Aleph Hé Yod) valent 16 et Ani vaut 61, deux nombres comme opposés l’un à l’autre. La Mer d’airain et Ani, les nombres 16 et 61, sont l’image l’un de l’autre dans le miroir émanation-création — et tous deux pèsent 7, le nombre du jour où tout est accompli. La Mer est au niveau du primordial ; le 61, l’autre côté du miroir, est le monde construit sur la Loi, les deux ne pouvant être dissociés. N’est-ce pas nous dire très clairement : «Se replonger dans l’origine pour aboutir à la compréhension de la Loi» ? Ne serait-ce pas signifier que le but est plus encore de vivifier la Loi ? A un niveau ô combien supérieur, le Christ nous dira : «Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l’accomplir» (Mt 5,17). On passe d’un monde à l’autre en pénétrant consciemment, mais à ses risques et périls, dans la Mer d’airain.
Pour clôre cette brève etude, il reste à prendre en compte la projection sur le devenir que contient la Mer d’airain au travers des leçons que nous offrent ses dimensions.
Les lettres Lamed, Hé et Aleph lues Ohel, sont à la fois le fils de Zorobabel qui reconstruisit le Temple et le nom qu’Ezechiel donne au Temple lors de sa vision, au chapitre 41, verset 1. Nous quittons là le monde du présent et du contingent pour celui du devenir et de l’intemporel. Mais plus encore, et là la perspective en deviendra quasi infinie : les quatre dimensions réunies que donne le Livre des Rois, transposées en lettres pour être réunies en un seul mot, ne sont autres que le nom d’ÉLIE, saint et prophète reconnu par les trois religions du Livre, emporté vivant au Ciel, celui dont l’Écriture prédit le retour (Malachie 3-24). Et de par ce nom d’Élie nous rejoignons Jean le Baptiste, dont le Christ dit qu’il est Élie revenu. (Matthieu 11.7-14 et 17,1-13 ; Marc 9,2-13). Ainsi est soulignée l’application qui peut en être faite en tous temps, en toutes époques. Nous avions dit qu’en Rois et en Chroniques toutes les mesures indiquées étaient identiques. C’est vrai, sauf pour la capacité de la Mer d’airain. 1 Rois donne 2000 bath et 2 Chroniques 3000 bath alors que si, partant des différentes mesures, l’on fait le calcul en supposant le bassin hémisphérique, on obtient un peu moins de mille bath. Dans tous les cas, ces volumes sont considérables. Comme il est hors de question de supposer que ceux qui écrivirent ces deux livres ne savaient pas calculer, il doit nécessairement y avoir une explication à ces différences mettant en jeu les nombres 1, 2 et 3. Mille est exprimé par , deux mille par la forme duelle de ce même Aleph et trois mille par son pluriel associé au nombre trois. Chacun pourra avancer une explication. Mais l’on peut penser que la Mer en elle-même vaut mille (Aleph) par sa contenance et se rapporte au Principe en Qui tout est contenu ; que le livre des Rois pour désigner son contenu, l’eau, origine de toute manifestation et de toute dualité (Genèse chapitre 1) utilise la forme duelle ; et qu’enfin le livre des Chroniques, dont le caractère est nettement plus sacerdotal, envisage l’eau dans sa fonction de purification, donc de retour au Principe, et pour cela la qualifie du nombre trois.
La boucle se referme, mais la richesse symbolique et ésotérique de la Mer d’airain n’en n'est pas pour autant épuisée, car nous ne l’avons considérée ici que sous un seul de ses aspects. Mais le peu que nous en avons vu nous marque qu’il est évident qu’elle ne peut être utilisée à n’importe quel moment du chemin. Celui qui voudra s’y purifier en toute conscience devra s’être longuement et pleinement préparé sous peine de n’y pas résister.
Ainsi l’objet et le rituel, lorsqu’ils sont authentiques, c’est-à-dire lorsqu’ils se rattachent en quelque façon à la Tradition, possèdent une vraie valeur pour qui y participe en vérité ; ils peuvent devenir plus «agissants» que le texte.
R.B.
* Chrétien hébraïsant, spécialiste de l’exégèse biblique, Roland Bermann est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés notamment à l’exégèse biblique et à la kabbale des lettres (Voie des lettres, voie de Sagesse, Dervy, 2002). Ce texte est extrait d’un ouvrage aujourd’hui épuisé, À la recherché de l’Unité (Dervy, 1996).
Les inter-titres sont de la rédaction de Symbole.
(1) Exode 30, 18 ; 30, 28 ; 31, 9 ; 35, 16 ; 38, 8 ; 39,39 ; 40,11. (2) On trouve dans Exode, donc avant que le Temple n’existe, le mot Kyiôr (bassin ou cuve) el dans Rois et Chroniques, alors que le Temple est construit, le mot Iam (mer). Le changement de désignation peut recevoir une explication à travers le jeu des nombres. En effet le premier terme a pour valeur 236 et le second 50 ; de l’un à l’autre l’écart est 186 soit Maquom (le Centre, le Lieu sacré) souvent utilisé comme un nom divin, ou encore Lé-olam (pour toujours, à jamais). (3) Commentaire de Rachi dans le Pentateuque. (4) «Nom explicite», en hébreu Shem ha-méphorash, est la dénomination donnée au Tétragramme dans nombre d’écrits. Sur le thème de Yah voir L’homme et l’Absolu selon la kabbale de Léo Schaya, chapitre VIII, Dervy-Livres 1977 et du même auteur La création en Dieu, Dervy 1983, p 228 et ss. (5) Cf. annexe de À la recherche de l’Unité, de Roland Bermann : Les quatre mondes de la Kabbale. (6) A titre d’exemple: Raphael : «Dieu le guérit» souché sur «rendre sain» ; Mikael : «Qui est comme Dieu ?» ; Gabriel : «Homme de Dieu» souché sur «rendre fort» ; Ouriel : «Flamme de Dieu», souché sur “la lumière”.
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