Le lancement de Symbole avec Frédérick Tristan
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 5 juin 2007 à 17:25 - Revue Symbole - #92 - rss
Pour fêter la parution de son premier numéro papier, l'équipe de Symbole a accueilli, le lundi 14 mai rue de Vaugirard à Paris, une centaine d'amis. Notre rédacteur en chef, Jean-Marie Beaume, présenta notre ardente aventure intellectuelle et spirituelle. Puis notre "parrain", Frédérick Tristan, anima la soirée par une conférence dont il a le secret sur "Fiction littéraire et réalités spirituelles" avant de dédicacer son récent roman Dernières nouvelles de l'au-delà (Fayard éd.). Le cocktail permit à chacun de rencontrer un certain nombre d'auteurs, tels Luc de Goustine, Philippe Barthelet, Xavier Accart... et de faire connaissance avec les responsables de Symbole. En écho à cette soirée, nous vous proposons l'intégralité de la conférence de Frédérick Tristan.

Frédérick Tristan : "En tant que romancier, je me sens plus artiste qu'intellectuel, et il se peut que ce soit ma part de talent." Photo : Louis Monier.
IMPORTANT ! :
Pour commander ce premier numéro en librairie, il est nécessaire de préciser la référence complète du titre de l'ouvrage ("La Nature et le sacré", Éd. Dervy).
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Fiction romanesque et réalités spirituelles
Frédérick Tristan
Mes chers Amis,
Si vous le permettez, je vais commencer mon propos par une confession. Jamais, lors de mon travail d'écriture, je ne me suis posé la question du rapport entre la fiction littéraire et mon expérience intérieure. La raison en est simple. Les deux appartiennent à la matière même de mon existence, et cela depuis très longtemps. Plus qu'un intellectuel, je suis un artiste, ce qui peut s'entendre de diverses façons. J'avoue que j'aimerais, par humour, être comparé à un artiste au fourneau que vous l'entendiez en terme de gastronomie ou d'alchimie. En effet, je n'ai jamais conçu un récit que comme un réel enfantement, la part du père (entendez de l'esprit spermatique) étant certes nécessaire mais inférieur à celui de la mère (entendez de la conscience, voire de l'âme, le réceptacle à féconder.) Cette audacieuse comparaison, non exempte d'une vérité d'expérience, a du moins le mérite de remettre à sa place la part volontaire d'un écrivant tel que moi. Je suis, en effet, plus guidé par un onirisme éveillé et un somnambulisme actif que par une stratégie esthétique ou éthique.
Question, par exemple, que je ne me suis jamais vraiment posée : qu'est-ce qu'écrire ? Pourtant je sais bien que ma vie est un récit et qu'en écrivant j'en invente un autre. Aussi est-il préférable que cet autre soit une invention issue d'une réserve d'images, ou d'idées, ou de je ne sais quoi qui appartienne vraiment à quelque chose du vécu, à un degré ou à un autre- et cela peut aller du concret le plus réaliste à l'abstrait le plus débridé. Pourquoi ? Parce que l'art est une façon de transformer la réalité en une réalité seconde. Récit sur récit. Mise en abyme. Et puisqu'on ne peut faire autrement, exagérons donc cette évidence pour en faire une somme imaginaire qui alerte la tribu.
Encore faut-il que cet imaginaire troublant soit bien nourri. Vous savez que nous sommes faits des aliments que nous mangeons. Vous connaissez les «viandes mauvaises» de Pascal. J'ai eu le bonheur et l'honneur de lire de grands livres, de rencontrer des milieux exaltants, de me lier d'amitié avec des esprits profonds. Tout cela m'a nourri et, autre chance, s'est développé en moi comme ces pastilles japonaises que l'on jette dans l'eau et qui se changent en jardins fleuris. Il est clair que cet ensemble aurait pû demeurer une salade hétéroclite. La Chine ! L'Orthodoxie ! Le Compagnonnage ! Dostoievski ! L'Alchimie ! Les Romantiques allemands ! Jacob Boehme ! La Kabbale ! La Franc-maçonnerie ! Thomas Mann ! Le Soufisme ! Le Tao ! Les contes pour enfants ! Le Paléo-Christianisme ! Le Yiddish ! Tant d'autres, plus excitants, plus profonds, plus vifs les uns que les autres. Tout être humain connaît cette accumulation culturelle qui, dans certains cas plus prégnants, peut devenir existentielle. Ce trop-plein se niche plus ou moins bien dans la mémoire. Fatras de grenier ou de cave ? Ou bien réservoir organisé, dynamisé ?
