- Koronéos, expliquez-nous comment tout a commencé pour vous — comment a pris corps l’exceptionnelle cohérence de votre œuvre, au-delà de son apparente diversité...

J’ai commencé à écrire très jeune, à l’âge de quatorze ans et je n’ai cessé d’écrire depuis. C’est un peu plus tard, vers l’âge de 17 ans, que j’ai formé le projet de l’Ontologie — c’est-à-dire le désir un peu curieux, un peu fou, d’essayer de concentrer autour d’une idée centrale l’ensemble des connaissances et des expériences qui me seraient accessibles : de fondre en un seul récit, la totalité de l’expérience humaine, à travers tous les genres littéraires. Je n’avais alors aucune idée du but précis de ce projet, et j’étais dans une ignorance encore assez profonde du monde, des êtres et des choses. Mais cette idée s’est imposée à moi.

- Qu’est-ce qui peut pousser un tout jeune homme, à un projet aussi mystérieux ?

Nous sommes tous des «mystères» vivants. Nous vivons le plus souvent à l’extérieur de nous-mêmes, mais les sources de notre être, ce que nous sommes profondément, restent cachées, non seulement vis-à-vis du monde mais de nous-mêmes. Il n’en reste pas moins que ces sources sont approchables.
À 14 ans, j’ai eu conscience que j’allais mourir. Je lisais beaucoup. Je ne sais pas si j’avais un certain succès à l’école mais petit à petit ça devenait de plus en plus captivant pour moi ! À 17 ans, c’est autre chose : j’ai eu une sorte de révélation — une forme d’intellectualité qui a émergé. J’étais dans un sanatorium en Italie, j’avais quitté la Suisse où je faisais mes études. À cette époque, j’étais communiste et j’écrivais pour un journal à Athènes.Tout à coup, j’ai eu l’inspiration d’une femme, ou d’un jeune homme, qui allait être exécuté, mais au lieu de mourir ce personnage entrait dans le soleil et devenait le soleil.
J’avais comme ami un Italien qui était dans la chambre à côté, avec qui j’avais des discussions passionnées. Quand il a entendu ça, il m’a dit que ça pouvait devenir quelque chose. Je crois qu’il avait tout de suite compris la signification symbolique que cette “inspiration” pouvait revêtir. Par la suite, je suis passé par différentes phases. Je me suis intéressé à l’existentialisme, à la philosophie, à la psychanalyse, à Jung, dont j’ai fait la connaissance, à l’histoire des religions... Ce qui m’a marqué le plus c’est certainement la lecture de Kant. Bref, jusqu’à la trentaine, j’ai traversé différents courants philosophiques avant de cesser, non pas de me poser des questions, mais de concevoir la philosophie en termes de “rattachement” à un courant qu’il conviendrait de suivre…

- Comment qualifier votre œuvre ? Est-elle celle d’un philosophe, d’un écrivain, d’un poète, d’un homme de théâtre ou des quatre à la fois ?

Au fond de toute démarche d’écriture se trouve une source. Cette source irrigue tout, mais demeure cachée. À travers l’écriture, c’est cette source que j’essaie d’approcher. Peu importe le “genre” — philosophie, théâtre, poésie, mythe… Je vais à sa rencontre en essayant d’investir la totalité du flux existentiel qui comprend aussi bien l’acte (quelque chose de concret au niveau du corps-esprit que nous sommes tous), que les sentiments que nous éprouvons (non pas dans le sens sentimental du terme, mais plutôt au sens de la sensibilité ouverte, dont la pensée fait partie puisqu’elle se trouve aussi dans l’acte, même si elle peut apparaître traître en tant que telle. En tant que pensée, évidemment, il y a la pensée “je”, “moi-même” (mot que je n’aime pas) et qui unit les différentes facettes de notre psyché. La “source”, elle, se trouve derrière ce “je” et de la multiplicité indéfinie de ses engagements existentiels…

- Il y a dans votre démarche la tentative (qu’on pourrait comparer à certains égards à celle d’Ezra Pound dans les Cantos) d’épuiser les multiples facettes de la réalité en décloisonnant les voies d’accès à cette réalité. Mais s’il faut comprendre que c’est l’au-delà de cette réalité approchable qui est le véritable but de la quête, la “Toute Réalité”, la seule voie d’accès à la “source” n’est-elle pas celle du silence ?

