La Vierge et l'archange Saint-Michel dans la mystique judéo-chrétienne (I)
Par CEAPT Symbole copyright, mercredi 11 juillet 2007 à 15:20 - Etudes - #101 - rss
Auteur de nombreux ouvrages et articles (1), Jean Tourniac (+ 1995) a consacré plusieurs études et tout un livre (Sommes-nous des Judéo-Chrétiens ?, 1988) au Judéo-Christianisme — conçu, au-delà des ambiguïtés de la notion, non comme la simple “continuation” du Judaïsme ou au contraire son “abolition” (cf. les velléités d’opposer la “loi de vengeance et de rigueur” de l’Ancien Testament à la “loi d’Amour” du second), mais comme l’accomplissement authentique du Judaïsme (et non son abolition) en et par Jésus Christ. Cette tentative à la fois modeste et profondément traditionnelle de «jeter un regard serein sur l’unité des deux Testaments dans un esprit d’amour» révèle toute sa fécondité dans ce texte* consacré à la Vierge et à l’archange Saint Michel. Dans la première partie de cette étude, Jean Tourniac s’attache principalement à la figure de la Shekinah, aux rapports qui existent entre elle, Saint Michel, l’Ange de la Face et le Nom Schaddaï (le Tout Puissant) — mais aussi avec l’image de la «femme vêtue de soleil, la tête couronnée d’étoiles et la lune sous ses pieds». Dans la ligne du symbolisme traditionnel exposé par René Guénon, il montre toute la richesse de sens de cette image : «d’une part, l’axe vertical qui va de Terre au Ciel empyrée, en passant par l’accomplissement des “petits mystères” avec le franchissement lunaire en bas et par la réalisation des “grands mystères” en haut, dans le char solaire — et (…) d’autre part, la graduation polaire des états supérieurs de l’être, ce qui, métaphysiquement, s’entend du franchissement des chœurs angéliques par l’âme virginale.»

"Alors que Gabriel est l’archange ou l’ange de l’Annonciation et celui des Nations, Michel protège Israël et le Royaume de France".
La Gloire de la Shekinah
Il y a dans le Judaïsme mystique une entité féminine symbolique dont les traits s’apparentent à ceux de la Bienheureuse Vierge Marie : on l’appelle la Schekinah. Elle «manifeste la gloire de l’Éternel» et quelques citations midrashiques la désignent sous les termes de «ma Mère», «ma Fille», «ma Sœur». Pour celui qui n’est point familier avec les structures métaphysiques du Judaïsme, nous rappellerons que la Schekinah est un “intermédiaire personnifié” entre Dieu, l’Éternel, et Sa création. P. Vulliaud, dans la Kabbale juive, écrit — je cite : «Le terme de Schekinah occupe, dans la théorie kabbalistique une place fondamentale (...) ce terme dérive de Scholzan (...) résidence en un lieu. Cohabitation ou plutôt inhabitation.»
Nous reviendrons plus tard sur ces notion. Selon le livre Bahir, elle est aussi invoquée sous le nom de «Bakol», c’est-à-dire «en tout», alors que dans les Aggadoth elle est la fille de ceux qui partent à sa recherche en application de Proverbes VIII, 17 : «J’aime ceux qui m’aiment et ceux qui me cherchent me trouveront». Cette fille est ici la Sagesse, Hokmah, désignation liturgique de la Bienheureuse Vierge Marie. Allons plus avant : fille du Roi, fille de Dieu, elle se cache ou apparaît dans une alternance de phases de visibilité et d’invisibilité qui ont donné aux kabbalistes l’idée d’une représentation lunaire de la Schekinah réfléchissant la lumière divine.
On songe bien sûr au Speculum justitiae des litanies de la Vierge Marie et à l’attribution cistercienne de la lune à Marie et à l’Église. On voit aussi apparaître dans un débat talmudique une comparaison entre le soleil et la lune, d’une part, et l’Est et l’Ouest, d'autre part, mis en correspondance avec la semence à l’Est et la réceptivité féminine à l’Ouest. Dans cette image symbolique, la mère féminine à l’Occident est d’abord, ontologiquement, la «fille de son fils», celui-ci représenté par l’Orient — et l’on ne peut manquer d’évoquer les vers de Dante qui ouvrent le chant XXXIII du Paradis : «Ô Vierge mère, fille de ton fils...».
