Les mystères christiques de Jean Canteins
Par CEAPT Symbole copyright, dimanche 6 mai 2007 à 10:36 - Livres - #76 - rss
Mystères et symboles christiques (1) avait été publié en 1996 aux éditions du Rocher et était devenu introuvable. Sa réédition chez Archè, fin 2006, doit être justement saluée comme un événement, non seulement par tous ceux qui s’intéressent à la symbolique et à l’iconographie chrétiennes, mais aussi, bien au-delà de toute perspective strictement “confessionnelle”, par tous ceux qui sont engagés dans un cheminement spirituel — et conscients que le langage symbolique est le langage métaphysique, c’est-à-dire universel, par excellence.

Une langue “non humaine”
Le premier, intitulé «Parler en langues» traite des cas de glossolalie exposés dans les Actes des Apôtres, c’est-à-dire de ce miracle par lequel les apôtres, inspirés par l’Esprit, «se mettent à parler en d’autres langues, se faisant ainsi comprendre de la foule des étrangers». Jean Canteins rappelle tout s’abord la conception du «don des langues» chez René Guénon, disposition supra-humaine, qui dépasse évidemment le domaine strictement linguistique, et qui se traduit par la capacité de parler «à chacun son propre langage en ce sens qu’il s’exprime toujours sous une forme appropriée aux façons de penser des hommes auxquels il s’adresse» ; «ce que nous appelons ici les langues, note Guénon, ce sont toutes les formes traditionnelles, religieuses ou autres, qui ne sont, en effet, que des adaptations de la grande Tradition primordiale et universelle». L’auteur montre alors comment le «parler en langues» des Actes des Apôtres peut être décrit comme une «transposition à la linguistique des transformations de nourriture et de boisson que nous rapportent certains mythes et légendes». Autrement dit, comment la langue parlée par celui sur qui est descendu l’Esprit Saint se «transsubstantialise» pour chacun des auditeurs dans sa «langue maternelle, langue intérieure (…) que seul le Saint Esprit peut connaître et faire entendre instantanément, simultanément et individuellement pour transmettre directement à chacun le message du Christ». Il est donc évident que cette langue «comprise indistinctement par tous n’est pas une langue humaine» mais bien celle de l’Esprit (on pourrait aussi penser, ici, à la “langue des anges” que Corneille Agrippa définissait comme une «pensée parlante» d’origine supra-humaine) qui permet à l’Homme Nouveau d’être «restauré en l’état initial des hommes d’avant la confusion des langues»…
Le symbolisme du “retournement”
La seconde étude, intitulée «Le retournement dans le Nouveau Testament» est une méditation sur le sens de ces «retournements», si fréquents dans les évangiles. L’auteur en recense avec précision les diverses occurrences et avance un certain nombre de clefs d’interprétation. Si, le plus souvent, le Christ se retourne vers un inconnu pour le bénir et vers un disciple pour le tancer, le retournement est toujours, fondamentalement, un mouvement «des ténèbres vers la lumière» — «ce sont les propres termes de Ac. XXXVI, 18, soit la libération de l’obédience aux forces obscures pour l’adhésion aux forces lumineuses.» Le retournement semble aussi impliquer parfois un degré supplémentaire de réalisation, comme en Ac. III, 19, lorsque Pierre exhorte les Juifs : «Convertissez-vous et retournez-vous…» ; Jean Canteins montre que le retournement, ici, se superpose «à l’adoption de la pratique religieuse», autrement dit dépasse le «cadre exotérique général» et semble bien renvoyer à une dimension ésotérique «dont l’accès est forcément réservé à un petit nombre». Le «retournement» s’identifie alors à une «seconde naissance», «initiatique». Les déclaration réitérées du Christ indiquant que seuls entreront dans le Royaume de Dieu ceux qui seront comme des enfants ne pourraient-ils, dans cette perspective, renvoyer à cette nécessité du retournement conçue comme «devenir un enfant, retourner à l’état initial (c’est le sens premier d’“initiation”) (qui) ne peut peut avoir lieu que par inversion du processus naturel, par une sorte d’évolution à l’envers» ?
L’auteur analyse aussi longuement une représentation de la mise en croix, due à Fra Angelico ou à son atelier, qui figure dans la cellule 36 du couvent Saint Marc à Florence — et qui sert d’illustration à la couverture du livre. On y voit la croix, face à nous, le Christ tournant le dos à Jérusalem ; deux échelles ont été appuyées par derrière sur chacun des deux bras de la croix et l’on voit les bourreaux, juchés sur chacune de ces échelles, occupés à clouer les mains du Christ ; une troisième échelle, plus courte, par devant, est appuyée contre la croix ; le Christ s’y tient debout, de face, «en équilibre sur le dernier échelon». Or, «pour monter jusque-là, il lui a fallu gravir les échelons et il n’a pu le faire sans être tourné vers l’échelle et vers la croix», c’est-à-dire, tout d’abord, sans nous tourner le dos — ce qui signifie que le Christ s’est retourné.
La riche exégèse de l’auteur, concernant le sens de ce retournement, n’étant guère susceptible d’être résumée en quelques lignes, on se contentera ici d’engager le lecteur à s’y reporter et à intérioriser ce symbolisme. Les réflexions de l’auteur s’achèvent, enfin, par un appendice capital consacré au double retournement de Marie Madeleine, au matin de la Résurrection, ainsi que par un chapitre portant sur «Le retournement dans les apocryphes» — notamment le retournement de Pierre, crucifié selon la tradition «la tête en bas».

