Feuilles d’automne.
Inertes sur le sol... De loin, l’une ressemble à une souris couchée, l’autre, à une grenouille assise. Minutieusement cousues et posées sur les flaques, sur les ruisseaux, elles font des parterres de dalles bigarrées, comme ceux de palais cachés sous les branches. Certaines, qui se sont chevauchées sous le courant, forment de minuscules marches montant vers les creux des rives, vers de mystérieuses chambres aux divans de mousses jaunes, cuivrées, roussies ; d’autres, piquées de taches noires, laissent sur l’eau des traînées de feu, dérivent lentement, portant sur leur dos des insectes. Elles se mettent en rond pour mourir ensemble.

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Cette phrase émouvante d’une cancéreuse qui vient d’être opérée : «Si j’étais morte, je n’aurais plus eu le plaisir de découvrir vos livres, monsieur». Ainsi me viennent de temps en temps des paroles authentiques, des phrases nues, des logia, qui font que je continue d’aller de l’avant.

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Qu’on le veuille ou non, il y a ceux qui ont fait des études classiques, et il y a ceux qui ne les ont point faites. Ceux qui ont accompli une analyse psychologique, et ceux qui ne l’ont pas accomplie. Ceux qui sont allés en Inde, et ceux qui ne s’y sont pas rendus (et ne se sont pas rendus à elle). Ceux qui ont vécu toute leur vie dans le même pays, et ceux qui ont été obligés de s’exiler. Ceux qui ont souffert, et ceux dont la souffrance n’a pas voulu.

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Les faux ésotéristes qui font les importants ; les faiseurs de Sophia. Tous leurs propos se résument à ceci : - «J’ai un secret. Je ne vous dirai pas lequel».

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"Feuilles d'automne. Inertes sur le sol… Elles se mettent en rond pour mourir ensemble."


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Parmi ceux qui, aujourd’hui, ont des prétentions à l’ésotérisme, il en est qui sont des brahmanes, — du type Guénon, Schuon, Schaya, — dans la pure lignée de la Connaissance, et d’un comportement de vie irréprochable. D’autres sont des kshattriya, — du type Evola, — manquant souvent de discrimination politique, ou mettant la politique là où elle n’a pas à être. D’autres encore sont des vaishya, — ceux qui font affaire avec la Connaissance, l’utilisent pour se faire connaître et s’enrichir : beaucoup de nos contemporains, envahis par leur vital, la promènent comme une putain dans une parade de cirque. D’autres sont des shûdra, — les incompétents patentés, qui n’auraient jamais dû entendre parler de la Connaissance, qu’ils excellent à rendre ridicule, odieuse et détestable.

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Paris ; le Palais-Royal. Dans la cour, les colonnes raccourcies de Buren. Au faîte d’une civilisation, l’on élève des colonnes pour construire des temples ; quand il n’y a plus de civilisation, l’on tronque les colonnes pour fabriquer des tabourets et des pissoirs à chiens.
Revu Bagatelle ; le creux de rocher d’où voir la cascade s’écrouler par en-dessous. Bashô, dans un de ses Journaux de voyage, «L’étroite sente du bout-du-monde », parle d’une certaine «cascade vue de dos».

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J’ai vu, dans une de ces librairies où je ne vais jamais, une femme se saisir d’un livre — c’était l’Autobiographie de Berdiaev —, le soupeser, comme on fait d’un melon, et sans même s’être informée de la table des matières, le remettre sur l’étagère et partir. Il n’était pas trop cher mais trop lourd.

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"Paris ; le Palais-Royal. Dans la cour, les colonnes raccourcies de Buren. Au faîte d’une civilisation, l’on élève des colonnes pour construire des temples ; quand il n’y a plus de civilisation, l’on tronque les colonnes pour fabriquer des tabourets et des pissoirs à chiens."


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Satan a encore de beaux jours devant lui. Mais on ne peut qu’éprouver une immense pensée de reconnaissance à l’égard des millions d’êtres qui sont morts ses victimes, morts pour que cesse le règne de Satan. Je pense à ces cadavres retirés des fours crématoires, des wagons plombés, des camps d’humiliation, des fosses communes, hommes qui avaient comme nous un visage, un sourire, des sentiments et des passions, et qui sont morts jetés sous les roues des chars de la terreur, pour que nous puissions, nous du moins, respirer l’air des champs, dormir en paix, nous presser aux réjouissances publiques, sans jamais songer à ceux dont il ne reste rien et qui nous permettent d'être quelque chose.

