D’où viennent les anges ? Qui sont-ils et que peuvent nous apporter ces messagers, à nous, hommes du XXIe siècle ? Que peut signifier l’invisible pour une société largement sécularisée et vouée essentiellement à des préoccupations profanes et matérielles ? Bien loin de tout moralisme, angélisme illusoire ou dogmatisme désincarné, l’auteur nous fraye un chemin à la rencontre de cette réalité angélique sur le terrain même de nos peurs, de nos aveuglements et de nos passions. On y rencontre des anges fortement occupés à maintenir une certaine clarté dans la conscience humaine ; engagés dans des combats titanesques avec des forces obscures que notre humanité a plus ou moins consciemment contribué à libérer.

Une réalité complexe et subtile

On remarque que le titre emploie le pluriel aussi bien pour l’homme que pour l’ange sans majuscule, et on peut penser que les sages Rabbins auxquels C. Chalier donne largement la parole, s’adressent en priorité à une conscience humaine éparpillée dans la multiplicité de situations quelquefois dramatiques, où il faut faire face également à la complexité du réel qui nous est donné à vivre. Dans ce travail de «rassemblement», chacun doit mener un combat personnel pour lequel le rattachement à une tradition vivante constitue un apport déterminant. Dans ce combat, l’assistance des anges peut se révéler une aide précieuse pour peu que l’homme, non seulement n’y mette pas d’obstacle, mais par une action conforme et intériorisée, rende possible leurs interventions.

Pour appréhender cette réalité complexe et subtile, C. Chalier s’interroge donc sur le langage formel qu’il convient de tenir : «Faut-il préférer le langage du philosophe, austère, sobre, rationnel et sévère ou bien faut-il se tourner vers le langage de la mystique juive, celle du Zohar et de la Tradition orale ?». L’auteur constate que, quelles que soient les préférences que l’on puisse avoir, aucune de ces perspectives ne peut rendre compte dans sa totalité de la réalité angélique : «Face à une réflexion qui se prête aux tentations faciles de l’émotion, voire aux délices de l’irrationnel et de l’occulte, la mise en garde philosophique est bien d’avantage qu’une mesure de prudence, c’est une exigence de vérité. Mais sans les audaces des mystiques l’exercice de la sagesse qu’est la philosophie risquerait d’oublier que les limites font signe vers une énigme qu’il faut — parfois du moins — oser franchir, pour tenter d’entrevoir ce qu’elles retiennent loin de nous.»
Même si, à propos de ce questionnement, on parlerait plus volontiers de mystère, on peut remarquer que cette approche prudente de l’auteur correspond à la définition que la philosophie médiévale, à travers Saint Thomas d’Aquin, donnait de la vertu de prudence : la raison humaine éclairée par l’Intellect qui, par nature, dépasse le plan strictement rationnel. Nous voilà donc entraînés à la suite de Socrate et Platon, et de tous les vrais philosophes (Dieu reconnaîtra les siens) qui les ont suivis, dans une quête de la philosophia perennis. Ce n’est, semble-t-il, pas sans raison que certains auteurs ont pu remarquer une profonde similitude entre “le monde des idées” tel que Platon nous le fait appréhender et le plan spécifiquement angélique de la manifestation supra-formelle. Ceci n’interdisant pas l’accès, ou l’irruption, à d’autres plans de la réalité, subtile ou corporelle par exemple. Mais, au fond, ramener une méditation sur l’ange au seul plan psychologique et mental serait lui faire subir le même sort que les idées métaphysiques des anciens philosophes, avant de sombrer sans doute dans l’irrationnel et l’occulte, ce qui est le cas le plus fréquent aujourd’hui. En ce sens, il est clair qu’il est du devoir du philosophe, conscient de cette déchéance, de retrouver le sens substantiel et véritable des mots. C’est un travail auquel se sont attelés un certain nombre de femmes et d’hommes depuis René Guénon, y compris dans le milieu universitaire — et on pourra consulter notamment le travail de Xavier Accart à ce sujet (1).
Il est plus que temps de soutenir et de nourrir l’étroite connivence entre l’intellectuel et le spirituel, qui est pourtant l’objet de tant de préjugés, si l’on ne veut pas voir davantage une partie du plan religieux livré à lui-même dévier vers plus de fondamentalisme et d’intégrisme, en proximité trop évidente des totalitarismes les plus violents. Cette incompréhension du «fait» religieux se retrouve pareillement, mais en sens inverse, dans nos sociétés modernes et matérialistes où certains considèrent encore, et toujours plus, les religions comme l’expression dangereuse d’une manipulation mentale dont il est grand temps de «se libérer».
Dans cette perspective, nous ne pouvons que rendre hommage au travail de Catherine Chalier qui, tout en étant solidaire de la «massa perditionis», selon le mot d’Henry Corbin (2), accepte d’en être les yeux. C’est aussi pourquoi un commentaire neutre, même bienveillant, sur le contenu de ce genre de livre nous paraîtrait insuffisant. C’est donc également à une méditation personnelle sur ce thème, dans une perspective judéo-chrétienne, que nous nous livrerons ici dans la mesure où elle se situe dans le prolongement de ce qui est induit dans l’ouvrage. Nous nous sommes d’ailleurs souvent borné à mettre en évidence des correspondances possibles avec des courants traditionnels qui ne sont pas directement évoqués dans ce livre, mais pour lesquels la source hébraïque est incontournable. Nous espérons ainsi rester fidèle à la fois au travail de l’auteur et à l’esprit de la revue Symbole. Par ailleurs tous ceux qui voudraient approfondir les contenus de la notion d’objectivité pourraient se reporter à la Thèse de Doctorat de M.A. Gillois : De l’objectivité. Essai de philosophie Catholique de la connaissance (3).


