Certaines approches méritent ici d’être saluées — en particulier celle qui consiste à partir du texte dans sa version grecque originale. On sait que l’hébreu était tenu en piètre estime dans les premiers siècles de notre ère (et dans les autres, d’ailleurs !), à tel point que lorsque saint Jérôme, béni soit-il, s’est mis en rapport avec des rabbins pour traduire l’ancien Testament de l’hébreu au latin sans passer par la version des Septantes, la chrétienté s’est indignée, et saint Augustin a alors pris la parole pour le lui signifier. De ce fait il n’y a donc pas de version hébraïque des Évangiles qui puisse faire autorité, bien que l’on ne puisse douter que c’est en hébreu — ou plus précisément en araméen, (l’hébreu parlé par la tribu de Juda après la captivité de Babylone et la perte de leur langue, cf Antoine Fabre d’Olivet) — que les Évangiles se sont transmis, oralement, jusqu’à leur écriture dans la deuxième moitié du premier siècle de notre ère.
Une autre démarche à signaler dans le livre d’André Vandamme est celle qui consiste à accorder une certaine importance à sa propre expérience spirituelle, qu’elle appartienne ou non à l’enfance (l’auteur rapporte d’ailleurs que ce conseil fut donné par le Dalaï-Lama à ses disciples lors de son arrivée en Europe, après guerre). Il est à noter que cette démarche, évidemment tout à fait contraire à l’esprit universitaire, semble bien étrangère à la plupart des études sérieuses écrites par des occidentaux, bien qu’elle soit, de toute évidence, gage de Vérité.

Une “exotérisation” du christianisme

Une des thèses principales défendues par l’auteur est celle d’un changement de nature du christianisme, entre la communauté des esséniens et les primitives églises judéo-chrétiennes d’une part, et les églises de gentils (gréco-romains) créées par Saint Paul d’autre part. Saint Paul n’aurait pas mis l’accent sur l’initiation chrétienne dans son action apostolique, contrairement au Christ avec ses disciples : il aurait plutôt délivré aux gentils un enseignement théorique, recrutant parmi toute la population gréco-romaine alors que Jésus choisissait ses disciples et les initiait à d’autres moments que ceux où il enseignait la foule. Il faut dire que, malgré l’apparence négative de ce changement de nature du Chrisitanisme, celui-ci a bien été «providentiel» (3). On rappellera que cette thèse d’une “exotérisation” du Christianisme est magistralement exposée par René Guénon dans son article "Christianisme et initiation" paru dans les Études Traditionnelles de septembre-décembre 1949 et réédité dans Aperçus sur l’ésotérisme chrétien ; elle a également été reprise par Faouzi Skali dans Jésus dans la tradition soufie (éd.Albin Michel). Guénon, qui s’était jusqu’alors refusé à s’exprimer sur le sujet, a écrit cet article à la toute fin de sa vie pour répondre à une forte sollicitation de ses lecteurs. Précisons toutefois que, par rapport à M. Vandamme, il ne parle pas de saint Paul et situe plutôt ce changement de nature du christianisme au IIème ou au IIIème siècle.
Nombre de considérations très justes de l’auteur mériteraient d’être évoquées. Il est toutefois impossible d’en faire la recension exhaustive. Il faut, en revanche, signaler quelques notations beaucoup plus contestables. Ainsi lorsque l’auteur tente d’établir un rapport entre la physique moderne et les études traditionnelles — semblant même donner la supériorité à la première ! Il est bon de rappeler ici, à la suite de René Guénon, aussi nommé en arabe Abd el Waheb Yahia — “le serviteur de l’Unique qui revivifie” —, qu’il ne peut y avoir le moindre rapport entre les sciences modernes — absolument coupées de tout principe spirituel — et quoi que ce soit qui puisse être authentiquement qualifié de “traditionnel”. On ne peut évidemment que déplorer chez M. Vandamme de telles confusions, qui participent trop évidemment des tendances «New Age».
Au total, et nonobstant quelques réserves, on ne peut cependant qu’être nourri de l’amour que M.Vandamme met dans ses recherches et qui transparaît dans son livre ; cela fait parfois naître l’enthousiasme pour des recherches personnelles… Il faut signaler aussi que les amateurs de numérologie seront sans doute satisfaits, de même que les curieux invétérés. Comme le conseille très clairement l’auteur au début de son ouvrage, ne prenons pas pour du “pain béni” toutes les hypothèses qu’il expose. Mais réjouissons-nous de la passion qu’il transmet !

M.H.



1) Ésotérisme et christianisme. Histoire et enjeux théologiques d’une expatriation, par J. Rousse-Lacordaire. Paris, Les Éditions du Cerf, Coll. Cogitatio Fidei, 2007, 366 p. Cf. l’article de David Bisson dans la livraison de septembre 2007 de la lettre de Symbole.
2) Les trésors cachés de l’Evangile selon Matthieu – Pour une réhabilitation de l’ésotérisme chrétien, par André Vandamme, éditions Alphée, 2006, 600 pp., 23,90 €.
3) Sur ce sujet, on se reportera utilement à Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, de René Guénon, éd. Gallimard.