Fille de la Voix
Autre remarque à faire dans les traits communs aux deux mystiques, la juive et la chrétienne, l’apparition des miracles. Pour le Judaïsme, le miracle est manifesté par le YHWH abolissant en quelque sorte la loi naturelle, et ce, de l’extérieur pourrait-on dire, dans ce qui est visible. En fait, les miracles sont cachés en Dieu, opérés par Lui sous son Nom de toute-puissance — car «à Dieu rien n’est impossible» dira le Christ — mais accomplis par la force ou vertu de la Schekinah.
C’est donc elle, que nous avons comparée à la Vierge Marie, qui soustrait son peuple à la causalité propre à l’ordre naturel et le situe à un niveau causal supérieur que Gershom Scholem nommait «l’ordre des miracles permanents». Or, cette Schekinah, Vierge Marie, est aussi symbolisée par le fruit de «l’arbre de beauté», l’étrog, ainsi que par la présence divine dans la Knesseth Israël, l’Assemblée d’Israël ; c’est un peu la «dame du bel amour» au sein de l’Ecclesia mystique. Comme cette Schekinah est dite également «Fille de la Voix», c’est-à-dire du Son ou de la Parole, qui n’est autre que le Verbe divin, on lui retrouve encore le qualificatif de Dante : «Fille de ton Fils».
Elle enrobe le Verbe, le «fruit intérieur» — le «fruit de tes entrailles», pri Bitneh en hébreu — comme l’aura nimbe le Tout-Puissant, Schaddaï, comme une sorte de “Schakti” de Dieu, si l’on nous permet cette expression... et l’on songe aussitôt au Psaume 91, dit du bouclier ou des protections dans le monde slave et chez les kabbalistes : «Celui qui demeure dans la retraite ou sous l’égide d’El Elion (le Très-Haut), repose à l’ombre du Schaddaï (le Tout-Puissant) : Be-Tsel Schaddaï». L’ombre est précisément l’aura ou le voile de la Bienheureuse Vierge Marie ou encore la nuée réverbérant l’Éternel. Mais ce mot ombre, Tsel, désigne encore la projection ou l’image projetée, l’empreinte. Aussi la Genèse l’emploie-t-elle pour le verset bien connu : «Dieu fit l’homme à son image» — Ba-Tselo.
Qui ne voit que ce Tsel est finalement l’équivalent du mot grec icône ? Puis dans un passage du Sefer ha-hokmah, Tsel est mis pour Etsel qui signifie «à côté de», et en l’occurence «à côté», mais en présence du Royaume “Malkouth”, l’une des Sephiroth de l’Arbre des Sephiroth aux dix stations axiales. Ainsi est-il dit que la Schekinah porte le nom de Malkouth, mais compris comme ce qui, sans être Dieu, est «à côté de Dieu».
C’est à nouveau de l’Ecclesia mystique dont il est question, puisque les écrits hassidiques associent la Gloire, ou Kabod, à la Schekinah et à la Knesseth Israël et lui donnent en outre un impact personnel : chaque membre de la Communauté étant appelé à manifester le mystère de la Schekinah dans sa vie individuelle, sa personne.

"La Vierge enrobe le Verbe, le «fruit intérieur» — le «fruit de tes entrailles», pri Bitneh en hébreu — comme l’aura nimbe le Tout-Puissant, Schaddaï, comme une sorte de “Schakti” de Dieu, si l’on nous permet cette expression...".
La Mère des vivants
Il faudrait encore rapprocher toutes ces descriptions de ce que la gnose juive entrevoit sous les traits du “Metatron”, et nous y reviendrons ; ce dernier, autre intermédiaire personnifié, étant le parèdre de la Schekinah, le Prince de la Face, figure du Kabob de gloire, l’ange de la Face Yahoel, tissé dans l’être de la Schekinah, la Vierge de Lumière — et l’on pressent déjà la nature des liens, tant spirituels que “subtils” qui unissent la fonction angélique et archangélique dont nous aurons à parler avec l’entrée en scène du Prince de la Milice céleste, l’archange Saint Michel, et le rôle providentiel et protecteur de la Toute-Pure.
C’est encore en tant que Schekinah, appelée parfois Matrona et dixième sephira Malkouth, Royaume de l’Arbre de Vie séphirotique que, pour le castillan médiéval Isaac l’Aveugle, inspirateur du célèbre kabbaliste Joseph Ibn Gikatilla, Metatron (dont le nom vient peut-être de «Metûtron», le messager, ou de «Metha-Tronos» auprès du Trône, en grec) assume la sainte mission de Gardien d'Israël «Schomer Israël», et cet aspect particulier correspondant assez curieusement à celui de «Notre-Dame de Bonne Garde» pour les disciples du Christ Jésus.
