Brève typologie du privilège de «l’auréole elliptique»

Avant de parler de sa signification, il nous faut énumérer les cas très limités où cette amande est figurée par les artistes :

• Elle paraît d’abord dans la scène de la Seconde Venue du Christ et du Jugement Dernier, qui figure si souvent aux tympans des églises romanes, par exemple à Autun. Cette scène du Jugement est l’aboutissement d’une longue élaboration du thème de la Seconde Venue, dont on peut trouver la première pensée dans «l’Hétimacie» ou «Préparation du Trône» de l’art byzantin. Dans cette première conception, on voit au milieu de la mandorle figurer un trône où repose un livre et que surmonte une colombe, symbole de la Trinité. L’amande figure également autour du Christ de la Vision Apocalyptique, comme à Moissac, et dans cette scène comme dans celle du Jugement, si voisine d’ailleurs, on aperçoit quelquefois le soleil et la lune de chaque côté du Christ, qui est entouré également des animaux du Tétramorphe.
• Un cas assez rare, à l’église Saint-Pierre d’Aunay, figure un épisode plus avancé de la Vision Apocalyptique et offre l’Agneau dans une auréole.
• C'est encore dans une auréole que se place l’Ascension du Christ, comme à Cahors ; ou la Pentecôte, comme au tympan de Vézelay ; ou la Transfiguration sur le Thabor, comme à La Charité-sur-Loire.
Pour cette dernière scène, l’art syrien place le Christ entre Moïse (1) et Élie dans une même auréole, tandis que l’art byzantin, plus dogmatique et plus précis, donne à chacun des deux prophètes une mandorle particulière.

Le Christ n’est pas seul à jouir du privilège de l’auréole. La Vierge y figure également, bien que beaucoup plus rarement — que ce soit la Vierge de Majesté comme à Corneilla-de-Conflant, la Vierge de l’Assomption, comme à Notre Dame-la-Grande à Poitiers, ou même la Vierge présentant l’Enfant à l’adoration des Mages, comme à Neuilly-en-Donjon. Enfin, d’une façon tout à fait exceptionnelle, certains saints après la mort sont placés dans la mandorle, comme les trois martyrs Fructueux, Augure et Euloge, sur un chapiteau de Moissac. Un dernier cas, qui compte quelques exemples, est celui où l’auréole elliptique contient une petite figure nue, symbolisant l’âme délivrée par la mort et jouissant de la vie bienheureuse, comme sur un chapiteau de Rucqueville, ou sur ce vitrail de Chartres qui représente l’âme de saint Martin.


"Une porte était ouverte dans le Ciel". (Apoc., IV, 1). Abbaye Saint-Foy de Conques, XIIe siècle.