J’aime beaucoup votre question… Vous connaissez évidemment le mythe de la caverne. Celui qui a vu la lumière, la question doit se poser à lui : qu’est-ce que je veux en faire ? Est-ce que je veux rentrer dans la caverne, aller de nouveau là-bas pour tenter d’expliquer, ou attendre que cette irruption de la lumière mûrisse en moi, pour savoir quel rôle jouent les autres dans ce qui a été compris. Les autres existaient-ils à travers la lumière dans cette caverne ou est-ce que j’étais seul face à la source ? Voilà maintenant ma réponse. En réalité, tout mouvement, l’univers, la particule, un photon à trajectoire “x” passe d’un état à l’autre, d’un lieu concret à une série d’autres lieux ; il sort de ce qu’il a été à un certain moment et devient «autre». Il fait partie d’une trajectoire, certes, mais il faut comprendre alors que la trajectoire fait partie également de lui-même ! Autrement dit, lorsque nous avons réellement compris ce que nous sommes, nous comprenons aussi que nous sommes une partie du “différent” vers lequel nous allons. En allant vers l’autre nous sommes le même et en même temps nous sommes l’autre… Je ne sais pas si ma réponse vous satisfait… ?


"En réalité, tout mouvement, l’univers, la particule, un photon à trajectoire “x” passe d’un état à l’autre, d’un lieu concret à une série d’autres lieux ; il sort de ce qu’il a été à un certain moment et devient «autre»".


- L’écrivain, le poète, le philosophe, sont donc aussi métaphysicien — d’où ce titre générique donné à l’ensemble de votre travail : Ontologie — car lorsqu’on a épuisé tous les champs du réel, que reste-t-il ?

Je dirais que ce qui reste, c’est l’essentiel ! Essayons de garder le fil d’Ariane. J’ai passé plusieurs décennies à essayer de le trouver et ensuite à essayer de le suivre. Dans l’ensemble de la démarche de l’Ontologie, le fil d’Ariane n’est autre que cet essentiel. Le personnage central est un voyageur ; il apparaît en tant que voyageur, la première fois désigné ainsi par Duns Scott. C’est évidemment une sorte de « moi-je » par rapport au monde, qui va à aller à la rencontre de tout ce qui n’est pas lui-même : n’étant pas ceci ou cela, il est. Il ne faut pas oublier l’Inde : «Tu es Cela». Finalement toutes les religions nous l’enseignent — et également, quoique différemment articulée, bien sûr —, la physique quantique. Le voyageur commence à voyager. Le commencement, c’est un acte. L’acte, en littérature, c’est à mon avis le théâtre, restreint, limité, charnel — ça colle au corps et ça doit coller aussi à l’esprit. Ontologie commence ainsi par une pièce de théâtre en trois parties. C’est l’histoire d’une transformation, qui, par conséquent, commence nécessairement par une douleur. Examinons la douleur de près et nous verrons que, finalement, nous ne sommes pas loin de la démarche de Dante. Béatrice le regarde et dit à Virgile : «Il fait trop de bêtises, il faut qu’il se réveille…» Dans mon théâtre aussi tout commence dans l’Enfer. Orphée, qui est un officier américain (n’oublions pas qu’Orphée vient du mot serpent : si Euridyce est morte, c’est qu’elle a été mordue par un serpent…), est avec une femme qui n’a qu’une seule heure à vivre ; c’est une terroriste, qui doit considérer la totalité de sa vie et s’en défaire. C’est la dimension sacrificielle, très présente. On arrive ensuite à Judas. Judas a un double qui s’appelle Adolf Hitler. Pourquoi ? Parce que c’était le personnage le plus conséquent dans la voie de l’anéantissement — même si Staline ou Mao ont peut être tué autant de monde, voire davantage. Mais Hitler a tué d’une façon presque extraterrestre. Quand on arrive à Hitler, on se pose le problème de la science. Un scientifique entre en scène, ce qui nous amène directement à Dieu, à travers un assassin réfugié dans un asile d’aliéné. L’Enfer est terminé. Passons au Purgatoire. C’est une femme qui attend quelqu’un dans un café ; il arrive sur une moto. La lumière des phares l’aveugle. Il y a quelqu’un qui s’appelle Marc-Léon ; il a tué un homme qu’il ne voulait pas tuer et il cherche refuge auprès de son amie. La solution c’est la vision : la vision se concrétise et mène directement au sacrifice. C’est une histoire impossible, volontairement impossible. C’est une femme qui arrive dans un camp. Ils ont un fils, elle amène son fils de 11 ans voir son père (qui s’est réfugié dans un asile d’aliénés) pour qu’il le tue, mais c’est inutile car le fils se tue lui-même. Sacrifice final, qui permet l’approche de l’être. On en a terminé avec le Purgatoire et la poésie. Ce sont les poèmes qui m’ont ouvert la voie car la poésie est une puissance d’effraction et la liberté absolue. Reste encore un pôle : c’est la pensée, la philosophie, la dernière étape avec cet essai, Faut-il inventer le réel ? — sous-titré : Étude sur le principe. C’est le Rassemblement, le livre où tout est rassemblé. Donc un mythe.