Reste il est vrai que l’identification de la Schekinah à la dixième sephira, Malkouth, peut être trop restrictive, car la Gloire féminine a d’autres localisations sur l’Arbre de Vie aux quatre niveaux principiels ou mondes des énergies onto-cosmologiques : l’Émanation, la Création, la Formation, l’Agir du fait sensoriel et corporel. C’est l’Arbre des «énergies divines incréées», mais autres que Dieu — pour reprendre les termes de la mystique chrétienne orientale. Nous pourrions dire, avec quelque humour, et au sujet des localisations séphirotiques de la Schekinah, que «tout est dans tout et réciproquement». N’est-ce pas évident puisqu’elle s’appelle «en tout» ? Bakol (et Jean l’Évangéliste prendra Marie sur tout ou «dans tous» ses biens ! Formule à méditer).
Quoi qu’il en soit, cette Schekinah est considérée par certains kabbalistes comme la «Mère des vivants», titre qui, soit dit en passant, convient admirablement à la «fille de Sion», Marie. «Mutans Hevae Nomen» comme le proclamait le vieux cantique de l’Ave Maris Stella. Sa puissance réside dans le trône divin, et dans son sein de nature primordiale, de perfection passive et disponible, toutes choses se tiennent dans l’indistinction première, «parturiente» en un sens. C’est par elle que ce qui est prend «forme et nom» au gré du Vouloir de l’Éternel. Cependant, si la Gloire est le Corps de la Schekinah, l’auréole de nuée lumineuse entourant le triangle divin, au-dessus de cette gloire — de ce Kabod — s’étendent toujours selon la mystique juive, les «quatre camps de la Schekinah», ses quatre demeures cosmiques, ou figure quaternaire et stabilisatrice de l’Homme Véritable et Primordial. C’est ici le domaine des quatre archanges, celui des quatre éléments alchimiques, le domaine des quatre «Arkân» et du cinquième, la «pierre du sommet», rukn-el-arkân dans l’ésotérisme musulman, domaine de l’éther principiel et de l’Esprit, lieu de l’archange Metatron. Arrêtons-nous un instant sur cette représentation quadrangulaire, intermédiaire entre le triangle divin inaccessible et l’orbe de Sa gloire lumineuse, de sa résidence, puisque tel est bien le sens du mot Schekinah (Habitation, Temple et Tabernacle) comme le dit Ezéchiel (37,21), «we-haiah mischekani aleihem» : «Elle sera mon habitation sur eux, eux, mes serviteurs.» On aura reconnu au passage la racine de Schekinah dans Mischekani, «mon habitacle».

"Arrêtons-nous un instant sur cette représentation quadrangulaire, intermédiaire entre le triangle divin inaccessible et l’orbe de Sa gloire lumineuse, de sa résidence, puisque tel est bien le sens du mot Schekinah (Habitation, Temple et Tabernacle) comme le dit Ezéchiel (37,21), «we-haiah mischekani aleihem» : «Elle sera mon habitation sur eux, eux, mes serviteurs".
La Shekinah des quatre camps célestes
Ces quatre archanges, ou pierres des quatre côtés, ne sont autres que ceux de la «quadrature du cercle» céleste, et intitulés dans le Judaïsme, Gabriel, Raphaël, Michel et Uriel.
Nous touchons maintenant au rôle archangélique et plus spécialement à celui de Michel, qui protège Israël et le Royaume de France, alors que Gabriel est l’archange ou l’ange de l’Annonciation et celui des Nations. Leur importance est telle qu’on a pu dire que Michel a déployé le monde au Sud de la voûte céleste et Gabriel au Nord, Dieu lui-même tenant le compas au centre, et c’est pour éviter que les archanges soient égalés à Dieu que dans une citation du «Bereschit Raba» il est écrit que les anges ne furent pas créés avant le deuxième jour, l’Éternel restant seul dans le déploiement de la voûte cosmique. D’où le verset d’Isaïe: «Moi, l’Éternel, je fais le tout, je déploie le ciel tout seul, je cintre la voûte de la terre moi-même, qui donc aurait été avec moi ? »
Seul ? sans doute, mais sans oublier que la Sagesse, dont nous pressentons les rapports avec la Très Sainte Vierge, a été créée avant tous les siècles, comme le conte avec sa grâce poétique, le Livre de l’Ecclésiastique (ch. 24).