"Il est tout à fait impossible que nos esprits d’hommes puissent atteindre de façon immatérielle à l’imitation et à la contemplation des hiérarchies célestes sans user pour cela de moyens matériels capables de nous guider en se proportionnant à notre nature" (Denys l'Aéropagite).


Ouvrir la conscience individuelle par le haut…

Comme dans les autres livres de Catherine Chalier, nous sommes mis ici en contact avec la sève des paroles de la tradition orale : commentaires midrachiques inspirés, éclairant, à la lumière du Zohar, les paroles de la Thorah. Toutes ces paroles de sagesse dont le livre est parsemé sont, en soi, une source de méditation sans fin, d’autant plus que l’on accède ainsi à des textes peu connus. L’idée que les paroles des sages puissent donner naissance à des anges répond à celle que les justes, qui auront instruit et guidé les autres dans la voie de la Justice luiront comme des étoiles dans toute l’éternité… (Zohar I , 15,b) … De même s’envolent les paroles mensongères, mais un démon s’en empare et elles redescendent au fond de l’abîme où il crée, à l’aide de ces paroles, un ciel de mensonge appelé Tohou (Zohar I , 5a). Pour Rabbi Samuel, chaque Parole qui sort de la bouche de l’Eternel donne naissance à un ange.
On voit que nous sommes au cœur d’une complexité qui oblige à faire preuve de prudence dans l’interprétation et de discernement des esprits.
La profondeur de la vision que l’on peut avoir de l’ange est certes conditionnée par nos propres limitations. Si l’iconographie donne des indications qui peuvent être trop facilement schématisées et caricaturées, par malveillance ou faute d’être approfondies ; c’est que les enseignements traditionnels concernant l’angéologie ont, assez souvent, un caractère ésotérique (4) dont rend bien compte le livre Hébreu d’Hénoch et les commentaires traditionnels qui l’accompagnent, dont il est largement question dans cet ouvrage. Denys l’Aréopagite (5) avait en son temps souligné cette nécessaire difficulté à dépasser les représentations quelquefois triviales (les animaux : aigles, lions, taureaux, serpents, chevaux… les nuages, les vents, les ailes, les chars, les roues et autres figures un peu trop matérielles de réalités spirituelles) «pour s’attacher au rayon simple de la Lumière en soi qui demeure stable et affermit tout en se multipliant et en agissant au dehors comme il convient à sa bonté. Car ce rayon théarchique ne saurait nous illuminer qu’enveloppé spirituellement dans la variété des voiles sacrés et adaptés à notre nature humaine. Et il est tout à fait impossible que nos esprits d’hommes puissent atteindre de façon immatérielle à l’imitation et à la contemplation des hiérarchies célestes sans user pour cela de moyens matériels capables de nous guider en se proportionnant à notre nature.» (Des hiérarchies célestes, Chapitre I).

