«Cette maladie ne mène pas à la mort,
elle est pour la gloire de Dieu…»
Jn 11, 4



La Guérison spirituelle appartient à un genre littéraire développé dans la plupart des traditions religieuses et qui semble aujourd’hui quelque peu tombé en désuétude, celui des voyages initiatiques : des pèlerinages où le lecteur, invité à franchir des étapes successives qui seraient comme autant de seuils de dévoilement du mystère fondamental qui l’habite, serait guidé vers une prise de conscience illuminatrice. L’œuvre, en forme de trilogie, propose d’arpenter un chemin qui part à la découverte du mystère de la Vie : un itinéraire qui, saisissant l’homme au cœur de sa confrontation avec la maladie et la souffrance, entend le mener jusqu’à la guérison comprise comme processus d’auto-dévoilement de la Vie — «la Vie s’éveille à la conscience d’elle-même». Guérir consisterait donc à retrouver la vitalité de son être, sa source même… à s’apercevoir tout simplement que l’on est vivant ! On énoncerait ici un propos d’une confondante banalité si l’on ne savait que trop qu’atteindre à la plus extrême simplicité est l’œuvre humaine la plus compliquée à réaliser dans la mesure même où dire simplement en pleine conscience «Je Suis !» réalise aussi bien l’union du Nom divin et de l’humanité.
On l’aura compris, nul espoir de trouver ici des recettes toutes faite, fussent-elles spirituelles, en vue du recouvrement de la santé ou plus simplement de l’épanouissement personnel… Ici, le but à atteindre — dont, à vrai dire, nous ne savons rien, car qui connaît par avance où veut bien le conduire l’Esprit ? — compte moins que le chemin lui-même et les voiles qu’il propose au pèlerin de soulever, le menant ainsi jusqu’au port de son désir.
Une destination qui ne se rejoint que par les voies de l’intériorité, par des plongées successives au cœur de son propre mystère, démarche interdisant une vision extériorisante de la vie qui envisagerait celle-ci comme une chose que l’on aurait et non pas que l’on serait.

Le corps enseignant

Une fois posé ce préalable de l’intériorité comme voie d’accès à la (re)connaissance de la Vie, surgit un écueil consistant à identifier la démarche spirituelle à une simple motion de l’esprit, esprit qui ne saurait progresser vers sa source qu’en se détachant toujours davantage de la matière et singulièrement du corps. On touche ici de plein fouet au dualisme anthropologique corps-esprit sur lequel s’est fondée, singulièrement dans la sphère de pensée occidentale, toute démarche spirituelle humaine visant à rejoindre le Principe, démarche marquée du sceau de la cérébralité, l’esprit étant le plus souvent confondu avec l’intelligence. Certes, de nombreux «chercheurs de Dieu», conscients du danger à vivre «dans sa tête» une quête spirituelle — soit à ne rien vivre du tout — soulignèrent la prééminence du cœur ; mais, peut-être trop souvent, n’opéraient-ils là qu’un pas de côté dans la mesure où le cœur, certes davantage réceptif et sensible que le cerveau et donc plus fin, était encore conçu comme largement autonome d’avec le corps lui-même, déplaçant ainsi le dualisme d’un organe à un autre…
Or, c’est précisément sur ce point que l’essai du P. Maxime Gimenez tente d’opérer une révolution copernicienne en mettant le corps au centre de la démarche spirituelle entendant conjoindre la Vie. Le corps, loin d’être un barrage à la pensée et à l’esprit qu’il conviendrait de neutraliser autant que faire se peut, acquiert ainsi un statut d’enseignant et de maître du vivant que nous sommes : c’est que «si l’homme triche avec lui-même pour tricher avec la vie, ni le corps ni la vie ne trichent avec l’homme». Il est donc possible, grâce à lui, de mettre au jour des pensées pathogènes fondamentales.
Alors, la pensée change elle aussi de statut : elle n’est pas seulement une abstraction ou une représentation mentale, mais revêt une dimension corporelle et surtout incorporante. Et il ne faut voir ici aucune dimension psychologisante, mais bien plutôt un véritable essai de redéfinition métaphysique du statut du réel. Pour ce faire, l’auteur développe notamment la notion d’empathie, comprise comme la réceptivité fondamentale du vivant, cette ouverture initiale de notre sensibilité au caractère transcendant et sacré de la Vie. Or, «la sensibilité est déjà, en soi, une épiphanie de l’esprit, car elle est une pure ouverture au monde». Dire cela, c’est ébranler tout un édifice philosophique, métaphysique, spirituel mais aussi moral, qui s’est construit autour d’une méfiance atavique à l’égard de la sensibilité, considérée comme la porte d’entrée de l’erreur mais aussi de la tentation et de la suggestion du mal. Mais ces représentations ne sont recevables que parce que l’on considère encore le réel comme posé à l’extérieur de nous-même. Or, précisément, l’empathie est comme le contact immédiat que l’homme établit avec le réel — «Une forme de co-naturalité première avec ce que nous nommons le réel». Pour le dire simplement, le réel n’est pas hors de nous, nous en sommes ! Ainsi, «l’empathie se produit bien en deçà de la constitution d’un monde d’objets, c’est-à-dire bien en deçà de la solidification d’une frontière étanche entre l’univers de la subjectivité et celui de l’objectivité». Bref, «ce que nous ressentons par nos sens ne résulte pas simplement de ce que les êtres impriment sur notre sensibilité car, simultanément, notre pure disponibilité à les recevoir leur offre notre espace intérieur comme matrice de leur manifestation extérieure». Ainsi se trouve recomposé le rapport réflexif entre sujet et objet…