"Aussitôt la bouchée prise, il sortit. C’était la nuit." (Jean, XIII.30)
Mystères eucharistiques
Il faut aussi souligner encore le très grand intérêt de deux chapitres concacrés au mystère christique par excellence : celui de l’eucharistie. Le chapitre cinq dévoile ainsi, tout d’abord, la mystérieuse figure de Melchisédec, roi de Salem (ou roi de Paix) dont Genèse XI. 18-20 rapporte qu’il «apporta du pain et du vin. Il était prêtre du Dieu Très-Haut (elyôn). Il bénit Abram (…) (qui) lui donna la dîme de tout». Jean Canteins, dans la même perspective que René Guénon (2), souligne le rattachement du sacerdoce du Christ à celui de Melchisedec, qui en est en quelque sorte le «modèle» — rattachement qui détermine l’universalité de la Nouvelle Alliance. «Transcendant toute filiation humaine» (il est dit «sans père, sans mère, sans généalogie» et «semblable au Fils de Dieu») Melchisedec est bien «d’origine supra-humaine», ce qui permet d’assimiler, conformément à l’Épître aux Hébreux (VII. 15) le Roi-Prêtre de l’ancienne Alliance et celui de la Nouvelle Alliance : «Les deux sacerdoces se confondent, écrit Jean Canteins, et cette conjonction extraordinaire trouve en quelque sorte sa conclusion — qui est en même temps sa consécration — dans le même recours fait par les deux Prêtres-Rois à l’offrande eucharistique du pain et du vin. Si l’universalité et l’éternité du sacerdoce selon Melchisedec a une importance doctrinale, si elle est déterminante pour l’établissement du dogme, le sacrifice du pain et du vin, qui s’en réclame, est sur le fidèle d’un impact bien plus fort car, ressortissant de la pratique, il se traduit concrètement dans le rituel quotidien, il constitue même le sacrifice par excellence.»
L’auteur en vient ensuite (chapitre 6) au cas «antithétique» et négatif de Judas «dont la mise à l’épreuve, lors du Repas précédant la tragédie finale, se décode par rapport au sacrifice semblable qui y a été solennellement inauguré». On se souvient que, lors de la dernière Cène, le Christ annonce que l’un des Douze va le livrer. Jean questionne alors tout bas Jésus : «Seigneur, qui est-ce ?» — «C’est celui à qui je vais donner la bouchée» répond le Christ qui prend alors un morceau, le trempe et le tend en silence à Judas. —«Ce que tu fais, fais-le vite» dit alors le Christ à Judas, qui, aussitôt quitte la table et sort pour aller livrer Jésus : «Aussitôt la bouchée prise, il sortit. C’était la nuit» (Jean, XIII.30). Judas va donner Jésus. Ainsi «au don fractionnaire de Jésus, don alimentaire à consommer devant tous les disciples, répond le “don” entier de Judas — don alimentaire dans une certaine mesure, lui aussi, non dans le sens ordinaire d’une nourriture substantielle (epiousios : Mt VI.11), mais dans celui d’une nourriture suprasubstantielle, conformément au mystère de la transsubstantiation». Bref, «désigné par un morceau de la nourriture des apôtres, Judas a livré le Christ tout entier à la convivialité universelle des fidèles». Examinant les formules utilisées par saint Jean («Aussitôt la bouchée prise, Satan entra en lui» et : «(Judas) sortit aussitôt la bouchée prise. C’était la nuit», Jean Canteins relève, dans la structure même de la première phrase, en grec, l’allusion à un «mystère qui dépasse les apparences» : «Se superposant au sens ordinaire, meta to psômion pourrait avoir une autre acception et indiquer un certain dépassement du plan alimentaire, autrement dit du plan substantiel, et s’appliquer à la préfiguration du mystère eucharistique (…) à cela près que, pour Judas consommant sa bouchée, ce n’est pas le corps du Christ qu’il consomme et avec lequel donc, il s’identifie, mais avec son contraire si l’on peut dire, avec Satan. En prenant la bouchée offerte par Jésus, Judas a ouvert la bouche et par cette béance il a fait entrer le diable, qui depuis longtemps tournait en vain autour de lui. Comment doit-on comprendre cela ? Serait-ce que le geste de Jésus a une finalité diabolique ? Certes pas ! Jésus a seulement contraint Judas a choisir définitivement son camp». Entre le plan de réalité supra-humain, le pôle de Lumière que représente le Christ et la «malédiction», «l’enténèbrement » que représente Satan, Judas choisit, et saint Jean montre bien le double effet immédiat de l’absorption de la bouchée tendue par Jésus : «Satan "entre" (en lui) ; Judas "sort" (de la pièce)»
Ces quelques aperçus ne peuvent avoir la prétention de rendre compte de l’exceptionnelle richesse de cet ouvrage. Peut-être permettront-elle au moins de donner une idée du grand intérêt de ces études, magnifiquement servies par la vaste érudition de Jean Canteins, qui n’est toutefois jamais pesante (il faut même souligner combien ces textes, en règle générale, demeurent d’un abord simple, sinon toujours aisée, et rayonnent d’une grande clarté d’écriture et d’exposition). Elles témoignent aussi, une fois de plus, de la formidable richesse de sens que recèle toute approche symbolique orthodoxe et du caractère véritablement «transfigurateur» de l’herméneutique traditionnelle.
A.R.
(1) Jean Canteins, Mystères et symboles christiques, Archè Milano, 2006, 238 p., 19 €.
(2) Rappelons aussi, à ceux que le sujet intéresse, le remarquable Melkitsedeck ou la Tradition primordiale, de Jean Tourniac, édité en 1983 par Antoine Faivre et Frédérick Tristan dans la collection “Bibliothèque de l’Hermétisme” qu’ils dirigeaient chez Albin Michel, et récemment réédité chez Dervy.

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