Ce qui est frappant dans ce court passage, c’est le parallèle qui est fait entre le symbolisme et notre perception de la réalité angélique ; dans les deux cas il y a un même risque à figer le sens d’une image dans une seule signification, et à séparer la réalité angélique dans une lumière spécifique, autre que la lumière divine. Dans les deux cas, le danger est lié à un défaut de compréhension qui peut entraîner l’idolâtrie. C’est la crainte de cette incompréhension et des désastres qu’elle engendre qui attise la prudence dans toutes les traditions monothéistes vis à vis d’une angéologie débridée. De même le symbolisme et son foisonnement formel et interprétatif a pu effrayer l’autorité religieuse pour laquelle, si tout est symbole, il n’y a plus de révélation. Il semble que ce soit une crainte tout à fait légitime quand d’un point de vue hiérarchique les différents plans ne sont pas respectés. De nos jours, où la plus grande confusion règne à un certain niveau dans les esprits, les anges et les démons semblent se confondre dans une mêlée inextricable. Le lieu où ce combat est le plus intense est nécessairement le plan intermédiaire de la réalité subtile et psychologique, dans ce qu’elle a de plus inférieur et chaotique en rapport avec le «psychisme cosmique». Mais, au point où nous en sommes, ce sont tous les niveaux de la conscience individuelle qui sont affectés en profondeur. C’est pourquoi il y a urgence à ouvrir cette conscience par le haut : «Il nous faut reconnaître l’action de l’ange divin, écrit Catherine Chalier ; lever un voile sur la dimension spirituelle de nos souffrances et de nos joies, c’est résister à l’amnésie ambiante qui tend à effacer la face invisible de Dieu et à réduire à néant celle qui pourrait la faire pressentir... méditer l’ange. Et cela n’implique pas d’esquiver la tâche humaine, de négliger voire mépriser la modestie des actes et des paroles qui peuvent contribuer à la réparation et à la pacification.»


"Le lieu où ce combat est le plus intense est nécessairement le plan intermédiaire de la réalité subtile et psychologique, dans ce qu’elle a de plus inférieur et chaotique en rapport avec le «psychisme cosmique."


L’universalité du combat de Jacob avec l’ange

Cette interpénétration du bien et du mal, ce combat des ténèbres et de la lumière s’exprime au mieux dans la lutte de Jacob avec l’ange. Les commentateurs qui y voient l’ange d’Esaü nous interpellent et nous rappellent cette idée développée par A. K. Coomaraswamy à partir des données mythiques contenues dans les Vêdas (6) : «Les Dêvas (les anges), et les Asuras (les titans) sont les puissances de lumière et de ténèbres ; s’ils sont distincts et opposés dans leur action ils n’en sont pas moins d’une seule et même essence… Le Titan est un Ange en puissance, l’Ange est encore un Titan par sa nature originelle.» De sorte que le combat qui est mené ici est celui pour la conquête de l’Unité qui est en Dieu seul. Il est justement dit de Jacob qu’il a, par son action, réconcilié le bon et le mauvais côté. «C’est Jacob symbolisant la communauté d’Israël qui unit les deux côtés : le côté droit d’Abraham et le côté gauche d’Isaac. Tout cela étant impliqué dans la vision de Luz-Bethel où il est dit (Zohar I, 150 a) : «Jacob a vu sur cette échelle tous les degrés célestes unis dans un seul faisceau, l’échelle étant l’image du milieu. C’est pourquoi Dieu dit à Jacob : «Je suis le Seigneur, le Dieu d’Abraham, ton père et le Dieu d’Isaac.»

