Dans le court texte, en mode confidentiel, de sa préface, et dans un style vivant et direct le professeur Gilbert Durand, dont on connaît la longue amitié qui le liait à Henry Corbin, nous présente son “Maître”. Sans doute derrière ce mot y a-t-il moins que ce qu’évoque un maître spirituel, mais sans doute aussi plus que ce qu’évoque un maître universitaire. Pour nombre de ses lecteurs, Henry Corbin n’était ni un orientaliste, ni un islamologue, ni un philosophe (encore que ce soit ainsi qu’il aimait à se définir) : c’était un «Pèlerin» ! Pèlerin, voyageant d’Occident vers l’Orient, et de l’Orient vers l’Occident, à la recherche permanente des témoignages de ceux pour lesquels «être et comprendre sont une seule et même chose.» La transformation du comprendre (le Tawil de se ses chers théosophes orientaux) était pour lui intimement liée à la transformation intérieure (selon une progression par degrés spirituels ou «stations») du sujet qui comprend.
Une anecdote ? A la question de Gilbert Durand : «N’avez-vous jamais eu le désir d’un rattachement à travers une tarîqa musulmane ?» Henry Corbin ne répondit pas directement, mais de façon allusive : «C’est une chose difficile lorsque tu n’as pas été élevé dans le contexte religieux et culturel, mais sais-tu ce qu’un shaykh m’a répondu à la même question que tu me poses ? Ce serait très facile, m’a-t-il dit si tu étais déjà initié par les francs maçons !» Henry Corbin attendra la dernière période de sa vie pour le faire, en rejoignant le Régime rectifié.

La place et la nature des couleurs du monde “imaginal”

Dans ce premier texte, Henry Corbin nous fait découvrir le Shaykh Ahmad Ahsa Kermani. Celui-ci dans un court traité rédigé en arabe en 1851, Le Livre de la Hyacinthe rouge, s’appuyant sur un commentaire d’une sourate du Coran (15. 21) «Point de choses dont les trésors n’existent auprès de nous» (que l’on pourrait peut-être rapprocher du verset de l’Évangile de Jean (3. 93) «Rien ne remonte au ciel, hormis ce qui en est descendu»), nous explique que dans le domaine de la couleur, le “trésor” ou ce qui est descendu du ciel, c’est la «Latifa» — sorte de «matière subtile», qui est mêlée à la matière opaque du plan de la manifestation grossière (le «Molkt»). Cette Latifa permet à ce qui existe en puissance de se manifester en acte. La couleur observée dans le monde de la manifestation grossière est ainsi un composé d’une matière subtile et d’un élément grossier. L’auteur conclut que si les couleurs sont invisibles pour nous à l’état pur, c’est à cause de leur faiblesse ou de la pauvreté de leur élément subtil, ce n’est pas en raison d’une inexistence radicale sur un autre plan que celui de la manifestation grossière. Tout l’enjeu, pour le visionnaire mystique, est de retrouver le plan d’où émane cette couleur. Dans cette perspective, Henry Corbin, dans un autre ouvrage qui complète utilement cet article, L’homme de lumière dans le soufisme iranien (2), commentant un texte de Semmanni, avait décrit une physiologie, accessible au mystique, de son organisme subtil, dont chaque centre est à la fois typifié comme un «prophète de son être» et caractérisé par une couleur, dont la perception visuelle révèle au mystique son degré d’avancement sur la voie. Connaître et être coïncident. On en trouverait un autre exemple d’application dans le domaine de l’alchimie, avec l’attribution d’une couleur à chaque «phase» de l’œuvre.


Henry Corbin (1903-1978).


La science de la balance

Dans ce second texte, Henry Corbin s’appuie sur un auteur du XIVe siècle, Haydar Amoli, pour nous permettre de mieux comprendre deux phrases bien connues et qui d’une certaine façon se complètent : l’une, tirée de la «Table d’émeraude» : «Tout ce qui est en haut est comme tout ce qui est en bas pour accomplir le miracle d’une seule chose» ; l’autre de la Bible : «Il a tout disposé en mesure, nombre et poids». La science de la balance permet de repérer les correspondances entre les mondes (les états multiples de l’Être), et de les mesurer. Elle trouve des points d’application dans des domaines aussi variés que la science des lettres (la plus parfaite de toutes selon notre auteur) ou l’alchimie. Elle s’appuie toujours sur une «anaphore» (l’acte de porter vers le haut), une «anagoge» (l’acte de faire monter, d’élever). La science de la Balance emprunte la voie de l’analogie et s’appuie sur le sens de la hiérarchie des êtres déterminée par la fonction spirituelle ou ésotérique impartie à chaque degré. C’est la «mesure» (dont le sens est très bien précisé par René Guénon dans le chapitre 3 du Règne de la quantité et les signes des temps (3)) de ses correspondances dont il s’agit ici, mais une mesure non de la quantité, mais de la qualité. Haydar Amoli illustre cette science de la balance par une série de 28 Diagrammes (probablement liés au cycle lunaire ) qui entrelacent les relations des parties au Tout. C’est une sorte de tentative d’illustration concrète du mystère des rapports de l’Un et du Multiple (L’EN-TO-PAN grec) qui s’appuie sur la révélation coranique et qui «lie», dans une sensibilité chiite les sept cieux, les sept imams des noms divins, les sept prophètes, les sept qualificatifs des noms divins.