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Ô littérature, que de tourments auras-tu voulu que j’endure en ton nom ; et de ces tourments, combien de joies as-tu fait naître !
Regretterai-je d’écrire parce que la rançon est toute cette nuit que j’ai tenté de décrire ? Quiconque écrit est prêt à payer de toutes ses nuits la possibilité de pouvoir écrire. Du pressurage de tant de ténèbres exsude une lumière sans prix. C’est dans l’encrier de ces ténèbres triturées que l’on puise des forces, des espoirs, des stimulants, — la volonté.

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Les centralisations s’effritent : veillons à ce qu’elles n’essaiment pas dans les régionalismes parcellaires.
Les idéologies s’effondrent : veillons à ce que d’autres totalitarismes ne viennent les remplacer.
Les ésotérismes sont de retour : veillons à ce que les sectes n’en profitent pas pour s’en emparer, mélangeant tout.

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Verger nocturne.
Dans le cerisier les étoiles clouent des possibles de cerises.

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L’incohérente et sinistre réforme de l’orthographe que certains voudraient imposer au nom de la rationalisation et de la simplification pour analphabètes.
Certes, le y se comporte en intrus dans le monde des voyelles, puisque la place est déjà prise par le i. Il est le coucou des hôtes de la voix. Pourquoi le ph alors qu’il y a déjà le f, le w puisqu’existe le simple v, le k et le q puisque le c dur fait l’affaire ?.. Mais ces parasites compliqués sont autant de signes civilisationnels, des raffinements de lettrés et d'esprits déliés en comparaison desquels l’orthographe phonétique de l’espagnol ou de l’italien crie misère. L’absence croissante des illettrés donne ses chances à la réforme. Ils n’ont même pas vu que l’accent circonflexe sur le mot voûte dessine une voûte.

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"Satan a encore de beaux jours devant lui."


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Arreau, charmante bourgade, au confluent de la Lastie, des Nestes d’Aure et du Louron ; ancienne capitale de la seigneurie des Quatre-Vallées. J’aime ces maisons aux toits d’ardoises, aux fenêtres à menus carreaux ; ces colombages en encorbellements sur des bases de pierres, ces linteaux sculptés, comme en est ornée la Maison du Lys. Tout est arrondi, adouci, gentiment féminin, jusqu’au bruissement incessant des gaves.
Dans toute la région, granges aux murs à pignons ; pignons en lattis fermant les hauts greniers à foin. Lucarnes, chiens-assis... Tout cela respire l’humanisme, l’art de vivre, le souci de la beauté inséparable du sens pratique. Ce genre d’architecture ne pouvait pas ne pas se refléter dans l’âme des gens.
A Luchon, le nombre étonnant, au long des Allées d’Etigny, des balcons en fer forgé : corbeilles, bouquets, guirlandes, remarquablement conservés. Des dentelles de métal attestant de cet autre souci : l’allégement de la matière jusqu’à la faire danser, tout aérée de vides ciselés.

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Le sexualisme, omniprésent, sans vrai rapport avec un épicurisme délicat, et marque d’une civilisation dégénérée. Mon voisin de siège, dans le train, raconte que le son de la flûte a une incidence sur l’activité ovarienne. C’est tout ce qu’il a retenu de ce merveilleux instrument. Il n’a pas précisé s’il s’agissait plutôt de la flûte à bec, de la traversière ou de l’octaviante.

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A l’église orthodoxe de Pau, Yves-Pol nous rejoint. Il a fait ses études chez les jésuites et leur en a gardé une haine féroce et définitive. Il est cependant assez curieux d’esprit pour venir assister à une liturgie orientale. La parole qu’il me dira prouve à quel point il est encore loin de comprendre le sens de ce à quoi nous participons : il admire mon humilité, moi, universitaire comme lui, à venir là, au milieu de ces Russes «ignorants et archaïques», à me «compromettre». Je lui dis combien cela peut faire deviner l’humilité du Christ qui, lui, n’hésite pas à descendre au milieu de cette pitoyable assemblée.

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L’Incarnation divine est une sorte d’épenthèse facilitant l’articulation relationnelle entre l’homme et Dieu. Elle est une variété de tiers inclus entre l’une et l’autre polarité.
(Par épenthèse, on entend l’insertion à l’intérieur d’un mot d’une lettre étrangère à son étymologie et en facilitant la prononciation. Ainsi, la présence du b dans «nombre».)

