En souvenir de l'âme…
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 4 septembre 2007 à 10:35 - Christian Charrière - #107 - rss
Écrivain inspiré et souvent fêté, magicien du verbe, éternel baroudeur… et d’abord, en lui, un immense rire, une danse de prince, une crue d’émotions. Avec Christian Charrière, c’était toujours le grand jeu. Oui, nous voulons aussi de la joie, de la jubilation, de la jouissance, de la jeunesse. Rassemblons quelques souvenirs. Alors, en joue !

"Aimons-nous ?... Avons-nous aimé ? Ces questions nous seront posées par l’Ange du seuil quand nous aurons rejeté, vieux vêtement inutilisable, notre corps physique." (Salut à l'âme du monde)
En guise d’apéritif, impossible de cacher que Christian était un formidable amoureux des jouissances mirifiques de la vie. Avec lui, la ronde des repas prenait souvent la pente pantagruélique pour vite se hisser à une dimension mythologique. À la belle saison, sous la treille de tonnelles grecques ou sur les terrasses devenues boudoirs en plein air, nous célébrions les belles soirées de printemps qui s’étiraient comme des balcons d’amour vers la nuit. Là, nous coulions des heures heureuses et pleines de rires. Les mets se passaient le mot, la fourchette le trait d’esprit. Nous en sortions comme des heureux de ce monde, propulsés dans une dimension quasi béatifique. Christian nommait ces repas : partage de joie sacrée!
Écrivain inspiré
Christian était un formidable et authentique écrivain inspiré. Le premier livre où je le découvrais, en 1980, était La Forêt d’Iscambe mais ce sont ses chroniques pendant neuf ans sur la télévision baptisées “Au magnétoscope” dans feu Le Quotidien de Paris qui me l’attachèrent comme écrivain. Je le rencontrai en 1983 et nous ne sommes pas quittés depuis, en dépit de brouilles épisodiques, tant celles ci semblaient constitutives de l’amitié selon Christian.
A 17 ans ses grands hommes étaient Nietzsche — l’affirmation de soi et de sa singularité — et Baudelaire. A 35 ans, ce fut la grande rencontre avec Henry Corbin et donc avec l’Orient et l’onirologie. Avec pour autre repère Jung, Christian put alors se jeter dans la fosse aux rêves, et si ses livres en furent truffés, il fallut curieusement attendre l’année 1996 pour qu’il y consacrât le seul dédié à ce thème qui toujours fît florès auprès de son public. Une nuit, j’avais rêvé que j’avais la tête d’une indienne noire. Interprétation immédiate de Christian : «L’Indienne c’est ton intégration de l’anima, l’intériorisation de la dimension féminine.» Ah l’anima, ah l’ombre !
“L’irrégulier”
De tous ses livres, mon élan va d’ailleurs pour Le Baptême de l’Ombre qui est, selon moi, son grand livre et que je place dans ma bibliothèque absolue. Moins sensible à ses romans, sauf à son Corbeau rouge et à ses Vergers du ciel, je me dois cependant de dire quelques mots sur ses deux derniers livres parus en 1997, Les Maîtres secrets du désir et Les Maîtres secrets de l’appel — et qui, au grand et naïf désarroi de Christian, n’eurent, peut-être heureusement, pas l’exposition médiatique qu’ils méritaient, car à la vérité certains passages lui auraient valu bien des ennuis et naintes incompréhensions.
À ce jour, ils sont parmi les inconnus de Christian, alors que ses romans de la veine fantastique réédités chez Phoebus par Jean-paul Sicre connurent une deuxième et heureuse vie. Ces deux livres étaient d’une écriture différente. En effet Christian avait décidé de “lâcher” complètement son style : — «Tu comprends, je n’ai rien à perdre, c’est mon influx actuel et puis je veux rompre avec ma précédente carrière, je dois passer à autre chose».