"L’auteur développe notamment la notion d’empathie, comprise comme la réceptivité fondamentale du vivant, cette ouverture initiale de notre sensibilité au caractère transcendant et sacré de la Vie". (Natura, Albrecht Dürer)


Une réconciliation avec l’ensemble du Vivant

La Guérison spirituelle se fraye donc un chemin qui bouscule parfois jusqu’aux fondements de la connaissance telle qu’elle est généralement conçue dans la sphère de pensée moderne occidentale – singulièrement en s’essayant à réduire la dualisme anthropologique corps-esprit. On comprend dès lors que la mise à nu des habitudes de pensée qui nous gouvernent presque malgré nous et qui sont des murailles d’autant plus infranchissables qu’elles ne sont pas clairement identifiées comme telles ne puisse s’entreprendre qu’à partir d’une faille du sens dans l’édifice conceptuel anthropologique contemporain. Cette béance, ce vide qui va agir à la manière d’un révélateur et même d’un vacuum – d’un aspirateur ! – du pur potentiel qu’est la Vie, ce sera la maladie en ce qu’elle présente à l’homme le non-sens absolu de la souffrance et de la mort. Aussi bien, La Guérison spirituelle propose-t-elle bien une démarche qui, recherchant le sens de la Vie, part de la maladie et entend mener le lecteur jusqu’à la guérison, aussi bien du corps que de l’esprit qui sont inséparables l’un de l’autre et même jusqu’à une réconciliation avec l’ensemble du vivant, du réel auquel le patient est invité à participer en conscience, œuvre de cocréation.
Ainsi, ce chemin de vie dit assez que cette trilogie, loin de manier seulement des concepts, fonde le mode de la connaissance et du dévoilement sur l’expérience réellement vécue. Une connaissance qui se fonde donc avant tout sur l’expérience de la sensibilité du corps-esprit, mais aussi sur des lectures commentées de manière tout à fait inspirée de textes bibliques, qui agissent eux aussi à la manière de réceptacles aimantant la Vie. C’est que «la Bible n’est pas une métaphysique de l’histoire mais une herméneutique de la Vie : elle ne montre pas les causes, mais pousse l’homme à chercher le Sens ; elle pousse l’homme à vivre son histoire jusqu’à ce que lui soit manifesté le sens de ce qu’il vit. Or, le grand témoignage de la Bible porte sur le miracle même de la Vie». Ce sont ainsi des mots qui sont apposés sur de multiples expériences vécues et lues, mots qui aideront peut-être le lecteur à conjoindre au plus profond de lui le pur mouvement de la Vie, mouvement qui était déjà là mais dont il fallait comme dévoiler le tempo, découverte qui signe la guérison. C’est pourquoi le chemin proposé, suivant aussi bien le rythme de la Vie dans sa manifestation que celui des expériences, progresse à la manière d’une spirale, s’adaptant ainsi au geste de dévoilement, fait de mouvements tournants, enveloppants, progressifs, multiples et parfois simultanés dont la décomposition, parfois très détaillée, entend faire droit à la multiplicité des expériences vécues.