La lumière incréée

Cette énumération est à peu près complète et limitative, quant aux types du moins, et non quant aux cas d’espèces. En aucun autre cas la mandorle n’est employée dans l’art chrétien. Quelle en est la signification ? Moïse est ici à la place d’Hénoch qui est avec Élie un des deux «témoins» qui n’ont pas connu la mort corporelle (Zachariel IV, 11-14. Apoc. XI, 4). D’après l’énumération précédente, on le comprend tout de suite, et d’ailleurs les archéologues le disent, cette auréole est l’attribut de l’état béatifique. Cependant cette explication est incomplète. On ne comprendrait pas pourquoi l’auréole est relativement si rare et réservée, dans la grande majorité des cas, à Jésus-Christ.
Le doute cartésien qui fait des archéologues français (et d'ailleurs à juste raison) les ennemis jurés des fantaisies allégoriques, les rend malheureusement et également hostiles au vrai symbolisme. C’est pourquoi l’appellation «Christ en Majesté» a prévalu auprès d’eux pour qualifier la représentation qui nous occupe. C’est en effet le premier sens, le sens littéral et visible de la plus fréquente de ces scènes, celle où l’on voit le Christ qui vient juger les créatures, assis sur son trône «dans toute sa gloire et sa majesté».
Cette qualification est-elle suffisante ? Évidemment non.
Elle ne vaut pas pour les représentations de l’Ascension, de la Transfiguration, de la Pentecôte — et même oublie, dans les images de la Seconde Venue, ce que l’artiste ou plutôt le théologien, a voulu essentiellement représenter, c’est-à-dire la «Gloire» du Christ, la lumière incréée aperçue dans une déchirure du ciel, avec le soleil et la lune, tandis que le Christ entouré d’étoiles est servi par les anges et gardé par le Tétramorphe.
Il y a là en réalité une illustration de saint Jean qui nous dit (Apoc., IV, I) : «Une porte était ouverte dans le ciel.» C’est pourquoi nous voyons les étoiles et les anges maintenir ouverte cette porte sur la céleste vision. C’est pourquoi aussi, dans une miniature représentant le songe où Salomon voit Dieu, celui-ci est représenté dans une auréole elliptique, comme vu dans la gloire, c’est-à-dire la lumière du ciel.
L’auréole qui paraît si rigidement figée aux tympans de pierre des cathédrales, voulait représenter un arc de feu immatériel, un halo de lumière, comme cette lumière surnaturelle, qui était figurée plus facilement par la fresque et la peinture à la même époque. Le mot auréole est d’ailleurs le diminutif du mot «aura» qui veut dire souffle, vapeur, éclat, flamme et même aurore.
Dans l’Apocalypse (IV-3) on trouve ces mots : «Iris erat in circuiti sedis», un arc-en-ciel était autour du trône. En effet dans l’art byzantin l’auréole circulaire est formée d’un arc-en-ciel, tandis que les pieds du Christ reposent sur un autre arc irradiant, comme sur un pont de lumière. Cette ellipse de flamme a donc bien le sens allégorique d’une lumière surnaturelle baignant un corps soustrait au monde sensible et jouissant de la vie glorieuse.
Mais cette explication n’est pas encore suffisante et n’épuise pas le contenu du symbole. Le troisième sens doit être découvert dans la forme ovoïde et amygdaloïde de l’auréole. Il est bien évident que ce ne sont pas les artistes qui ont imaginé d’eux-mêmes un pareil motif. Ce sont les théologiens qui ont imposé le thème et guidé les mains.
Si nous essayons de rechercher quelle en fut l'origine et les premières représentations, l’horizon s’élargit et l’Asie apparaît. Il est en effet probable que l’auréole est une forme agrandie au corps entier du nimbe destiné à entourer la tête des saints personnages. Or, le nimbe provient de l’Inde. Sans parler des auréoles qui entourent la méditation des Bouddhas, les premiers spécimens, proches de l’Occident, se trouvent sur les monnaies des rois indo-scythes des premiers siècles avant l’ère chrétienne. D'après les monuments qui nous sont parvenus, la «gloire» apparaît à la fin du Ve siècle dans les peintures des nécropoles de Baouït (Égypte) et dans les peintures rupestres de Cappadoce. C’est donc par l’Orient, la Syrie et l’Égypte que cette figuration a pénétré dans l’art chrétien et s’est répandue à Constantinople, puis en Occident. Une «prose» du XIIe siècle, attribuée au célèbre Adam de Saint-Victor, nous révèle d’ailleurs d’une indubitable façon le sens ésotérique que les théologiens avaient voulu symboliser dans la mandorle. En voici le texte (2) :

Contemplemur adhuc nucem,
Nam prolata nux in lucem
Lucis est mysterium.

Trinam gerens unionem,
Tria confert : unctionem,
Lucem et edulium.

Nux est Christus; cortex nucis,
Circa carnem poena crucis ;
Testa, corpus osseum.

Carne tecta Deitas
Et Christi suavitas
Signatur per nucleum.

Lux est caecis et unguentum
Christus aegris et fromentum
Piis animalibus.

Contemplons sans fin l’amande,
Car l’amande offerte en pleine de lumière
Est le mystère de la lumière.

Manifestant l’union trinitaire,
Elle offre trois parts : l’huile sainte,
La lumière et la nourriture.

L’amande est le Christ ; l’écorce de l'amande
Autour de la chair est la douleur (3) de la croix ;
La cosse est la matière osseuse.

La divinité est cachée par la chair
Et la suavité du Christ
Est symbolisée par le noyau.

Le Christ est la lumière des aveugles, l’onction
Des affligés et le grain nutritif
Qui s’offre à la piété de tous les êtres animés.


Le texte est si clair que tout commentaire paraît superflu. Les archéologues italiens, héritiers directs de la tradition byzantine, n’ont donc pas tort d’appeler l’auréole «mandorla», c’est-à-dire amande. L’amande est en effet traditionnellement prise comme symbole de l’incarnation, ou plutôt de la divinité cachée dans la chair. C’est pourquoi sous le nom d’amande mystique (c’est-à-dire cachée) elle a été consacrée comme symbole de la Vierge.


Le Christ de la Seconde Venue, entouré des animaux du Tétramorphe.


