Claude Mettra : sous le soleil de Saturne
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 10 juillet 2007 à 16:30 - Portraits - #98 - rss
Il en est des hommes comme des pierres : ils sont multiples, généralement communs mais parfois rares et précieux. Claude Mettra (1922-2005) fut l’un de ces quelques “élus” dont l’existence participe au secret des choses. Homme de radio fécond, auteur inspiré d’une dizaine d’ouvrages historiques, poétiques et symboliques, sa vie est presque à l’image du siècle qu’il a traversé : le grand passage de la terre à la ville et le déracinement qui inévitablement l’accompagne, cette Mélancolie qui est la moderne malédiction du citadin coupé du transcendant. Portrait d’un “déchiffreur de signes”...

Claude Mettra (1922-2005) : "La beauté d'un visage surgit de la nuit. Elle est la synthèse de la présence et de l'absence."
Musiques et errances
C’est le cas de Claude Mettra dont la naissance en 1922 dans le bourg de Villersexel, en Haute-Saône, l’a ouvert à tout jamais au langage du monde. «La vie est un éternel retour. Le monde, en effet, se met en marche de lui-même par la Parole, cette Genèse qui est le Son originel. Si nous sommes aujourd’hui dans la mélancolie, c’est à cause de l’oubli de ce Son des origines », nous confia une fois ce conteur de mémoires sans cesse à la quête des souvenirs de cette première musique. Arraché au sol, il n’est plus alors question que d’un pélerinage sans fin à la recherche du “signe”, de ce cygne blanc — polaire et primordial —, compagnon et emblème de Lohengrin, et dont Claude Mettra a finement mis en lumière le mythe nordique dans sa Légende des Niebelungen. Le pélerin est alors celui qui chemine, qui marche en frappant le sol — comme la mesure — de ses pas. «J’aimerais aujourd’hui écrire un livre sur le pied. Le pied est le secret de l’homme car la terre appelle le pas. D’où l’importance aux temps médiévaux du pèlerinage, car le pas et le cheminement sont incantation.» Une prière itinérante et permanente vers l’Origine de toutes choses...
Et c’est pourquoi, de ses années d’études au lycée Victor-Hugo de Besançon, il garda à jamais chevillé au corps et à l’âme le goût pour les balades et la découverte par la marche des paysages : «Mon destin est intimement lié au pays qui m’a vu naître. Tout ce que je suis, tout ce que je suis devenu, tout ce que j’ai tenté d’exprimer, je le dois aux villages dont les cloches rythmèrent mes rêveries d’enfance et aux sentiers que mes pas foulèrent dès que je fus en âge de marcher». Cette prégnance du sol, des éléments et des songes ne le quittera jamais plus. On lui doit une dizaine d’ouvrages symboliques, historiques et poétiques qui feront de leur auteur un cherchant impénitent, l’éternel “déchiffreur de signes” et le conteur d’un âge désormais révolu ; celui où — à l’instar du Merlin de La Morte d’Arthur de Mallory — «la pierre, la bête et l’homme ne faisaient qu’un et où la mort n’était qu’un rêve…».
De l’accès à cette primordialité, Claude Mettra en chercha perpétuellement les portes, les failles et passages qui par les songes nous conduisent à l’Unité par-delà l’illusion pesante de la matière. Ce sera le propos de nombre de ses livres — de Rabelais secret à son lumineux Van Gogh — que d’essayer de lire ce langage subtil du monde, oublié par les hommes comme ils ont oublié la beauté radieuse de leur enfance. Dans la Madeleine à la veilleuse, le conteur évoquera à ce propos «l’expérience singulière qui est échange, par le souffle, avec la glèbe ; de la forêt, avec le chant secret de l’arbre et de l’herbe». Cet autre côté du monde qui est le jardin de Dieu. En un onirique voyage sur la nef des fous, des “fols” et de ces feuilles que l’on scrute ou que l’on écrit pour essayer de retrouver en soi la musique lointaine de l’Âge d’or ; celle qui pourtant annonce l’éternel retour du Roi et de toutes choses en leur premier et unique principe.