Le jeu de l'écriture m'a aidé à incorporer ces multiples influences sans que ma conscience ait eu à subir les contradictions apparentes de ces divers enjeux. C'est qu'en projetant dans un récit onirique les images et les concepts, en les attribuant à des personnages, en les situant dans des événements, il me devenait possible de les situer dans l'invisible. Et cela, hors de tout contexte social, psychologique ou religieux, dans un dialogue non plus avec moi-même, mais avec un autre, attentif, que, par un tendre humour, je me permettrai d'appeler l'ange. Au vrai, pour employer un grand mot, il s'agit d'un épiphanisme. D'où le fait qu'instinctivement je n'écrivis que très rarement des données ayant un rapport direct avec ma vie. Ma personne sociale, le monsieur Baron de l'Industrie et du Fisc, n'eut jamais aucun accès à l'écriture, et d'ailleurs l'auteur Frédérick Tristan ne porte pas son nom.
Il y allait d'une bonne (et très mauvaise) raison : sous le coup d'une émotion vive, je perdis la mémoire à 9 ans, en mai 1940, mémoire de mon enfance, et, en prime, perte de la faculté de me souvenir de mes rêves nocturnes. Que l'écriture et la fiction aient été une enfance et un onirisme de remplacement, il se peut. En tous cas, c'est vraisemblablement le moteur qui me pousse si fort, si quotidiennement, à écrire, et cela depuis le funeste événement. Funeste et providentiel puisque c'est lui qui a fait de l'auteur cet écrivain bizarre que la critique a toujours tenu pour une exception dans le courant littéraire, et qu' aujourd'hui elle préfère oublier, n'en comprenant ni la démarche, ni le sens.
Très tôt, je fus confronté à la rébellion
Je n'aimais pas la société dans laquelle je me tenais. Au-delà de la crise d'adolescence qui surgit à travers les poèmes véhéments de Daniéle Sarréra, un véritable retournement du regard s'imposa. Cet œil intérieur fut, certes, critique, mais surtout, me semble-t-il, tourné vers les réalités spirituelles qui l'orientaient, fût-ce contre sa volonté d'analyser et de comprendre. Très vite, en effet, je compris qu'il n'y avait rien à comprendre, mais qu'il fallait s'ouvrir à la connaissance par le chemin du cœur. Non pas l'émotion, le sentiment, mais le cœur à droite tel qu'il est invariablement marqué sur la figuration du Christ en croix, et tel que Ramana Maharshi en parle à propos de la méditation et de la compassion profonde. Ainsi, l'épiphanisme que j'évoquais s'emplit-il de ce silence habité, mes romans n'étant que des anamorphoses d'une figure centrale que, ne fut-ce que par pudeur, je ne pouvais laisser qu'entrevoir. Encore, la plupart du temps, n'étais-je qu'un mercenaire de l'écriture au service d'un récit qui me dépassait. Récit forcément masqué, parce que les mots sont des masques et que la réalité n'est qu'une illusion commode qu'il importe de démasquer. Démasquer avec des masques ? En rajouter ? Voilà bien dans quel rouet l'auteur se retrouve investi. Citons Novalis : «On ne comprend pas le langage parce qu'il ne se comprend pas lui-même.» «Le vrai sanscrit, ajoutait-il, trouvait dans la parole sa finitude. La parole était sa joie et son être.»