Mais pour en revenir à Saint-Michel, distinguons-le déjà des trois autres archanges : Gabriel, qui est le messager divin auprès de Marie, Raphaël, l’archange médecin dont on connaît l’intervention auprès de l’aveugle Tobie et enfin Uriel, l’ange du feu, feu de Dieu, gardien de la Confirmation dans les sept sacrements, alors que, à cet égard, Michel se rapporte à l’Eucharistie, Gabriel au baptême, Raphaël à l’extrême-onction, trois autres archanges étant préposés successivement :
- à l’Ordre : Sealthiel,
- à la Pénitence : Yehudiel,
- et à la bénédiction du Mariage : Barachiel.
Uriel, le moins connu de nos jours, et nous verrons pourquoi in fine litis, est cependant placé par Saint Ambroise à la hauteur des archanges, mais c’est un personnage mythique dans le monde juif et qui n’apparaît que deux fois dans les Écritures : au quatrième livre extracanonique d’Esdras (IV,l et IV,20), et dans l’un des Livres apocalyptiques éthiopiens d’Hénoch, où on le nomme Phanuel. Son rôle est curieusement en rapport avec une sorte d’invisibilité centrale ; aussi dans le Livre Bahir, les 72 Noms divins sont répartis en trois sections de 24 noms, gouvernées chacune par un archonte : ainsi il y a l’archonte ou archange de la Force, Gabriel, présidant aux formes sacrées sur le côté gauche de l’Éternel; l’archonte ou archange de la Foi, Michel, présidant aux formes sacrées sur le côté droit de l’Éternel, mais au centre Ouriel, feu de Dieu, archonte et archange de la Vérité, responsable de tout ce qui est sacré. Uriel, c’estle principe sacral de ce qui est “ordonné” : en langage hindou, on dirait : ce qui est impliqué dans le Dharma.
La femme vêtue de Soleil
Après cette digression angélique, qui ne sera pas la dernière et dont nous prions les lecteurs de nous excuser, nous en revenons à la Schekinah dite des quatre camps célestes. Elle apparaît bien ici comme «l’Arche d’Alliance» avec l’Éternel, la Cité céleste personnifiée par la Jérusalem mystique. Deux citations tirées des Litanies de la Bienheureuse Vierge Marie viennent alors à l’esprit : Domus aurea, Maison d’or, et Fœderis Arca, Arche d’Alliance — et tout cela fait écho aux chapitres XI, XII et XXI du Livre de l’Apocalypse :
«Le Temple de Dieu s’ouvrit dans le Ciel et son Arche d’Alliance apparut...» (XII,19). «Un signe grandiose apparut dans le Ciel : une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête...» (XII,l). «Je vis la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle qui descendait du Ciel d’auprès de Dieu, toute prête comme une épouse parée pour son époux.» (XXI,2).
Arrêtons-nous sur ces descriptions saisissantes. On sait bien que la théologie mariale a toujours accordé ces passages du dernier livre de la Bible, à la fonction sanctifiante et eschatologique de la Bienheureuse Vierge Marie. Dans la liturgie latine, par exemple, et à l’occasion de la fête de l’apparition de la Vierge, l’épître reprend les paroles du témoin : «Le Temple de Dieu s’ouvrit dans le Ciel, et son Arche d’Alliance...» (cf supra), alors que le chant d’entrée clame la gloire de la Cité sainte «toute prête comme une épouse parée pour son époux».
Mais voilà que déjà dans le Judaïsme, l’épouse parée est la sulamite du Cantique des Cantiques — «Tu es noire, mais belle, fille du désert...». C’est la fiancée du Roi, la fiancée du chant nuptial (ou Kâlle) : «Chussen, kâle, Mazel tov !», symbolisant finalement la Schekinah d’Israël. Enfin, autre image riche de sens, dans le symbolisme traditionnel exposé par René Guénon, cette femme vêtue de soleil, la tête couronnée d’étoiles et la lune sous ses pieds, c’est d’une part, l’axe vertical qui va de Terre au Ciel empyrée, en passant par l’accomplissement des “petits mystères” avec le franchissement lunaire en bas et par la réalisation des “grands mystères” en haut, dans le char solaire — et c’est, d’autre part, la graduation polaire des états supérieurs de l’être, ce qui, métaphysiquement, s’entend du franchissement des chœurs angéliques par l’âme virginale.
