Le curieux, l’amateur éclairé ou le simple promeneur peut pousser sans crainte la porte de la librairie du Graal, nichée au beau milieu de la petite rue Jean-Jacques Rousseau, derrière le Palais Royal, au débouché de la somptueuse galerie Vérot-Dodat. Nulle trace ici, d’arrogance commerciale ! Accueilli par un salut cordial mais toujours discret du maître des lieux, souvent occupé derrière son petit bureau, au fond de la librairie, c’est en toute tranquillité qu’on peut parcourir les rayonnages et feuilleter les ouvrages — ici un livre récent d’occasion, quasi neuf, là un grand classique de la littérature alchimique dans une édition rare, plus loin un Guénon dans une édition d’avant guerre, le dictionnaire de l’Abbé Migne, des ouvrages philosophiques, religieux ou mystiques», d’histoire ou de métaphysique, des livres consacrés aux doctrines orientales, à la maçonnerie — et, bien sûr, des rayonnages plus “spécialisés”, de l’astrologie à la métapsychique. «Je n’aime pas importuner mes clients, explique Jacques-Marie Bouvier. Une librairie comme celle-ci doit être un lieu où l’on peut flâner, feuilleter, découvrir, éventuellement acheter, en toute liberté. Mais je reste toujours disponible…» Le client qui sollicite un renseignement ou une précision découvre alors, chez cet homme discret et affable, un grand professionnel du livre, connaissant bien, avec précision et une grande sûreté de jugement, l’univers complexe de la pensée traditionnelle — y compris les continents et sous continents de la littérature «ésotérique». En homme de métier, aux conseils prudents et toujours avisés, Jacques-Marie Bouvier a appris de longue date à faire la différence entre le spécialiste, intéressé par un seul sujet, le bibliophile exigeant et passionné, le curieux en quête de «mystères» ou d’illusoires «pouvoirs», et l’homme de désir ou simplement «en recherche», mû par une authentique soif spirituelle. «Il m’arrive souvent d’engager une conversation “de fond” avec certains clients. Je m’efforce de répondre à leurs attentes, parfois en les orientant vers tel ou tel auteur, mais en prenant toujours le plus grand soin de respecter leur liberté. Certains livres peuvent constituer de véritables rencontres, ouvrir un cheminement longtemps attendu…»

Une vocation lentement mûrie

Rien ne prédisposait Jacques-Marie Bouvier à ce métier, ni à cet “univers”. Né par hasard en Tunisie en 1947 — son père, officier, y était en poste —, dans une famille catholique «classique», il a d’abord voyagé après ses études. «J’ai pris mon temps, mais un jour il a fallu se fixer…». Après quelques tâtonnements, il trouve du travail chez Joseph Gibert. C’est là qu’il fera ses classes, avant de passer chez d’autres libraires. En 1973, il entre aux éditions Dervy. L’univers du livre ésotérique ou traditionnel lui est alors à peu près complètement inconnu, même si, encore étudiant, il s’était intéressé à la revue Planète lancée par Louis Pauwels et avait participé à quelques «ateliers Planète» — sortes de groupes d’études, ni conférences ni colloques, qui s’étaient constitués autour de la revue. «C’est en entrant chez Dervy que j’ai vraiment découvert Guénon et d’autres auteurs majeurs de la “pensée traditionnelle”.» Sous la houlette inspirée d’Hélène Renard, Dervy tourne alors à plein régime et favorise l’éclosion d’une nouvelle génération d’auteurs. Lecteur boulimique, Jacques-Marie Bouvier, responsable des commandes, y achèvera à la fois, en quelques années, sa formation de professionnel du livre et de la librairie et sa formation “doctrinale” — tout en élargissant sa connaissance des grands courants de la pensée traditionnelle et symbolique. «J’avais d’excellents rapports avec Hélène Renard. Elle a senti que je m’intéressais à ces questions. Lorsqu’en 1976 on a proposé à Dervy d’ouvrir une librairie rue Jean-Jacques Rousseau, le projet n’a intéressé personne. Elle me l’a proposé : j’ai dit oui et je me suis lancé…».
Jacques-Marie Bouvier évoque sobrement les débuts difficiles de l’aventure. Le nom de la librairie s’est vite imposé : «Le Graal est le symbole de la quête spirituelle ; c’est aussi un nom assez connu, tout à fait en rapport avec le domaine “traditionnel” qui était celui de la librairie». Mais les clients, alors, étaient plutôt rares, et le libraire reçut longtemps des appels… pour le garage qui occupait précédemment les lieux ! Au bout de deux ans, il découvre le secteur du livre ancien et décide, toujours dans le même domaine, d’ajouter cette corde à son arc. Il constitue un fond, édite — deux fois par an aujourd’hui — un catalogue, et se fait peu à peu connaître d’une clientèle de connaisseurs et de bibliophiles. Pourtant, si le passionné des livres est comblé, le métier n’en reste pas moins difficile, avec ses contraintes spécifiques, aggravées par la crise du livre et de la lecture. «Comme tous les libraires et tous les petits commerces, les charges sont lourdes et il faut tout faire tout seul, car le chiffre d’affaires ne permet pas d’embaucher un employé». Relations avec les éditeurs, avec les vendeurs de livres anciens, gestion des commandes et des stocks, comptabilité, administration : il faut être sur tous les fronts — et (presque) chaque jour être présent pour accueillir les clients.