Par ailleurs l’union de tous les degrés est bien manifestée dans ce combat puisque c’est l’ange d’Esaü, c’est-à dire Samaël selon la Tradition, qui est l’ange de la nuit dont la force décroît avec l’aurore et dont le nom est associé à la notion de venin et de jalousie. Mais Jacob refuse d’abandonner le combat : «Je ne te laisserai pas partir que tu ne m’ais béni…» et l’ange lui répondit (Zohar I, 144 b) «Je serai forcé de te servir attendu que tu es arrivé à un haut degré, au point d’être uni avec Dieu (Elohim)». Par le mot Elohim, l’ange ne se désignait pas lui-même, mais il désignait Dieu, c’est pourquoi l’écriture ne dit pas «Eth Elohim» mais «Im Elohim» car Jacob est parvenu à s’unir avec Dieu comme la lune s’unit au soleil.» Ce passage mériterait à lui seul de longs développements.
On comprend que dans cette lutte avec l’ange un combat prodigieux se jouait pour Jacob dans les profondeurs de son psychisme — Jacob n’avait-il pas provoqué la haine de son frère en usurpant sa bénédiction sur les conseils de sa mère Rébecca alors qu’il lui avait déjà habilement subtilisé son droit d’aînesse ? Même si les commentateurs s’accordent à reconnaître qu’il était fondé à agir comme il l’a fait, il y a là un élément de désordre qui doit être intégré, assumé par Jacob (celui qui trompe) pour participer à l’Ordre émané de la volonté divine. Cette double implication, à la fois intérieure et extérieure, subjective et objective, était nécessaire, comme dans l’épisode du songe, puisqu’il s’agit là d’un événement fondateur de la réalité d’Israël. L’universalité de ce combat apparaît à plusieurs reprises dans les commentaires où il est souvent pensé en relation à l’acte créateur où Jacob, à l’image du Créateur doit faire émerger la lumière du Tohu bohu. De même que chacun d’entre nous est appelé «à apporter sa part créatrice au monde en combattant les anges de la confusions, ces puissances qui n’ont pas toutes été soumises par la Parole créatrice au moment du commencement» (p.104 et suivantes).
L’artisan humain, quelle que soit la matière travaillée, à condition qu’elle reste naturelle, prolonge l’acte créateur du commencement plus qu’il ne s’enferme dans une répétition stérile de l’archétype divin. La stérilité serait d’ailleurs, dans ce domaine, le signe d’une infraction ou d’une incompréhension manifeste. On rappellera également, que dans l’œuvre d’art traditionnelle, malakha, on retrouve la racine du mot ange, malakh. Ainsi, à travers l’individualité de l’artiste ou de l’artisan, c’est l’ange qui doit être à l’œuvre… À certaines conditions, l’œuvre d’art, dans son opération, devient rite sacrificiel et son résultat n’est rien d’autre que l’expression de la transparence, ou l’obéissance de l’individualité à son ange qui s’exprime également dans la transparence de la matière à l’idée qui lui a donné forme. On pourrait même dire qu’elle en est le prolongement et que les quatre termes sont en exacte correspondance analogique deux à deux.


"Dans le combat de Jacob, c’est l’ange d’Esaü, c’est-à dire Samaël selon la Tradition, qui est l’ange de la nuit dont la force décroît avec l’aurore et dont le nom est associé à la notion de venin et de jalousie."


L’Ange Métatron

Dans ces conditions il est signifiant de mettre en relation ce combat contre Samaël avec la reconquête de la nature angélique perdue après la chute, telle qu’elle s’exprime dans le livre hébreu d’Enoch (7) à travers la montée extatique de Rabbi Ismaël, après celle d’Hénoch, à la rencontre de l’ange Métatron. La parcelle de lumière divine que le créateur a mis dans l’homme ayant quitté Adam pour se réfugier en Métatron en sorte que celui-ci apparaît comme le double céleste de l’homme. Il est à noter… qu’on le rencontre à la mesure de ses efforts, c’est-à-dire en maintenant une attitude active conforme à la voie initiatique et à la préséance originelle de l’homme vis-à-vis de l’ange. Car si Métraton est l’Ange de notre humanité il nous faut le rencontrer, certes dans sa réalité spirituelle mais également dans l’espace de notre psychisme et l’opacité de notre conscience corporelle. «Le corps humain, malgré sa matérialité et sa déchéance inévitable serait destiné à devenir corps de lumière. Éclairé par la présence de l’ange, le corps porterait en lui, à son insu souvent, cette promesse d’une transfiguration ou d’une résurrection». Il y a là plus qu’une correspondance à faire avec la méditation menée par Henry Corbin dans L’Homme et son Ange (8) et dansLe paradoxe du monothéisme (9), où il s’interroge à partir de différents récits d’initiation ismaëliens sur les rapports entre le mystique et sa Nature originelle, Hermès et son Ange, ou l’Ange Gabriel, «Ange archétype de la nature humaine » — autant de voiles devant l’Ange de la Nature Parfaite, l’Ange de la face ou le Christos Angelos des premiers gnostiques chrétiens. Les différences de point de vue, font apparaître l’universalité du thème, une possible communauté de lumière et, en même temps que sa richesse, sa complexité. «La réunion de l’âme et de son ange, écrit Corbin, ne s’accomplit pas comme une fusion abolissant la polarité des deux termes dans une unité simple. Elle commande une ontologie où l’individuation consomme, non pas les solitudes de l’unique, mais chaque fois le mystère de l’unique qui est deux, du deux qui est unique» (L’Homme et son Ange, p. 42).
Cette polarité ou cette dualité pacifiée, qui est aussi un dynamisme créateur, conduit l’auteur — nous revenons au livre de Mme Chalier — à approfondir le mystère des chérubins du temple, en nous présentant, là encore, des commentaires judicieusement choisis. On pourra retenir celui du Rabbin Haïn de Volozin pour lequel un des Chérubin fait allusion au Saint Béni Soit-Il et l’autre à Israël : «Que la voix de Dieu se fasse entendre entre les deux Chérubins, c’est-à-dire au cœur de leur relation, nous enseigne que le lieu de cette relation réconcilie l’immanence et la transcendance. Quand Israël s’approche de l’Eternel et s’unit à lui, les deux Chérubins se regardent, de même quand Israël répare le monde d’en bas, le monde d’en haut en bénéficie… Seule la parole adressée à un autre que soi éveille ce point où l’invisible et le visible se touchent. Face à face des Chérubins, face à face de Dieu et de Moïse puis de la communauté d’Israël, face à face des frères ou encore face à face de l’homme et de la femme : La voix ne prend pas corps dans l’un ou l’autre des Chérubins, elle passe par eux, comme elle passe entre les humains pour les vivifier parfois.»