Or la Vierge apocalyptique intègre en elle la totalité de ces états angéliques, elle les récapitule, d’où la réflexion de Saint Thomas qui nous dit que la Bienheureuse Vierge Marie est placée «sur les confins de la divinité». Mais n’est-ce point également le situs spirituel de la Schekinah, qui est bien aussi le trône de gloire du Saint — béni soit-il —, lui-même accompagné par les quatre archanges, titulaires du nom générique de hayah k’doschah, vie sainte, dans l’œuvre du char dépeinte par Rabbi Chimon, avec leur projection polaire, le Métatron, évoqué précédemment? Ce sont les “Quatre Vivants”, les quatre faces : Lion, Ange, Taureau, Homme, de nos icônes, de nos vitraux des cathédrales ; les quatre couleurs : Vert pour la beauté de l’émeraude, des feuilles, Rouge pour la puissance du rubis de sang, Blanc pour l’éclat et la grâce du diamant de pureté et Bleu pour le manteau royal de saphir reflétant l’azur céleste.

"Ce sont les “Quatre Vivants”, les quatre faces : Lion, Ange, Taureau, Homme, de nos icônes, de nos vitraux des cathédrales ; les quatre couleurs : Vert pour la beauté de l’émeraude, des feuilles, Rouge pour la puissance du rubis de sang, Blanc pour l’éclat et la grâce du diamant de pureté et Bleu pour le manteau royal de saphir reflétant l’azur céleste."
La Reine du Schabbath
Revenons un peu en arrière. Nous avons indiqué qu’il semblait présomptueux d’assigner à la Schekinah un emplacement unique sur l’Arbre de vie de la Kabbale. Effectivement, si on lui reconnaît le gouvernement divin de Malkouth, le Royaume ou le Règne, dixième sephira en bas de l’Arbre, elle est aussi, en tant que principe cosmique, génitrice sacrée, le pivot central de l’Arbre, «l’Arbre de Jessé». Comme telle, elle est constituée «réceptacle des bénédictions d’En-Haut», ce qui, dans la salutation angélique se traduit par l’expression hébraïque «Meleat ha-Hesed», c’est-à-dire «Pleine de Grâce», : tous les mystiques vrais ont perçu cette lactation miséricordieuse de la Vierge, le sein de la sulamite du Cantique des Cantiques, qui fait d’elle un «aqueduc des grâces» entre Ciel et Terre, selon l’axe même de l’Arbre de Vie, ou, comme le dit encore Saint Bernard, un «utérus divin».
Elle est peut-être aussi un trait d’union, jusqu’alors à peine découvert, entre les deux peuples de la Bible, circoncis, Juifs ici, et incirconcis, ou nations, là. Car le pieux Tsaddik qui salue la Schekinah est-il si différent et distinct du Père Bruno Lanteri, chantre de Sainte Rita de Cascia, lorsqu’il assure que «la sainte Vierge est le trône de la divine miséricorde et le canal par lequel nous recevons toutes les grâces» ?
Ce parallélisme entre la Schekinah et la Vierge se poursuit jusque dans le mouvement axial vertical des échanges angéliques de l’échelle de Jacob : montée des supplications jusqu’à la source de toute clémence et miséricorde et de bas en haut, et descente des bénédictions et grâces de haut en bas par l’action de la «toute-puissance de supplication», propre à la Vierge touchant la Toute-Puissance absolue de l’Éternel en Jésus-Christ. A Dieu «rien n'est impossible» dira Jésus et plus tard, après l’Ascension, «toute puissance m’a été donnée au Ciel et sur la Terre» (Matthieu XXVIII, 18-20) ; mais tout au début il y a, souvenons-nous, la prière de Marie aux noces de Cana, prière exaucée alors que Jésus répond pourtant que son heure n’est pas venue ! Quel merveilleux épisode ! Voilà justifié, ô combien, le verset de la salutation «hitpalelli Badenou...», «Priez pour nous !»
Et c’est toujours à la lumière de cet étrange rapport entre la Vierge et la Schekinah qu'il faut concevoir les noces mystiques entre le Chevalier et Notre Dame, entre le Roi et la Reine. On se souviendra de ce rite particulier et solennel de la fête du Schabbath dans la ville sainte de Safed, ville de la «lampe sainte» : Siméon Bar Yochaï.
La Schekinah devient la Reine du Schabbath, à l’heure des vêpres et les kabbalistes de Safed, vêtus de blanc vont, bien avant l’ouverture du Schabbath, au devant de la fiancée céleste en chantant des psaumes ainsi que l’hymne composé par Schlomo Alkabez de Safed, inspiré du Cantique des Cantiques : «Lecha Dodi likrat kala...!» : «Va mon Bien-Aimé au-devant de la fiancée», «Pnei Schabbath Ne-kavla...» ; «Au devant de l’accueil du Schabbath». C’est l’accueil de la grâce du septième jour : Yom Schabbath, jour de la paix profonde et septénaire. Puis voilà qu’au dernier verset du grand hymne, on se tourne vers l’Occident et l’on s’incline devant celle qui vient, la fiancée, la Reine des Cieux. L’usage est parfois de réciter les psaumes du Schabbath les yeux fermés, car le Zohar nous apprend qu’elle est la «Belle Vierge qui n’a pas d’yeux». Pourquoi ? Parce qu’elle les a perdus dans l’Exil tant elle a pleuré. C’est la Vierge en pleurs, mais cette description a-t-elle vraiment de quoi surprendre le visionnaire chrétien dévôt de la Vierge Marie ?