- Rassemblé. Autrement dit ramené à l’Un. Est-ce à dire que l’écrivain-poète-philosophe que vous êtes peut enfin répondre à la question : qui sommes-nous et qu’est-ce que le “réel” ?

Pour vous répondre, la première possibilité serait de recourir à une comparaison, rien d’autre, une sorte de métaphore du travail alchimique — ce serait donc la pierre ; mais soyons concrets, car ce sont des choses concrètes : il y a ce qui tient, le moteur immobile, ce qui fait exister en tant que tel. Pourquoi est-ce que ça ne se dissout pas ? Pourquoi les particules restent-elles ensemble ? Le réel véritable serait donc ce qui tient ensemble et qui est plus vrai — plus “réel” — que les particules en tant que telles (sachant que de toute manière, nous ne captons que quelques pourcentages de la substance de l’univers). C’est une dimension. La seconde clef pourrait être ce qui, pour nous, génère un sens. Si nous disons qu’il y a sens, n’y a-t-il pas quelque chose derrière ce sens, qu’on ne soupçonne pas, ou qu’on soupçonne mais qu’on ne peut pas exprimer — qu’on ne peut qu’assentir ? C’est la chose en soi. On ne peut pas la penser, l’expliciter. Lao Tseu dit : «Si quelqu’un te parle du Tao, le Tao est absent.» Et cependant il est concret, plus “réel” que tout le réel possible tel que nous nous le représentons, car nos corps disparaissent sous les verres du microscope, mais le réel non !


"Le réel véritable serait donc ce qui tient ensemble et qui est plus vrai — plus “réel” — que les particules en tant que telles. C'est une dimension."


- On voit comment, dans votre œuvre, le langage joue un rôle central. La langue française a-t-elle été une découverte importante pour vous, à quel moment ?

J’avais commencé à écrire en grec et mes premiers poèmes ont été publiés en grec. J’ai fait ensuite des études en Suisse. Là, j’ai opté pour l’Allemand. Mais finalement j’ai décidé d’écrire en français, non parce que je me suis installé en France mais à la suite d’une réflexion : l’allemand est une langue extrêmement exacte et polyvalente. Elle m’a paru fatiguée. L’Anglais, je le lisais, mais je ne le parlais pas. La langue française a quelque chose d’unique : le français est pour moi la seule langue qui peut “rayonner” à l’intérieur. La langue française possède une véritable intériorité — et en même temps elle est charnelle. C’est pourquoi je l’ai choisie.

- Vous avez évoqué Hitler, les camps, le nazisme comme emblématiques des puissances ténébreuses ou tamasiques à l’œuvre dans le monde. Le Mal est donc bien une des facettes de la “réalité”. Dans quelle mesure, cependant, n’est-il pas aussi une illusion ?

C’est une question fondamentale. Je vous y répondrai de manière indirecte. Qu’est-ce que l’illusion ? Il y a le problème des mots. Quand je dis le mot «amour», ce n’est pas une abstraction. Un mal peut sortir d’un bien, un bien peut sortir d’un mal. Deuxième réponse indirecte : comment définir dans l’écriture de la phrase «J’aime une femme» où est le réel ? Mon savoir s’arrête. Il y a quelque chose de beaucoup plus profond pour définir le réel. Autre réponse qui peut paraître bizarre : ce que j’écris à un côté, je l’espère, minutieux. Un ami m’a dit un jour : «Vous écrivez comme un laser». C’est ce que j’essaie de faire. Car dans ce cas-là, le réel non seulement est suggéré, cerné, mais il peut tout à coup apparaître là…

- On pourrait dire que vous dévorez la “réalité”, que vous l’explorez jusqu’à ce qu’elle se dilate en quelque sorte et que le lecteur puisse atteindre à «la source» : une sorte de sur-Réalité. On pourrait presque croire avoir affaire en commençant à vous lire, à un écrivain «réaliste», mais c’est une illusion bien sûr : vous êtes minutieux dans l’appréhension du réel jusqu’à ce que cette réalité-là se dissolve en quelque sorte et qu’on passe à une autre réalité, si minutieusement appréhendée qu’elle n’existe plus à son tout, et ainsi de suite…

Le Mythe — je n’aime pas qu’on l’appelle “roman” — s’intitule Fait divers. Rien de plus réel qu’un «fait», rien de plus divers aussi que ce fait, car les voies d’accès d’appréhension du réel sont réellement en mode indéfini. Rien de moins «positiviste», évidemment, que la vision qui est la mienne. Mais les faits sont explorés, effectivement, à travers la diversité, la totalité des clefs de lecture, des voies d’accès possibles. On passe alors très vite sur le sentiment d’avoir affaire à des faits «positifs» ! Au demeurant, ces «faits» sont-ils “possibles” — et d’ailleurs, qu’est-ce que l’impossible ? L’une des clefs c’est aussi le “jeu”...