Après tout ce qui a été dit, il ne paraît pas nécessaire de polémiquer sur ce que qu’on doit entendre par «le véritable Israël». La vérité ne procédant pas par exclusion, la nouvelle Alliance n’ayant pas annulé l’Ancienne, le Chrétien est mis en demeure de reconnaître ce dont il a hérité pour le replacer dans la lumière Trinitaire. Encore faut-il avoir quelque connaissance de cet héritage et c’est ce à quoi contribuent, après d’autres mais sans aucune répétition, les ouvrages de Mme Chalier. Il pourrait également être intéressant de mettre en parallèle les commentaires des pères de l’Église sur le combat de Jacob avec l’ange et d’en faire ressortir certaines implications au plan initiatique (10).


"La parcelle de lumière divine que le créateur a mis dans l’homme ayant quitté Adam pour se réfugier en Métatron en sorte que celui-ci apparaît comme le double céleste de l’homme."


Pour conclure, et puisque l’Ange Métraton a été évoqué à plusieurs reprises, nous pourrions rappeler ce que R. Guénon, reprenant un commentaire de Paul Vulliaud sur la « Kabbale juive», disait dans Le Roi du Monde (11) à ce propos : «Le terme de Métatron comporte toutes les acceptations de gardien, de Seigneur, d’envoyé, de médiateur. Il est l’auteur des théophanies dans le monde sensible ; il est l’Ange de la Face, mais aussi le Prince du Monde. Métatron est le Pôle céleste comme le chef de la hiérarchie initiatique est le pôle terrestre. Son nom est Mikaël, le Grand Prêtre qui est holocauste et oblation devant Dieu, et tout ce que font les Israélites sur terre est accompli d’après les types de ce qui se passe dans le monde céleste... Ce qui est dit des israélites peut être dit pareillement de tous les peuples possesseurs d’une tradition véritablement orthodoxe…
Il convient d’ajouter que, si Mikaël s’identifie à Métatron, il n’en représente qu’un aspect ; à côté de la face lumineuse, il y a une face obscure, et celle-ci est représentée par Samaël, qui est également appelé Sâr haôlam. C’est ce dernier aspect, et celui-là seulement, qui est «le génie de ce monde» en un sens inférieur, le Princeps hujus mundi dont parle l’évangile ; et ses rapports avec Métatron, dont il est comme l’ombre, justifient l’emploi d’une même désignation dans un double sens…».
Autant dire, si l’on veut vraiment s’interroger sur l’action des anges dans notre monde, qu’il nous faut reconnaître l’ampleur des combats qui se livrent sous nos yeux et dans nos âmes même, avant de s’extérioriser dans un sens assez souvent négatif et destructeur, celui de la haine pure, dans des conflits aussi inhumains que meurtriers. Il nous faut encore faire preuve de la plus grande rigueur pour reconnaître, sous les oripeaux clinquants de la modernité, ou plus insidieusement sous couvert d’un humanisme d’autant plus affiché qu’il est de pure façade et se trouve contredit en permanence dans les faits, le visage déformé de l’Antéchrist qui demande en permanence à être reconnu comme le véritable Messie.
C’est sans doute pour cela que les anges continueront à veiller jusqu’au bout de la nuit en quête d’une humanité digne de ce nom. Ils combattront pour que tous ceux qui cherchent encore une lumière dans les ténèbres puissent accéder et s’élever sur cette échelle, ou ce fil ténu entre le Ciel et la Terre, dont ils ont la garde. Pour que nous puissions tous vérifier la profondeur de cette parole d’Edith Stein et en vivre : «Dieu est la Vérité. Qui cherche la vérité cherche Dieu, qu’il en soit conscient ou non.»