Temple sabéen et ismaélisme

Ce troisième chapitre est la transcription d'une conférence prononcée par l’auteur en 1950 à Ascona. Tout y est déjà en germe pour nourrir les méditations d’Henry Corbin sur un thème qui lui est particulièrement cher : l’angélologie. Le temple sabéen est pour lui un temple-archétype au seuil duquel on peut lire, comme dans celui du grand temple de Harran, par exemple : «Celui qui se connaît soi-même est déifié.» Pour les sabéens, les temples sont gouvernés par des anges célestes auxquels s’adresse leur culte. La déification à laquelle la pratique du rituel invite s’opère non pas en dégradant, c’est-à-dire en rendant ces êtres de lumière trop humains, mais en exhaussant vers eux l’être de l’homme. La transmutation opérée par le rituel aboutira à une vision angélomorphique, c’est-à-dire à une trans-figuration de toutes les formes ordinaires des objets disposés dans le temple et qui sont autant de symboles (au sens premier du mot et de son étymologie grecque : sumbalein, réunir). La pratique du rituel, pour l’auteur, a vocation à nous ouvrir «le monde de l’Ange». C’est en ce sens que «l’intériorité une fois effectuée se projette et s’objective à son tour en un monde d’archétypes, célestes à la fois substance et fruit de la méditation». Pour les sabéens, «le Seigneur des Seigneurs» est d’une transcendance telle qu’il ne peut ni se faire connaître ni être connu directement. Les êtres médiateurs qui Le révèlent sont ces essences de pure lumière que les philosophes (dans l’acception bien particulière que ces spirituels donnent à ce mot) appellent “intelligences” et que le vocabulaire religieux usuel désigne comme “anges” — sans que la nécessaire pluralité des théophanies, par et dans ces figures célestes, n’altère l’unité divine en son essence. (N’oublions pas que nous sommes en terre d’Islam et qu’« Il n’y a de Divinité que la Divinité »). Dans et Par ce temple terrestre, la méditation (i.e. l’intériorisation du temps et de l’espace) permet d’accéder au temple céleste. Dans et par celui-ci elle accède à l'Ange qui en est le Seigneur, et enfin par cet Ange elle accède au «Seigneur des Seigneurs». L’angélomorphose s’accomplit, de temple en temple, d’ange en ange régissant les cieux du temple de l’imamat. Ainsi est éclairé le sens ésotérique que ces spirituels donnent à la formule suivante : «Qui se connaît soi-même connaît son seigneur».
Se connaître soi-même, c’est connaître, à chaque degré, l’ange du ciel qui en est le “Ciel limite” et qui, en enfantant et en entraînant vers lui celui qu’il limite, le fait éclore à une nouvelle Âme, comme à un nouvel ange qui en est le Seigneur. L’angélologie dévoile à l’homme, dans le mystère de l’ouverture du cœur, sa condition passée, présente et future : ici se situe le secret de la naissance initiatique, et de la destinée spirituelle à la quelle il est appelé, pour autant qu’il réponde favorablement à sa vocation.


"La pratique du rituel a vocation à nous ouvrir «le monde de l’Ange»."


La configuration du temple de la Ka’ba comme secret de la vie spirituelle

Selon l’opinion courante, philosophique ou profane, ce qui est spirituel n’a pas de forme. La forme serait toujours la forme configurant une matière, la matière étant prise au sens de matière physique.
Ainsi est-il généralement admis que la seule voie qui permette d’atteindre à une vraie notion de l’esprit, est celle qui consiste à le considérer comme étant à tous égards le contraire de la matière. On en a donc conclu le plus souvent que la matière a une forme, et une substance et que l’esprit n’en a pas. C’est à l’encontre de ces affirmations que s’inscrit l’œuvre d’un iranien du XVIIe siècle, Qazi Saïd Qommi. Commentant ses écrits, Henry Corbin, dans ce chapitre, s’appuie sur l’exemple du temple de la Ka’ba et nous éclaire sur ce que l’on doit entendre par «formes spirituelles». Toutefois, pour comprendre le radical changement de perspective auquel nous sommes invités il nous faut admettre que :
• La notion de forme ne correspond pas tant à une configuration donnée comme attribut d’une chose, mais plutôt à une définition fonctionnelle, assimilable à une puissance configuratrice, comme principe d’organisation. On pourrait peut- être rapprocher ce dont il s’agit ici du thème de l’Un, non comme quantité irréductible, mais comme «puissance unificatrice».
• La notion et le principe de la forme trouvent leur application bien au-delà des limites de l’expérience sensorielle.
• L’homologie et le principe de similitude, qui permettent de passer d’un “plan” de l’univers à un autre, nous «enseignent» que les formes se comportent comme une mélodie, dont la structure est identique et reconnaissable lorsqu’on la transpose dans des tonalités différentes.
• Les relations, à la fois à l’intérieur d’un même ensemble et entre les ensembles entre eux, sont des relations fonctionelles, et c’est par le biais de la Géométrie comme Art Sacré que l’on peut prendre conscience de ces homologies, en passant d’une figure à une autre. On entrevoit ici les rapprochements possibles entre Géométrie et Architecture.