Une autre façon d'envisager le récit s'impose à notre temps
La plupart des romanciers continuent leur petit bonhomme de chemin prosaïque: métro, boulot, dodo, avec des pincées de sexe ici et là . Ou bien ils tentent de briser la logique par le fantastique, la science-fiction, la psychanalyse... Or, déjà , la poésie vivante, celle de Rimbaud, nous invitait à être voyant, c'est à dire à regarder non plus du côté du psychisme mais du côté de la psyché. Ainsi la réalité utopique et uchronique de l'écriture devient-elle la demeure de l'invisible, le seuil des Intelligences, pontifex entre les mondes. Hermès ici s'allie fraternellement à Orphée. S'ouvrir à la langue intérieure du Verbe. La musica humana de Boèce qui fait écho à la musique des sphères, comme un miroir harmonique. Mais aussi entendre le pépiement des oiseaux, le frémissement des feuilles. Recevoir la rosée de l'Aube. Sans jamais rien demander. J'insiste: sans jamais rien demander, et accepter de recevoir. Dès lors la forme s'impose par elle seule. Elle n'est plus celle d'un auteur, mais celle de l'écriture du dedans, celle qui éclôt dans le cœur de l'esprit et se trace sur le papier par l'intermédiaire, le medium de la main.
Mais ici attention ! Tout cela est bel et bon, mais ce peut être un piège des fantasmes. L'illusion guette au creux du merveilleux. Les larves rampent au cœur du sublime. Et nous en revenons ainsi aux «viandes mauvaises». L'auteur peut fort bien, et même aisément, transcrire ses propres errances. Ce peut d'ailleurs être un témoignage utile et il est des folies qui ont ouvert des voies lumineuses par la vertu de leur insurrection. Je pense à Antonin Artaud, par exemple. Il faut casser le moule lorsqu'il ne sert plus qu'à réitérer la même insuffisance. En revanche, la méditation hermésienne, celle qui lance des ponts entre le visible et l'invisible ne peut que s'ouvrir sur la sympathie universelle, la Sophia des Grecs, l'harmonie des sphères de la Kabbale, le souffle créateur du monde imaginal cher à Ibn'Arabi et au Soufisme, le wei wouwei agissant du Tao. L'auteur parfois peut y prétendre et modestement avouer qu'il habite en cette aura, même si ce n'est qu'à l'entrée du temple, attendant avec patience que le mystère veuille bien l'entreprendre.
Le mystère ! Changer le masque en voile afin de tenter le dévoilement
Par l'imagination créatrice approcher à pas d'agneau de l'âme du monde qui est blottie en nous-même et qu'il suffit d'aimer pour qu'elle se déplie, se déploie, nous inonde de sa joie. En ce haut sens, la joie d'écrire (ou de peindre, ou de composer) vaut bien le bonheur d'aimer, puisqu'il s'agit foncièrement de la même substance, du même ravissement. Nous sommes ravis au monde, transfigurés dans les limites de la capacité qualitative de notre conscience. C'est le fameux verre de Virgile dans la Divine Comédie, toujours plein quelle qu'en soit la contenance. Et pourtant ce ne sont que quelques mots mais ils sont entrés en résonance avec le mystère dont ils sont issus. D'où l'importance du nom. Le nom qui est d'abord un signe, qui est d'abord un chiffre, qui est d'abord un souffle, qui est enfin l'accès à l'ange qui porte ce nom. L'ange qui est la figure d'une Intelligence, Intelligence qui se meut dans une hiérarchie cosmique, réellement spirituelle. En haut de cette échelle la Nuée lumineuse cache et révèle à jamais l'Insondable. Mais il y a participation, tout humble et mesurée qu'elle est, puisque nous sommes beaucoup de sable et un peu de lumière. Participation lorsque la parole ou l'écrit sortent du silence, un silence peuplé par la réminiscence d'un verbe originel. Participation parce que nous avons abandonné l'errance pour le pèlerinage à travers ce Mutus Liber qu'est l'univers visible. Ce Livre Muet nous désigne l'autre Mutus Liber scellé en lui, pareil pour nos yeux profanes à un rébus – un rébus incarné dans les choses ! Participation ou mieux communion par l'oeuvre, hésitante, la pauvrette, mais vivante, respirant à peine face à l'immensité de la vision qui s'infiltre parfois à travers les fissures de la porte. L'œuvre parce que l'auteur l'a choisi pour sœur, jadis, puis longtemps pour amante, enfin pour mère. Mère, car elle est le réceptacle où se forme et se fond l'écriture, le creuset, pourquoi pas le dérisoire et précieux vase alchimique où la transformation, la transfiguration s'opère. L'œuvre vierge et mère, oui, pourquoi pas, en analogie avec la matrice universelle, l'âme du monde.