Se laisser dépouiller

Ainsi, on le comprendra aisément, il n’est pas question maintenant de décrire et encore moins d’énumérer les seuils de dévoilement qui sont proposés au lecteur – certains évoqueront beaucoup aux uns, très peu aux autres – mais plutôt de présenter selon quel type de processus peut s’opérer une prise de conscience de la Vie que l’on est en suivant ce chemin d’initiation qu’est la maladie, démarche originale d’intériorisation à partir de l’écoute du corps. C’est que la confrontation au non-sens de la souffrance (que l’on ne doit pas confondre avec la douleur qui requiert évidemment un traitement médical adapté) force l’homme à renoncer à son moi et à ses jugements, à se laisser dépouiller «jusqu’à l’épuisement complet de ce capital de vie, uniquement accumulé en vue d’une simple survie, afin de se rendre compte que la Vie est tout le contraire d’une possession à assurer, tout le contraire d’une force que l’on exerce à l’encontre d’une autre force» – bref, à rendre les armes, à consentir au rien ! Un consentement presque kénotique qui transmue ce «rien» en «vide actif», en potentiel qui agit comme appel à une manifestation de puissance, ouverture qui fait surgir irrésistiblement la Vie de la plus profonde intériorité.
Alors, «sous cet angle nouveau, la maladie n’apparaît plus comme une confiscation des forces de la vie, mais comme une poussée de la Vie à laquelle on ne cède que trop lentement». Ainsi s’offre-t-on la possibilité de rejoindre comme de se laisser atteindre par la Vie comprise comme pur mouvement n’ayant pas de causalité autre qu’elle-même. Ainsi a-t-on quitté les rivages mortifères où nous considérions la maladie comme verdict d’une culpabilité, personnelle ou collective, sentence qui nous arracherait la vie comme quelque chose que nous posséderions afin de nous «rééduquer» – sadisme de la formule «ça lui apprendra à vivre» – pour voguer hardiment, de dévoilements en dévoilements de la conscience, de brèches en brèches par lesquelles jaillit toujours plus la Vie, vers une terre nouvelle, jusqu’à une transmutation de l’espace et du temps, un point sur lequel s’articulera l’éradication même de la mémoire du mal, scellant là la plénitude de la guérison. Ainsi, la maladie, par la brèche qu’elle ouvre, peut déjà faire partie du processus de guérison en ce qu’elle renvoie l’homme à son vouloir-vivre : «Là où nous croyons mourir, nous sommes poussés à vivre davantage. Là où nous nous pensons victime du travail souterrain de la mort, c’est en fait la Vie qui vient à notre rencontre et nous invite à sortir de nos ultimes retranchements : elle nous invite à exister», à déployer nos capacités créatrices, ou plutôt co-créatrices, à réaliser au sens le plus profond du terme, notre divino-humanité, notre être christique.


"La Guérison spirituelle propose une démarche qui, recherchant le sens de la Vie, part de la maladie et entend mener le lecteur jusqu’à la guérison, aussi bien du corps que de l’esprit qui sont inséparables l’un de l’autre".


Compassion divine

On comprendra alors que La Guérison spirituelle puisse se lire en filigrane comme un essai de renouvellement du regard chrétien sur son Maître. Ainsi, à l’exemple de l’infatigable dispensateur des béatitudes du Royaume, mises à notre disposition dès maintenant, dénonce-t-il toute complaisance à l’égard du dolorisme, de cette démarche consistant à croire qu’il faut souffrir pour vivre, dévoiement d’autant plus grave lorsqu’il prétend se fonder sur la Croix du Christ, insinuant ainsi que le soulagement d’autrui consisterait à se charger soi-même d’une souffrance supplémentaire, comme prendre sur soi un châtiment, alors même que la Passion du Christ «est avant toute chose, une Compassion divine : une mise à la disposition des hommes d’une sensibilité ouverte aux dimensions de la conscience divine, c’est-à-dire le don d’une sensibilité de l’Esprit, seule capable de convertir en force de vie tout ce qui s’attaque ou résiste aux forces de la vie. Cette souffrance du Christ est une souffrance d’incarnation divine, récapitulant toute la déchirure de l’être-au-monde du genre humain afin de convertir toute souffrance de mort en une puissance invincible de vie».
La compassion telle qu’elle est ici comprise ne saurait alors être produite par aucune attitude extérieure manifestant de la sollicitude ou de l’aide : bien au-delà de la bonne action ou d’une émotion cordiale, elle trouve son lieu de vérité et son expression juste «dans le retrait de soi qui accorde à l’autre cette place ineffable que Dieu accorde en lui-même à l’homme». C’est que le processus de guérison tout comme sa mise en œuvre accorde, là aussi à l’instar de Jésus-Christ, maître en relations vivifiantes, une place essentielle au «miracle de la rencontre» avec autrui. C’est en effet cette expérience de la relation «qui configure le plus fidèlement le vivant au mouvement natif de la vie. La vie s’édifie dans et par la relation (…). L’expérience de la guérison ne s’enclenche que si le malade accepte de faire courageusement face à un syndrome plus fondamental : celui de sa solitude. Dans la rencontre avec autrui se libère l’essence même de l’énergie thérapeutique de la vie».
En définitive, et au risque de surprendre l’auteur lui-même, on pourrait dire que La Guérison sprituelle du P. Maxime Gimenez est un véritable essai christologique – une christologie qui ne serait ni haute ni basse mais appartiendrait à la troisième dimension, celle de la profondeur ! Mais qu’y-a-t-il d’étonnant à ce qu’une œuvre se proposant de tracer un chemin dans le mystère de la Vie, ne rencontre et n’approfondisse sans cesse davantage la rencontre avec Celui qui est «le chemin, la vérité et la Vie» (Jn 14, 6) ?

Fr. Irénée (O.S.B)





* Frère Irénée est moine bénédictin.

(1) La Guérison spirituelle :
Tome I : Le sens de la maladie, Cerf, 2003, 120 p., 15 euros.
Tome II : Qui guérit ?, Cerf, 2005, 142 p., 17 euros.
Tome III : Où conduit l’expérience de la maladie et de la guérison ?, Cerf, 2007, 19 euros.


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