Comme à son habitude dans le quotidien, Christian, ce «céleste salace» comme l’a appelé un critique, aimait mêler la farce et même la grosse farce avec ses messages de nature spirituelle : «Du bas et du haut, il faut de tout, pour que la lumière jaillisse. Il faut passer par l’épuration de nos ombres et les revendiquer aussi comme notre trésor.» Le génie côtoyait l’outrance comme pour s’excuser de trop exister en lui. Le pur prenait le masque du grotesque, ne serait-ce que pour piéger les imbéciles. Beaucoup de passages étaient scandaleux, mais on pouvait trouver, comme dans tous les écrits de Christian, des pépites du meilleur or, un sens de l’origine vertigineux, des formules aurorales.

"Il faut passer par l’épuration de nos ombres et les revendiquer aussi comme notre trésor."
Souvent magicien
Christian était un formidable bateleur, un personnage à multiples facettes, un comédien aux visages successifs. Quand on doutait de lui, il s’en fichait et changeait aussitôt de personnage. Pourquoi vouloir à tout prix se définir ou définir l’autre ? Oui, bien sûr, pourquoi ? Parmi beaucoup d’autres “titres”, Christian se donnait volontiers pour chamane : «Les chamanistes sont en relation avec le feu, les courants telluriques, l’inspiration, l’intensité, le féminin, le guerrier, l’extrémisme, l’extase. Ils rêvent, dansent et voyagent». J’oserais ajouter : chez Christian, un chamane quand même un peu chanoine...
D’ailleurs, un des charmes de Christian était de sortir de son chapeau des théories, des lames ou des arcanes qu’il semblait connaître de toute éternité. Alors qu’un jour, je m’ouvrais à lui d’une question de cœur, il me répondit avec cette assurance qui le caractérisait que j’appartenais au “schéma 6” — «il y en a 53, me dit-il, dans la nomenclature» (dont il ne voulut pas me dire l’origine ni la pertinence). Le schéma six est celui de «la métamorphose par la femme. Seule figure centrale de ta vie qui t’enseigne la réalité, te remet au monde, te clarifie.» Peut-être, sans doute même, mais j’imagine ce schéma six partagé par beaucoup...
Au bout du compte, je retiens la magie que Christian distillait y compris quand il charriait quelques délires. Et puis sa bonne voix, sa bonne bouille de Choupin, ses bons mots qui emportaient l’affaire... Oui combien tu me manques !
Irruption de la mélancolie
Un des mystères de Christian, et il y en avait beaucoup, était pour moi sa parfaite égalité de ton et d’humeur, et cela tout au long de la centaine de rencontres en quinze ans que nous pûmes faire. Jamais une contrariété, jamais une confidence malheureuse ou alors sur un ton qui n’appelait pas la compassion. Jusqu’à ce jour de septembre 2000. Christian venait d’avoir soixante ans. Et pour la première fois j’entendis un ton différent, plein d’amertume. Il considérait par exemple avoir écrit trop tard son premier livre... à 29 ans. Il me parla de dramatiques origines. Et même si certains de ces propos peuvent être soumis à questionnement, une partie de son œuvre l’apparentent à ces corsaires écorchés que furent Pier-Paolo Pasolini, Herman Hesse, Luc Dietrich, dont il portait d’ailleurs très haut l’humble flamboiement.
Fin de partie
Au matin du 16 septembre 2005, il fait frais, la pluie tombe et avec l’aide du vent décanille les feuilles roussies par leur long songe d’été. Dans la voiture qui me mène à Charenton, je l’imagine à mes côtés. Il me dit ses dernières confidences. Je ne doute pas un seul instant que Christian eut apprécié d’aller avec un vieux compagnon à son propre enterrement.
Dans l’ancien cimetière, nous sommes une quarantaine à l’entourer une dernière fois. Sa famille, quelques amis et copains de sa jeunesse comtoise l’entourent et le conduisent à sa dernière demeure dans le caveau où repose sa mère...
Il est lu un passage de son Salut à l’âme du monde : «Aimons-nous ?... Avons-nous aimé ? Ces questions nous seront posées par l’Ange du seuil quand nous aurons rejeté, vieux vêtement inutilisable, notre corps physique. (...) Alors nous comprendrons pourquoi, en italien, le mot Amore signifie dans son sens caché : privation de la mort. Car c’est l’amour donné qui sera notre passeur vers l’autre rive, vers les blancs royaumes dont nous sommes jadis tombés pour naître à ce monde.»
O. M.
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