"Mon destin est intimement lié au pays qui m’a vu naître."
Melencholia
Perte, oubli des origines, assourdissement des sens, tels sont les symptômes évidents de ce saturnisme de l’Esprit qu’est la Mélancolie. Et c’est également le livre-maître de notre écrivain des commencements dans son évocation de Saturne, ou l’herbe des âmes. De l’énigmatique gravure de Dürer — Melancholia — à la figure sombre de ce veilleur du monde souterrain par excellence qu’est Kronos, éternellement dévoreur, ce livre retrace à travers l’évocation de ce grand mythe antique toute la fine alchimie de l’âme dans ses tentatives de retour vers la lumière. «C’est avant tout le souvenir de l’unité perdue qui caractérise la souffrance du saturnien. Perdu dans l’épais, l’obscur, il aspire à reparticiper de nouveau à ces forces originelles qui sont l’essence du monde.» Souffrance du monde moderne et de ses pollutions matérielles et psychologiques qui sont alors vécues comme autant d’abdications et de renoncements.
Saturne, depuis toujours associé au plomb et à sa lourdeur, incarne ainsi la double et cruelle désillusion de l’arrachement à l’Âge d’or, vu depuis la Renaissance comme l’avenir certain de l’humanité mais traditionnellement placé depuis toujours au commencement de toutes choses. «C’est ici toute la problématique chrétienne — mais universelle en fait — de la chute originelle et de la question du Mal. C’est surtout pour moi la perte du mode fusionnel et le triomphe de l’ego. Nous savons au plus profond de nous que nous ne coïncidons plus avec ce que le destin a tracé pour nous et cela nous rend profondément malheureux. Voilà pourquoi Saturne est le type même du souffrant : chassé de l’Age d’or pour les terres souterraines, il est comme l’homme dans un purgatoire de douleur en attendant le retour cyclique de l’harmonie. C’est dans l’acceptation de soi que réside le destin de chacun…»
Une interrogation jusqu’au bout aussi présente pour lui que lorqu’il battit pour la première fois le pavé parisien — c’était dans cet après-guerre alors si porteur d’espérances — à la rencontre du milieu surréaliste qu’il fréquenta assidument. André Breton, Mircéa Eliade, Karl Graf Durckheim, l’ethnologue Marcel Griaule — le premier occidental à avoir pénétré le cœur de la culture Dogon —, et bien sûr Gaston Bachelard, sont autant de jalons posés comme des repères dans l’existence de Claude Mettra, autant de rencontres et autant d’amis : «Quand je déjeunais chez Bachelard, il descendait toujours à la “Maub” — entendons la place Maubert — pour chercher du pain, souvent un pied chaussé, l’autre en pantoufle... Sa vie ne fut qu’onirisme... Quand je désespère, je relis Bachelard», nous confia un jour, l’œil amusé.
De cette incursion au pays des rêves, le lecteur pourra extraire la substantifique mœlle en parcourant ses deux très belles études sur Bosch et Bruegel. Entraînant avec lui l’audacieux, c’est dans une mise en abîme — celle des archétypes — que le conteur décrypte l’œuvre picturale de ces vieux Flamands qui, mieux que quiconque, surent illustrer l’éternel combat de l’ombre et de la Lumière, l’éternelle sarabande de l’esprit en quête de délivrance. «Ô ma chère petite âme…», pleurait Nerval en attendant Aurélia dans le vol d’un papillon, comme l’on attend le retour de l’aube après la nuit obscure…

"Saturne est le type même du souffrant : chassé de l’Age d’or pour les terres souterraines, il est comme l’homme dans un purgatoire de douleur en attendant le retour cyclique de l’harmonie."
Post Tenebra...
Et c’est ainsi, loin des fureurs intellectuelles de Paris, que le veilleur des songes continua inlassablement d’écouter le chant éternel de la nature pour récapituler une vie de perceptions et de sensations : «L’art de la vie, c’est d’apprendre ce que la vie nous murmure ; et plus que tout, d’apprendre à désapprendre...», disait-il alors. Et toujours des projets plein la tête, des manuscrits plein les tiroirs — mais surtout l’obsession de la musique : ce rythme du monde. Et notamment en 1994, la très profonde mise en texte du mystère dansé, Marie-Madeleine, de la danseuse étoile et maître-d’œuvre Françoise Dupriez-Flamand. Une rencontre pour lui capitale, celle du texte — qu’il tenait à lire à chaque représentation —, de la musique bien sûr et de la gestuelle parfaite du corps, une autre façon «d’ouvrir les cœurs à l’enchantement du monde». Et peut-être enfin l’occasion de résumer une vie qui participa de ces trois passions.
De ces passions, de cette poésie qui toujours habita cet homme des ondes et de l’Onde, il nous reste aujourd’hui la voix, humble et chaleureuse, mais qui toujours ne cesse de nous interroger à l’heure cruciale où chaque question fait sens : «J’ai bouclé la boucle mais je n’ai toujours pas de réponse. Ai-je bien écouté ?». Nous ne saurions pour notre part en douter !
J.G.
Bibliographie
Histoire :
- Michelet. Éd. J’ai lu, 1966.
- Le Grand printemps des Gueux. Chronique de l’An 1525. Éd. Balland, 1968. Superbe chronique imaginaire d’une jacquerie mystique qui enflamma l’Allemagne impériale de 1525.
- La France des Bourbons. D’Henri IV à Louis XIV. Éd. Rencontre, 1968-1969. 2e édition, Éd. Complexe, 1981.
Imaginaire, vision et mythologies :
- Rabelais secret, une religion de la Joie. Éd. Grasset, 1973.
- Vincent Van Gogh, le vertige de l’absolu. Éd. Screpel, 1973. 2e édition, Éd. Le Félin, 1997.
- Peter Bruegel. Éd. Screpel, 1976.
- Jérôme Bosch. Éd. Screpel, 1977.
- Au-delà des portes du rêve. En collaboration avec Roger Dadoun. Éd. Payot, 1977.
- Saturne, ou l’herbe des âmes. Éd. Seghers, 1981. 2e édition augmentée, Éd. Dervy, 1997.
- Celle qui rêvait sous l’algue. Éd. Solaire, 1982.
- Dialogues avec l’Ange. Préface et présentation des textes de Gita Mallaz. Éd. Aubier Montaigne, 1982.
- La Chanson des Nibelungen. Ed. Albin Michel, 1984. Présentation de Michel Cazenave.
- Théâtre des Songes. Éd. Folle Avoine, 1999.
- La Maison d’Ombre. Philosophie des caves. Essai. Éd. Fata Morgana, 2000.
- L’Ange au matin de mai, petite mythologie de printemps. Éd. Folle Avoine, 2000.
Poésie :
- La Fiancée des cendres. Poèmes. Éd. Lettres vives, 1999.
Lieux :
- Meaux, vingt siècles d’histoire. Éd. Actica, 1977.
- Le Doubs, (album) Éd. Romain Pagès, 1990.
- France. Album. Éd. Herme, 1999.

Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.