Le «noyau d’immortalité» Dans le cas qui nous occupe, l’amande symbolise une métamorphose, une naissance à un nouvel état de l’être, l’amandier étant en effet le premier arbre à fleurir au printemps, arbre consacré dans la tradition hellénique à Atys, dont la vie symbolique comporte certains rapports avec celle du Christ (4).
Nos lecteurs ne seront pas étonnés du rapprochement que nous faisons ici entre «lux» et «nux», entre la lumière et l’amande.
René Guénon a insisté sur ce rapprochement à propos du mot hébreu luz qui possède aussi différents sens connexes, celui de «lieu caché», d’«amande», de «noyau d’immortalité», et désigne aussi la lumière bleue, la «Gloire», qui émane du ciel «séjour d'immortalité» (5).
Ce rapprochement entre le «luz» hébreu et la «nux» latine doit réconcilier les partisans de la «Gloire» et ceux de la «mandorle», deux aspects d’un même symbole.
Sans reprendre les études magistrales de René Guénon que nous citons en note, on peut du moins en user pour comprendre, dans toute leur justesse, la prose d’Adam de Saint-Victor et la représentation du Christ en Gloire.
«L’amande est le mystère de la lumière, dit la prose..., l’amande est le Christ... qui est la lumière des aveugles.» Cela ne veut-il pas dire que la contemplation, à son terme ultime, ouvre sur le monde invisible des états supérieurs de l’être, une porte de lumière ? Cette échappée lumineuse sur les régions célestes est symbolisée par une amande, qui exprime ce que cette lumière contient de plus secret, de plus caché, c’est-à-dire la schekinah : la présence divine. Mais cette lumière, qui est le Christ, ne peut être perçue que par des yeux initiés, aveugles, c’est-à-dire devenus insensibles à l'éclat du monde (6).
Il serait d'ailleurs singulièrement faux de voir dans cette représentation un conformisme commode ou la fidélité à une routine de métier. Il y a là bien autre chose, la traduction très vive et présente d’une réalité.
Les docteurs de l’Église grecque, plus proches de l’Orient, discutaient volontiers ces questions. C’est en cela que consistent les fameuses querelles byzantines. Ils rapprochaient, par exemple, la forme de l’amande de celle de «l’œuf du Monde» et de «l’arbre de Vie», rapprochement d’autant plus indiqué que le soleil et la lune figuraient souvent de chaque côté de la tête du Christ.
Or certains théologiens grecs du XIVe siècle, que l’on appelle «hésychiastes», traitaient de l’appréhension et de la vue intuitive d’une auréole de lumière incréée, qu’ils présentaient comme une des étapes de leurs pratiques secrètes de développement spirituel, pratiques qui constituent la dernière école de réalisation métaphysique historiquement constatée dans une église chrétienne et légitimée par quatre synodes (7).
Ajoutons que l’Illumination est le point de départ de tout développement ultérieur et constitue, au point de vue initiatique, la transmission de « l’influence spirituelle». Donner la lumière signifie «initier» au sens restreint. Les contemplatifs hésychiastes, et à leur tête le célèbre Grégoire Palamas, que leurs adversaires ridiculisaient sous le nom «d’ombilicaires», eurent en effet à soutenir des attaques violentes, que ces questions semblent devoir susciter en tous temps et en tous pays. Il fallut quatre synodes successifs tenus à Constantinople entre 1341 et 1351, pour consacrer la réalité et l’orthodoxie de la vision lumineuse traditionnelle, celle qui resplendissait depuis trois siècles aux tympans des cathédrales françaises, où le Christ figure dans la gloire de la «lumière intelligible» (8).

E.L.



1) Moïse est ici à la place d'Hénoch qui est avec Elie un des deux «témoins» qui n’ ont pas connu la mort corporelle (Zachariel IV, 11-14. Apocal. XI, 4).
2) Publié par le P. Cahier dans ses Caractéristiques des Saints, 1867, tome 1, article Amande.
3) Proprement le châtiment de la croix. Rappelons que dans la Kabbale, les mauvais anges sont justement appelés «écorces».
4) La mère d’Atys était une vierge qui l’avait conçu en plaçant dans son sein une amande, considérée par la mythologie phrygienne comme origine et père de toutes les créatures.
5) Voir tout le chapitre VII (p. 79) du Roi du Monde et aussi «L’Écorce et le noyau», Voile d’Isis 18, 1931, p. 143).
6) Dante parle lui aussi de «sa vue éteinte par la vive flamme» (Paradis, chant 26, I).
7) On sait que la luminosité caractérise proprement l’état subtil, c’est-à-dire fait encore partie de la «Vie Universelle» et se présente comme une des premières étapes de réalisation métaphysique et non des ultimes. Dans la terminologie grecque, l’état subtil est le domaine de la «psyché» ; dans la conception hindoue, il est identifié à Hiranyagarbha, l’Embryon d’Or, germe primordial de la Lumière Cosmique ; dans le dogme chrétien, ce sont les Cieux et le Paradis, comme «séjour d'immortalité» (Cf, René Guénon, «Verbum. Lux et Vita» in Voile d'Isis, 1934, page 175 et L’Homme et son devenir selon le Védanta, ch. XIV).
8) Denys l'Aréopagite, , IV, 7.