J.-M.L.



Des anges et des hommes, par Catherine Chalier, Albin Michel, 2007, 279 p., 19 €.

(1) Xavier Accart, Le renversement des clartés, Edidit, Archè. - (2) Henry Corbin, L’Homme et son Ange – Initiation et chevalerie spirituelle, Fayard, 1983, rééd. 1994 - (3) Monique Gillois, De l’objectivité, Essai de philosophie catholique de la connaissance. Thèse de Doctorat d’Etat du 12 juin 1982, sous la direction de Pierre Boutang. - (4) On pourra consulter à ce sujet René Guénon : «La Langue des oiseaux», dans Symboles fondamentaux de la science sacrée, NRF Gallimard. - (5) Œuvres complètes du Pseudo-Denys L’Aéropagite, Aubier, Bibliothèque philosophique. - (6) «Anges et Titans», chapitre I de La Doctrine du Sacrifice, Dervy 1978 - (7) Introduction au livre Hébreu d’Hénoch, de Charles Mopsik, Lagrasse, Verdier. - (8) Henry Corbin, Ibid - (9) Henry Corbin, Le paradoxe du monothéisme, Livre de Poche, Biblio-Essais, 1992 - (10) Surtout quand on sait que l’échelle de Jacob est très présente dans certains tableaux de loge maçonnique. - (11) «La Shékhina et Métatron» in René Guénon, Le Roi du Monde, NRF Gallimard.




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À propos de la langue des oiseaux



Un passage de Nicolas Boon (Au cœur de l’écriture p.201) donne une application très éclairante de la “langue des oiseaux” quand il nous indique que le mot hébreu pour connaître est iada‘ qui se termine par la lettre Aïn qui est la première lettre du mot oiseau ‘ oph. «Ce qui signifie que connaître exige l’action de voler. Ainsi le mot connaître suggère-t-il déjà l’état angélique dont l’oiseau est le symbole. D’un point de vue hiéroglyphique le mot oiseau signifie celui qui monte, montée signifiée par aïn, dans la rectitude signifiée par le vav, vers la Face signifiée par la lettre initiale de panim
À propos de la langue des oiseaux, on peut remarquer que le mot oiseau ‘ôph est en correspondance avec la racine ’ôph que l’on retrouve dans ’ôphanim qui désigne une certaine catégorie d’ange proche des Chérubim dans la vision d’Ezéchiel. Les deux mots se déclinent en aïn-vav-phé et aleph-vav-phé. On a donc une transformation du aïn en aleph le signe de la matérialité se substituant à celui de la puissance universelle analogue à la transformation de ’ aor (lumière) en ‘ aor (peau de bête) ce qui est déjà assez parlant en rapport avec le combat de Jacob avec l’ange au moment de son retour en terre promise. Ce qui est encore plus remarquable c’est que le vêtement de Jacob, pris à son frère Esaü au moment de revoir la bénédiction d’Isaac, consistait également en une peau de bête qu’Esaü détenait de Nemrod — et dont la tradition assure que c’était le vêtement qu’Adam aurait reçu au moment de sortir du paradis.
Autre chose : le nom reçu par Jacob est Israël, celui qui a combattu avec l’ange de Dieu et qui l’a dominé : cette racine sâr impliquant l’idée de domination est appliqué au prince des princes, l’archange Michel. Il est dit qu’auparavant ce nom était Ishraël qui implique que Jacob a été «corrigé» ou «redressé» du verbe iashar qui implique toutes les idées de rectitude. Il semblerait d’après certaines fouilles, commentaires de «la bible des peuples», qu’en ce lieu de Pénuel Dieu se chargeait de remettre les hommes dans le droit chemin et que son prophète Balaam transmettait ses menaces…

J.-M.L.