Quoi qu’il en soit, dans la ville de Louriah, le lion de Safed, c’est bien à la Vierge, fiancée céleste, qu’étaient rapportées les prières traditionnelles de Schabbath, tirées du Cantique des Cantiques lorsque s’accomplissait le rite dit d’aller chercher la fiancée. En rentrant à la maison, il convenait d’embrasser les mains de la mère de famille, autre allusion à la maternité sanctifiée, puis de tourner en silence autour de la table en tenant des bouquets de myrrhe nuptiaux, enfin de chanter le salut aux anges : «La paix soit sur vous, Anges de la Paix», salut précédant la lecture du 31ème chapitre des Proverbes de Salomon, intitulé Eloge de la Femme vaillante... et qui, dans la liturgie catholique, est devenue l’Épître de la messe dite «Cognovi» ou Messe d’une sainte femme.
Mais la femme vaillante, c’est aussi la courageuse, nous allions dire avec humour et en songeant à Berthold Brecht, la «Mutter Courage» ; la femme combattante, c’est la Vierge armée en bataille que nous allons bientôt rencontrer dans ce parcours initiatique du Judéo-Christianisme.
Signalons cependant, avant d’en arriver là, que la “Vierge-Schekinah” devient en certaines circonstances, le vêtement du Seigneur, elle l’entoure comme l’arche de gloire, la rotondité protectrice, elle le nimbe et le cache encore au regard, telle la Vierge parturiente, celle dont les entrailles ont vêtu le rejeton de David et Fils de Dieu, le fruit béni de ses entrailles, «Baruch Phri Bitneh Yeschouah...» dit la salutation angélique.
Au sujet de ce vêtement virginal, voici ce qu’écrit Paul Vulliaud : «Le terme vêtement, Malbisch, se transforme par guématrie en celui de Haschmal de la vision d’Ézéchiel ; or, Hasch et Mal, désignent les (Gloire, Éternité, Victoire, Constance), et Hod (Majesté, Gloire réverbérante). II désigne la puissance d’après laquelle l’économie des âges est établie et, dans son langage ésotérique, le kabbaliste parle des six jours de la Genèse alors qu’il s’agit des six millénaires au terme desquels se produiront le grand combat et la victoire finale par la force de la Vigne “appelée Zath”», et, ajoute Vulliaud «ce mot désigne bien la Schekinah».

"L' importance des quatre archanges est telle qu’on a pu dire que Michel a déployé le monde au Sud de la voûte céleste et Gabriel au Nord, Dieu lui-même tenant le compas au centre, et c’est pour éviter que les archanges soient égalés à Dieu que dans une citation du «Bereschit Raba» il est écrit que les anges ne furent pas créés avant le deuxième jour, l’Éternel restant seul dans le déploiement de la voûte cosmique."
Les Quatre Vivants
Avant de conclure sur ce point précis, il nous faut attirer l'attention d'abord sur la résonance du passage précité avec l’épisode de Cana : à Cana, les six urnes, ou si l’on veut les six millénaires, sont vidées, et ce que demande la Vierge, avant que l’heure ne soit venue, c’est le vin, c’est-à-dire le fruit de la Zoth, de la Vigne de la Schekinah. Ensuite, il faut savoir reprendre le mot Haschmal. Vulliaud ne donne pas son emplacement dans la vision d’Ézéchiel. Eh bien, il s'agit d’un passage d’Ézéchiel 1,4 — nous citons : «Je regardai, et voici, il vint du Septentrion un vent impétueux, une grosse nuée et une gerbe de feu qui répandait de tous côtés une lumière éclatante, au centre de laquelle brillait comme de l’airain poli sortant du milieu du feu» et le verset 5 de continuer avec la description des quatre animaux, quatre faces, etc. On connaît cette description. Or, ce Hasch-Mal, c’est donc, en fait, le «quelque chose» au centre du feu qu’aperçoit Ézéchiel, du feu tourbillonnant, jaillissant, flamboyant et l’on dit que par ces deux termes Hasch-Mal est justement désignée la Schekinah, présence divine, habitation de Dieu, Domus aurae, ubiquité de Dieu et point central du Cosmos, là où ne cesse de s’exercer la Providence de Dieu et le service des chérubins dans le chant du psaume 113 : «Allelou-Yah», louons l’Éternel «Qui est semblable à l’Éternel ?» «Mika-Adonaï ?» (113,5).