D'ailleurs, la théorie des quantas a ouvert, à cet égard, d'incommensurables perspectives. Ces brisures du temps et de l'espace coïncident avec le morcellement de la pensée contemporaine. Ici Nicolas de Cues rencontre Niels Bohr. Le paradoxe fait enfin fi de l'évidence. Ce que l'on tenait hier pour des menteries, voire des élucubrations, deviennent des accès possibles à un ailleurs plus juste qu'un ici. L'écrivain peut et doit s'échapper du conformisme historiciste et de la linéarité du récit pour sonder les strates d'une réalité en sursis. Les deux grandes questions posées aujourd'hui sont : «Que se passe-t-il ?» et «Qui rêve qui ?». Réunis comme nous le sommes ce soir, nous sommes au sein d'un conflit du questionnement que seule la voie de l'esprit paradoxal peut tirer hors du marasme intellectuel.
Le grand secret est de changer le temps en densité
Souvent, lorsque l'un de mes proches m'appelle tandis que j'écris, c'est avec douleur que je m'éveille, ou plutôt que je romps avec l'éveil pour retomber dans la durée. J'étais si loin ! Et là , j'évoque à nouveau le «mystérieux sanscrit de l'âme» de Novalis. Comment le traduire en langue profane, comment oser ? Le récit de la fiction, en ce point critique, se doit d'être poiétique, issu du poiein, s'il ne veut pas trahir sa mission. Et certes, puisqu'il importe de communiquer à d'autres, et que ces autres sont frappés de stupeur, percevant en eux-mêmes l'écho d'anciennes réminiscences, il est nécessaire de trouver un langage du milieu, langage qui leur soit accessible bien que déjà il réclame d'eux une rupture. Ce langage du milieu joue sur plusieurs dimensions. Roman d'aventure, peut-être, qui, en fait, est un roman d'initiation, mais, au vrai, est un récit parabolique, lequel est ce que j'ai appelé tout à l'heure une anamorphose. Quatre étages d'entendement que l'on nommait jadis les quatre sens de l'écriture. Or il arrive parfois qu'un lecteur, plus rarement un critique, parvienne à l'état de compréhension intime du texte derrière le texte, ce que j'ai appelé la texture parce qu'elle est en-deçà et au-delà du texte lui-même, à la fois trame et dessin caché du tapis. Et ce lecteur de s'écrier: «Vous nous rendez à l'état d'enfance.» Il est vrai que d'un bouchon l'enfant fait une caravelle qui remonte l'Orénoque jusqu'à une île enchantée où une jeune fille merveilleuse l'attend, les bras chargés de roses – ou de petits pains au chocolat ! Je me reconnais assez bien dans cet enfant et dans ce bouchon-caravelle, et aussi dans l'Orénoque, et pourquoi pas dans la jeune fille aux bras chargés de fleurs enchantées. Néanmoins l'émerveillement ne suffit pas. Un moment du récit doit venir où un ogre surgit. Les contes de fée connaissent la nécessité de cette leçon. Parce qu'après tout, il convient d'apprendre aux gens de tenir le loup par les oreilles. Enfance, oui, mais pas enfantillage. Et mieux qu'enfance: enfantement. Chaque livre est un enfantement qui doit, à chaque fois, remettre en question l'idée même de livre. Parce que, tout simplement, un artiste doit se remettre sans cesse en question afin que son œuvre se poursuive en demeurant vivante et ouvert au sens. Et là , pas seulement par humour, je citerai Maître Chù lorsqu'il déclare: «Ne cherche pas. Trouve. Et ce que tu trouves, jette-le !» Bel exemple de pensée paradoxale, n'est-ce pas ?
Mes chers Amis, j'ai malencontreusement tenté un instant d'endosser le frac de l'intellectuel et je vous prie de bien vouloir m'en pardonner. L'écrivain ne devrait que proposer des textes et se taire. Que, du moins, mon petit discours soit témoin de la perplexe lucidité d'un ancien jeune homme qui, tant qu'il le pourra, écrira, poussé par ce que les Grecs appelaient si justement le daïmon et le poiein.
F.T.
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