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"Cette magnifique parole d’une religieuse cloîtrée : «J’ai quitté le monde parce que j’avais besoin de quelque chose d’immense.»"


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J’ai vu l’invisible.
Descendant la colline, j’entendis sur ma gauche un léger vrombissement. Je regarde dans cette direction et vois presque au-dessus de moi tout un triangle noir et plat, chauve-souris de l’énorme. Je ne l’avais pas entendu arriver. Il passa lourdement avec un bruit plus fort, mais qui décrut avec lui.
L'impression fut des plus désagréables ; car cette espèce de chose sinistre, obtuse, hostile, ne s’était pas annoncée, et l’on se demandait de quoi l’on s’était rendu coupable. J'avais l’impression d’avoir été suivi, surveillé depuis le début de ma sortie par un voleur masqué, un espion.
J’ai eu confirmation de ce que je pressentais : il s’agissait d’un avion furtif probablement à l’essai, d’un de ces F117 qui volent la nuit sans être repérés par les radars pour missions très spéciales, qu’on ne voit et n’entend que lorsqu’ils ne sont plus là, c’est-à-dire trop tard.

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Un oiseau me poursuit et se moque. C’est une espèce d’octosyllabe modulé, que je transcris comme suit : «Ah ! c’que-j’m’en fous-d’tes vers, mon vieux !.. » Je dis que cet oiseau a tort. Non que je mettre très haut mes vers, ni que je conteste le talent de l'oiseau persifleur ; mais enfin, la poésie est un bien nécessaire qui déserte le monde des hommes. Sans poésie, les hommes meurent, qui, avant de mourir, tuent ; et tuent et tueront en premier lieu les oiseaux, peut-être celui-là même qui s’est ri de moi. Si un Hindou disait : «Il y a un dieu derrière chaque brin d’herbe», tous les chrétiens diraient : Comment peut-on être panthéiste ? Dans la prière byzantine au Saint-Esprit, il est dit : «Esprit de Vérité, toi qui es partout présent» ; personne ne crie au panthéisme.

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Merci, ô Toi-le-Ciel, de m’avoir éveillé.
Merci de cette journée nouvelle, de cette eau sur le visage, et de ce lait fumant.
Merci de soulever d’un peu de vent le tulle de la fenêtre.
Merci de cette sobre pièce, avec la table et l’encrier.
Merci pour ce travail que tu me tends à pleines pages.
Merci pour ces fruits simples et pour le livre à lire.
Merci pour la respiration de la terre et des feuilles.
Merci, ô Toi-le-Ciel, de me faire penser à dire merci.

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"Merci, ô Toi-le-Ciel, de m’avoir éveillé."


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Un plus et un plus ne font pas forcément un plus.
Un poète est (en principe) chose positive ; un astre l’est aussi. Mais un poétastre ne l’est pas.

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L’erreur première de Gurdjieff n’est pas d’avoir pratiqué le syncrétisme ; elle est dans le fait qu'il s’est trompé de cycle. Il a tourné ses disciples vers l’ascèse qui correspond à une phase antérieure du temps, alors que ce qui convient aux hommes d’une fin de cycle est la voie dévotionnelle. Cette absence de discrimination et de simple bon sens est en droit d’éveiller de nombreux soupçons non sur l’honnêteté du personnage, — qui fait jaser — mais sur sa compétence réelle.

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Henry Montaigu est mort. Il n’a pu supporter plus longtemps la machine qui le broyait, la pauvreté qui l’étreignait, la solitude morale et intellectuelle dans laquelle il vivait. Il m’était apparu comme le douloureux frère de tous les exclus, qui se refusent à tout compromis avec la société qu’ils condamnent. Elle le lui a fait payer en le tuant à l'âge de Nerval. Ses écrits, dont l’admirable Cavalier bleu, ne devaient pas être lus par plus de cent personnes.

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Qu’entendre par maître spirituel ?
Un homme qui allie l’accomplissement de l’intelligence et la plénitude de l’accomplissement.

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L’homme devient ce qu’il contemple. Aussi, parfois, l’oiseau. Il s’identifie alors à l’instrument de musique dont il imite la voix : l’oiseau-lyre.

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"Incapable de solitude, l’homme la confond avec l’isolement. Incapable d’individuation, il dénonce l’individualisme."


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Les croyants, par leur fanatisme à défendre Dieu, le perdent.
Les agnostiques, par leur scepticisme à l’égard de Dieu, s’en privent.