Au centre de ce feu, les Quatre Vivants, ou les quatre Hayoth, se déplacent avec un bruit de milliers de myriades d’anges supérieurs et sous la conduite du mystérieux Metatron. Ce bruit est dit être celui du “chant de la Schekinah”, le bruit du Schaddaï, le Tout-Puissant. Au passage, notons que le règne de la Schekinah est nocturne, car de jour elle s’identifie aux sephiroth d’En-Haut, dont le centre est Tiphereth, la Beauté-l’Amour — et la Vierge n’est-elle pas la «mère du Bel-Amour» selon le livre de la Sagesse, et l’Épître de la liturgie du Cœur Immaculé ? Sa nuit, c’est celle de la Sulamite du Cantique des Cantiques : «Tu es noire, mais belle, fille du désert...», expression qui donne à méditer, nous le verrons.
Cependant, avant de reprendre le fil de cet exposé, il faut ajouter que ce mot Hasch-Mal de la vision d’Ézéchiel est employé de nos jours en langage profane, pour désigner, certes quelque chose de brillant, un météore ou charbon ardent, mais aussi, prosaïquement, l’électricité ! Dans le Talmud, c’est un être de feu qui parle ou loue le Créateur, unissant le verbe Mallel, parler, et Esch, feu ; une autre étymologie voit dans ce mot l’union de Nehoschet, en hébreu le cuivre, et Melalah, en chaldéen l’or.
Mais revenons, après cette digression, à la victoire finale de la Schekinah mentionnée par Vulliaud dans le passage précité de sa Kabbale juive. Nous voyons clairement poindre une fonction de justicier et de combat, dévolue à la Schekinah comme à la Bienheureuse Vierge Marie et à l’archange Saint-Michel. Vulliaud considère en cela le mystère de la loi orale ou des commandements, Mitsvoth, assurant le gouvernement d’Israël sur la terre sainte. Il y a donc une intervention d’ordre eschatologique, en principe limitée au Peuple élu dans la perspective vétérotestamentaire de la Schekinah, mais universalisée dans la perspective néo-testamentaire de la Bienheureuse Vierge Marie et dans celle de l’ésotérisme hébraïque, puisqu’il est écrit en Zohar (II,69,6) : «Tous les peuples entreront sous les ailes de la Schekinah». Certes, le rabbinat interprète ce verset comme impliquant la conversion générale à la loi israélite, mais ce qui est en tout cas indéniable, aux dires de Vulliaud, c’est que «la théorie de la Schekinah se termine par une vision triomphale : le mal sera vaincu. La Schekinah achèvera son rôle rédempteur en exterminant les légions de Samaël, le génie ou prince de ce monde.» N’est-ce pas ici la Vierge Marie écrasant la tête du Serpent ?

"Le Saint des Saints : le lieu où réside la Schekinah, présence divine, habitation de Dieu, Domus aurae, ubiquité de Dieu et point central du Cosmos, là où ne cesse de s’exercer la Providence de Dieu et le service des chérubins"
Le Shaddaï : Celui dont le Nom est saint
C’est à point nommé que nous retrouvons donc cette image de la Vierge «rangée comme une armée en bataille», ou de Saint-Michel terrassant le dragon, le perçant de sa lance ou de son épée flamboyante. Le moment aussi de reprendre le Livre de l’Apocalypse : «Il y eut un grand combat dans le Ciel», c’est-à-dire dans la sphère subtile. C’est alors le triomphe de la Sainte Sion, précisément appelée «La Vierge», dans le Zohar, «Jérusalem la Sainte», autre qualificatif de la Vierge, «Cité Céleste» ; elle devient alors, la métropole messianique rassemblant toutes les Nations dans le sein d’Israël. D’où le midrash pour les temps messianiques : «Athid Yeroushalaïm le Hâasoth metropolim kol ha-goïm» (Jérusalem, métropole de tous les peuples).