En suivant cette approche proposée par notre théosophe et relayée par Henry Corbin, nous comprenons mieux tout au long de ce chapitre la figure du temple de la Ka’ba dans sa forme à la fois matérielle et spirituelle perçue par notre «imagination active», les raisons et les significations de sa structure mettant en interconnexion le Monde sensible et les mondes suprasensibles, la Nature et le hiéro cosmos — mais nous comprenons mieux aussi le sens ésotérique du pèlerinage (3). Nous apprendrons, enfin, le secret de la Pierre noire (la Pierre angulaire, celle qui est «rejetée» sur d’autres chantiers de construction du Temple). Ce secret, c’est celui de la présence du monde spirituel dans l’homme — contenu, dans une autre forme traditionnelle, dans le mot «Emmanuel» —, dont on ne s’étonnera plus, dès lors, qu’il puisse à certains égards être identifié à une «Parole» retrouvée.
Pour le pèlerin mystique, entrer dans le Temple et en comprendre le sens «vrai», c’est disposer eo ipso du «pouvoir des clefs»par lequel l’homme spirituel peut atteindre à la pleine réalisation de lui-même.


"La notion et le principe de la forme trouvent leur application bien au-delà des limites de l’expérience sensorielle."


L'Imago Templi face aux normes profanes

La cinquième étude de ce livre, fruit d'une conférence prononcée à Ascona en 1974, est en quelque sorte le testament ou, pour dire mieux, comme le fait Gilbert Durand dans sa préface, le testimonium (le témoignage) du compagnon-chevalier Henry Corbin sur le thème de «l’Imago Templi» face aux normes profanes. En réalité, peut être plus que des normes s’agit-il, en réalité, des attaques du «monde moderne» au sens où l’entendait René Guénon. En cette occasion, il nous retrace la «hiérohistoire» de tous ceux pour lesquels, comme il s’en explique «tout n’est pas consommé…», en s’appuyant sur les visions du prophète Ezéquiel dont se sont nourris la communauté des Esséniens à Qumram, les premières communautés judéo chrétiennes (église de Jacques) jusqu’a la résurgence moderne de l’idée templière chez Willermoz, en passant par les interprétations qui lui seront chères, celle de Philon, Maitre Eckart, Robert Fludd, Swedenborg ou encore Zacarias Werner et les «fils de la vallée». Sans oublier de très beaux développements sur les thèmes du Graal et du johanisme. La richesse des propos, la force et la pertinence des images utilisées, forgent le sentiment, chez le lecteur, que l’auteur s’adresse directement à lui : de «cœur à cœur», tant la compréhension relève de l’intime. Résumer cet ultime message, serait le dénaturer, parce qu’il est entendu à travers le prisme de notre subjectivité, et c’est peut-être ce que recherchait Henry Corbin : que chacun se livre à sa propre herméneutique de ses textes. Ainsi continue-t-il à chercher et trouver des compagnons- chevaliers dont le seul lien de sodalité (mot qu’il affectionnait), au-delà du rattachements à des «structures» est la réponse personnelle que nous apportons à la question posée lors du pacte primordial scellé dans le «Ciel» entre Dieu et les fils d’Adam : «Ne suis-je pas votre Seigneur ? Oui nous en témoignons !» C’est ce témoignage qui fonde cette “sodalité”: il nous faut témoigner parce que le Temple est détruit et qu’il convient de lui redonner sa place. «L’honneur de Dieu» devient ainsi le but ultime de la chevalerie spirituelle des derniers temps et son destin est irrémédiablement lié à celui de «l’Imago Templi». Henry Corbin aura aidé certains lecteurs, grâce à des textes comme ceux de cet ouvrage, à en prendre conscience — et à ce titre, qu’il en soit remercié !

L.-M.O.



(1) Temple et Contemplation, par Henry Corbin, Edition Médicis-Entrelacs, 2007.
(2) L’homme de lumière dans le soufisme iranien, par Henry Corbin, éd. Présence, 168 p. 2003.
(3) Lire à ce sujet (revue électronique Symbole, Juin 2007) le texte d’H. Corbin, extrait de Temple et contemplation, “Le sens ésotérique du pèlerinage au Temple de la Ka’ba”, ainsi que l’article de Pierre Lorry, “Henry Corbin, explorateur des terres d’émeraude”.