Une “baisse” des ouvrages de doctrine traditionnelle

Que trouve-t-on à la librairie du Graal ? «Des livres autour de la Tradition et des grandes traditions spirituelles» : symbolisme, pensée et sciences traditionnelles, compagnonnage et franc-maçonnerie, livres d’auteurs et de doctrine (Guénon, Schuon, Evola, Eliade…) ; des ouvrages religieux ou “mystiques” (J. Boëhme, Louis-Claude de Saint Martin, Martinès de Pasqually, F. von Baader…) ; un rayon alchimie ; un autre consacré à l’islam, au judaïsme et à la kabbale hébraïque, ou encore aux doctrines orientales (hindouisme, bouddhisme, zen, taoïsme…). L’amateur de vieux livres, d’éditions rares, ou encore d’anciens numéros de revues devenues introuvables (Le Symbolisme, Le Voile d’Isis, les Études Traditionnelles…) trouvera également son bonheur. Dans une autre partie de la librairie sont regroupés les thèmes doctrinalement beaucoup plus “mélangés”, mais qui ont leur public : magnétisme, hypnotisme, magie, spiritisme, théosophisme, arts divinatoires, new age… «On peut tout lire, commente Jacques-Marie Bouvier, ça ne veut pas dire qu’on est d’accord avec tout. Quant au libraire, s’il doit répondre aux demandes de sa clientèle, il peut aussi l’orienter, et même engager le client, pour certains livres, à exercer son esprit critique…». Son observation des “tendances” ne surprend d’ailleurs guère ce lecteur de Guénon, conscient des effets de la “loi du cycle” : «On assiste incontestablement à une baisse des sujets traditionnels — par exemple l’alchimie, notamment depuis la mort d’Eugène Canseliet. Certains auteurs, comme Guénon, ou certains sujets se maintiennent, mais je constate néanmoins une baisse tendancielle des ouvrages qu’on peut qualifier de “doctrine traditionnelle”. On ne voit pas non plus émerger d’auteurs d’une dimension équivalente à ceux qui ont marqué le XXe siècle : beaucoup de livres qui paraissent aujourd’hui sont surtout des compilations et n’apportent rien de neuf ou de doctrinalement très sérieux…».
Pourtant, la clientèle de la librairie demeure très éclectique : «Je vois passer ici des jeunes et des moins jeunes, des hommes et des femmes, de tous milieux, venant d’horizons les plus différents — de l’étudiant au cadre supérieur, du prêtre à l’universitaire, de la mère de famille au retraité. Certains s’intéressent à l’ésotérisme en général, d’autres ont des préférences plus marquées ; certains sont des bibliophiles qui recherchent un livre précis, d’autres de simples lecteurs, voire des flâneurs qui aiment les livres, entrés là par hasard ou par curiosité ; certains sont engagés dans une "voie" (bouddhisme, christianisme, maçonnerie, soufisme…), d’autres en recherche spirituelle ou en quête d’un approfondissement, qu’ils ne trouvent pas ailleurs, mais qu’ils peuvent encore trouver, mutatis mutandis, dans la “pensée traditionnelle”…».
Tente ans après son installation rue Jean-Jacques Rousseau, Jacques-Marie Bouvier avoue, modestement, conserver une passion intacte, non seulement pour son métier mais pour le domaine — celui de la littérature traditionnelle, symbolique et ésotérique au sens large — qu’il a choisi. «Je ne lis pas tout, dit-il malicieusement en montrant les rayonnages de la librairie, mais je ne désespère pas d’y arriver ! Je pourrais dire comme Umberto Ecco devant son immense bibliothèque : “Quand on me demande si j’ai lu tout ça je réponds : ça, ce sont tous ceux qui me restent encore à lire”…» Depuis la fermeture de la librairie des Éditions Traditionnelles, rue des Fossés Saint Bernard, Jacques-Marie Bouvier n’en est pas moins conscient d’être aujourd’hui l’un des derniers libraires “traditionnels” à Paris, et le seul à proposer à la fois du livre neuf, du livre d’occasion et du livre ancien. L’avenir ? Il n’y pense pas trop, et c’est avec l’humilité et l’espérance tranquille des sages qu’il l’envisage. Il prendra sa retraite dans quelques années et sera, dit-il, «très content» s’il peut trouver un successeur…

C.B.




Le "Graal", au débouché de la galerie Vérot-Dodat.


Librairie du Graal, 15, rue Jean-Jacques-Rousseau, 75001 Paris – Métro : Palais-Royal – Tél : 01.42.36.07.60 – Télécopie : 01.42.36.45.58. La librairie est ouverte de 10 h 30 à 12 h 30 et de 13 h 30 à 19 h et fermée le lundi matin. Envoi sur simple demande du Catalogue des livres anciens.