René Guénon a établi de son côté un rapport entre la Schekinah, Metatron, Mikaël et le Schaddaï, ou nom du «puissant de Jacob», celui qui fit pour Marie de grandes choses, et dont le Nom est saint selon le Magnificat, celui qui, couplé avec le Nom El (Dieu) forme le qualificatif “DieuTout-puissant”: El Schaddaï, employé de nos jours dans la liturgie catholique de langue hébraïque à Jérusalem pour s’adresser au Père dans la Trinité. Ouvrons ici encore une parenthèse. Dans la tradition judéo-sinaïtique, ce Schaddaï est aussi le Nom caché de Jésus, aussi Mikaël Rodkinson pourra-t-il écrire dans son ouvrage sur les Talismans et Amulettes que «d’après la tradition transmise par Moïse sur le mont Sinaï et qui prescrit de porter les lettres Daleth et lad sur les tephillim, l’on peut croire que ces lettres servirent aux tephillim juifs-chrétiens, le Daleth étant l’abréviation de Ben David, fils de David, et le lad, celle de Yeschoua, Jésus. Ils les employèrent avec le Schin, symbole de la Trinité.»
C’est une explication ; il y en a d’autres, par exemple lorsque le Daleth prend le sens de la “porte”, sens propre à la lettre elle-même. Il en est encore une venant d’autres sources, parfois dites “éliaques”, extra-organiques, toujours vivantes, mais non institutionnalisées, et qui veut que le Schin réfère à Salomon, Daleth à David et Yod à Yeschoua-Jésus, l'ensemble de ces trois initiales formant le nom du Puissant : Schaddaï, interprétation qui fut celle d’un symbole de la «triple enceinte», dans certaines organisations médiévales d’ésotérisme chrétien, et que nous avons citée dans Les tracés de lumière (2).
On peut penser que ces considérations, si elles font diversion, nous éloignent des réflexions sur la Vierge et Saint-Michel ? Peut-être pas. Et l’on relira L’Ésotérisme de Dante de R. Guénon (3) pour les rapports entre Saint Michel, l’Ange de la Face, le Nom Schaddaï et la Schekinah.
Or le nom de 72 lettres de la mystique juive est en relation guématrique avec la Miséricorde Hesed, qualité propre à la Toute-Pure et qui vaut 72 ; les kabbalistes disent : «Schem ha-Mephorasch, schel schebaïm v’schetim, hou schem ha-Hesed v’ha-Rahmin». Traduisons : «Le nom explicite de 72, est le nom de la Miséricorde et de la Clémence». C’est le développement du Tétragramme imprononçable et cela signifie l’appel, par la prière, aux 72 qualités divines. C’est en ajoutant la terminaison El (Dieu) ou Yah (réduction du Tétragramme) aux qualités précitées que l’on forme le nom des 72 anges et des 72 échelons de l’échelle de Jacob, échelle totalisant de Ciel en Terre, le plérôme angélique lui-même entièrement récapitulé dans la Vierge Marie.
Un ange, toutefois, ne tire pas son nom d’une qualité divine, mais correspond à une interrogation fondamentale adressée à toute la hiérarchie angélique et à tout le monde créé. Cet ange, c’est Michel, Prince de la milice céleste, Bouclier de David identifié à la Schekinah par le truchement du corps de celle-ci, savoir son parèdre : Metatron. C’est Michel qui va mener le grand combat final de la Schekinah tout comme Metatron va livrer combat à Samaël, le soleil noir, tout comme le Christ va combattre l’Antéchrist. Pour cela, il juge, et son jugement tient dans la réponse à la question posée par son Nom : MI — qui — KA — comme — EL — Dieu ?
J.T.
1) Parmi ses ouvrages citons : Melkitsedeq ou la Tradition primordiale (Dervy 1986), Principes et problèmes spirituels du rite écossais rectifié et de sa chevalerie templière (Dervy, 1990), Lumière d'Orient (Dervy, 1979), Symbolisme maçonnique et tradition chrétienne (Dervy, 1993), Vie posthume et résurrection dans le judéo-christianisme (Dervy, 1984). La présente étude est extraite d’un ouvrage aujourd’hui épuisé, intitulé Du Judaïsme au Christianisme, éd. du Soleil Natal, 1995. Nos remerciements à son directeur, Michel Héroult, qui a bien voulu nous autoriser à publier ce texte (Michel Héroult, éd. du Soleil Natal, 8 bis rue Lormier 91580 Etrechy- Tél : 01.60.80.24.33. soleil.natal@club-internet.fr
2) Jean Tourniac, Les tracés de Lumière. Symbolisme et Connaissance. Coll. Chemins initiatiques de la tradition occidentale, Dervy.
3) Cf. René Guénon, L'ésotérisme de Dante, Editions Traditionnelles, Paris.

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