"Avec cette notion d’ontologie, apparaît une autre vision de la mort : l’idée qu’il y a là une sorte de seuil, qui a son endroit et son envers, ou son envers et son endroit ; qu’il faut passer le seuil à un moment donné et que, là, il n’y a plus de mots pour exprimer quoi que ce soit."


- Faits divers est sous-titré Description d’un Messie

Vous ne serez pas étonné si je vous dis que, sur le plan technique, j’utilise la connotation grecque, celle du Messie en tant que médiateur : Celui ou cette force qui rend le réel accessible, tout préservant son caractère inaccessible. Ce n’est pas du panthéisme — qui est une illusion. Là je citerai Kant à nouveau, quand il dit que le sublime — ce qui est au-dessus de tout, l’art — peut à certains moments donner le pressentiment du seul réel, aider à l’assentir, car on constate alors notre propre finitude. Oui et non. Oui à un certain niveau. Mais Heidegger rappelle que le Fini est une abstraction, pas l’infini. Le Messie dans ce cas-là est celui qui, en se concrétisant, dit au lecteur : Voilà ce que tu es. “Ce que tu es”, ce n’est pas l’auteur qui peut le lui dire. Il peut mettre un livre à sa disposition, mais il faut un médiateur pour opérer. Bouddha dirait : comme une sorte de bateau, on peut t’amener sur l’autre rivage. “Voilà ce que tu es”, on ne peut le comprendre qu’après avoir épuisé tout ce que nous ne sommes pas. Est-ce une métaphysique ? Je préfère pour ma part utiliser le terme «ontologie». On, c’est l’être. Là les choses deviennent plus complexes. Est-ce que nous savons ce que c’est que l’être ? Héraclite dit dans une page célèbre que l’être n’est pas pris en considération. Le Logos c’est la relation entre… le rapport. C’est la Toute Possibilité, mais c’est aussi la relation entre toutes les Possibilités du réel. L’être ne peut être conçu que dans l’optique d’un rapport. Il est là d’abord. Le lien est partout où l’être existe, y compris par rapport au Non-Être — puisque nous avons évoqué l’hindouisme, nous pourrions, ici, citer les Vedas. Ontologie — dans le sens cette fois historique du terme — est aussi une tentative absolument impossible, complètement illusoire. Le mot «métaphysique» renvoie à quelque chose qui peut être compris comme faisant abstraction de la physique, c’est-à-dire de la nature, et donc en partie de l’être, pour mener «au-delà», ce qui, à mes yeux, ne correspond pas aux faits. C’est ainsi qu’on a oublié le corps, singulièrement en Occident, dans la perspective de la réalisation spirituelle, et utilisé les religions dans cette perspective. Or (si l’on pense, par exemple, au Christianisme) le Christ n’a jamais oublié le corps ! Autre exemple : je ne sais pas trop ce que Freud avait compris avec le concept «Eros et Thanatos». Le Christ, lui, avait compris, qui a parlé de la mort et de l’amour, comme deux faces d’une même réalité ! Avec cette notion d’ontologie, apparaît une autre vision de la mort : l’idée qu’il y a là une sorte de seuil, qui a son endroit et son envers, ou son envers et son endroit ; qu’il faut passer le seuil à un moment donné et que, là, il n’y a plus de mots pour exprimer quoi que ce soit. Il n’y a plus que l’au-delà des mots — et, du point de vue de l’état où nous sommes aujourd’hui, il y a simplement une capacité a assentir les choses sans pouvoir les exprimer…

- Le mot de la fin, cher Koronéos… Faut-il le chercher dans mon propre travail ou dans un autre ? J’opte pour la seconde solution ! Dans La Divine Comédie, il y a un moment, dans l’Enfer, où Dante s’endort d’un sommeil de plomb, sans rêve : comme une pierre. À un moment donné, la lumière du Soleil est arrivé à mes yeux et je me suis dit, en italien : «Aventi» ! Marche sans avoir peur…

J.-M.B.





1) Koronéos, Faits divers. Description d’un messie, présentation de Frédérick Tristan, avant propos d’Amy Colin, postface de Jean-Marie Lhôte, Le Grand Souffle, 2005, 590 p.,15 €.
2) Koronéos, Faut-il inventer le réel ? Étude sur le principe, essai, Le Grand Souffle, 2007, 309 p, 18,80 €. Le Grand Souffle éditions, 24 rue Truffaut, 75017 Paris – Tél : 01.42.94.25.50 http://www.legrandsouffle.com.