«Tu es Cela»
Par CEAPT Symbole copyright, vendredi 30 mars 2007 à 16:56 - Etudes - #71 - rss
Né à Ceylan en 1877, mort en 1947, Ananda K. Coomaraswamy dirigea la section d’art indien du musée de Boston. Érudit, spécialiste de l’art traditionnel, il fut aussi un homme de vaste culture philosophique et religieuse et l’un des correspondants majeurs de René Guénon, dont il partageait les perspectives métaphysiques, la critique de la modernité et les orientations doctrinales traditionnelles. Collaborateurs des Études Traditionnelles, c’est dans cette revue que parut en 1947, au moment de sa disparition, ce texte intitulé «Gradation, évolution et réincarnation » (1). Nous ne retenons ici que les passages concernant cette dernière question, dans lesquels il explique pourquoi la “réincarnation” — telle qu’elle est aujourd’hui communément comprise comme étant «le retour d’âmes individuelles en d'autres corps ici-bas —, sur la Terre» ne constitue pas une doctrine orthodoxe. On ne saurait trop recommander au lecteur de se reporter, sur ce sujet et quelques autres, à trois livres majeurs d’Ananda K. Commaraswamy : Hindouisme et bouddhisme (Gallimard, Idées Poche), La doctrine du sacrifice (Dervy) et La signification de la mort (Archè).

Ananda K. Coomaraswamy (1877-1947)
En tout ceci, il n’y a rien à quoi le savant de la nature puisse trouver à redire ; assurément, il peut répondre qu’il ne s’intéresse qu’à l’opération des causes médiates et non à la question de la cause première ou au pourquoi de la vie ; mais ce n’est tout au plus qu’une définition du domaine qu’il s’est choisi. L’ego est le seul contenu du Soi qui puisse être connu objectivement et pour cette raison le seul qu’il consente à prendre en considération. Son unique affaire est le comportement.
La “réincarnation” : une doctrine non “orthodoxe”
L’observation empirique ne concerne que les choses qui changent ; de celles-ci, et tous les philosophes en conviennent, on ne peut pas dire qu’elles “sont”, mais qu’elles deviennent ou évoluent. Le physiologiste, par exemple, explore le corps, et le psychologue l’âme, ou l’individualité. Ce dernier sait parfaitement bien que la permanence des individus n’est qu'un postulat, commode et même nécessaire pour des fins pratiques, mais intellectuellement insoutenable ; et sur ce point, il est tout à fait d’accord avec le Bouddhiste qui, inlassablement, déclare avec insistance que le corps et l’âme — composés et changeants, et par conséquent entièrement mortels — «ne sont pas mon Soi», ne sont pas la Réalité qui doit être connue si nous voulons «devenir ce que nous sommes». De même, saint Augustin indique que ceux qui ont vu que ces deux, corps et âme, sont impermanents, ont cherché ce qui est immuable et ainsi ont trouvé Dieu — l’Unique dont, ou pour qui, les Upanishads disent, que «tu es Cela». Aussi, la théologie, se rencontrant avec l’autologie, néglige tout ce qui est affectif pour ne prêter attention qu’à ce qui ne change pas — «changement et destruction, Je vois de tous côtés, ô Toi qui ne changes pa ». Elle le trouve dans cet éternel maintenant qui toujours sépare le passé du futur et sans lequel ces deux termes n’auraient pas le moindre sens, de même que l’espace n’a de sens que par rapport au point qui différencie ici de là. Moment sans durée, point sans extension : tel est le Juste Milieu, la Voie inconcevablement étroite conduisant hors du temps, dans l’éternité, de la mort à l’Immortalité.
Notre expérience de la «vie» est évolutionniste : Qu’est-ce qui évolue ? L’évolution est réincarnation, la mort de l’un et la renaissance d’un autre dans une continuité momentanée : Qui se réincarne ? La métaphysique élude la proposition animiste de Descartes, Cogito ergo sum, pour dire Cogito ergo est ; et à la question Quid est ? répond que c’est là une question impropre, parce que le sujet n’est pas une chose parmi d'autres, mais la quiddité d’eux tous et de tout ce qu’ils ne sont pas. La réincarnation — telle qu’elle est couramment comprise comme signifiant le retour d’âmes individuelles en d'autres corps ici-bas, sur la Terre —, n’est pas une doctrine indienne orthodoxe, mais, tout bonnement une croyance populaire. Comme le Dr B. C. Law le fait remarquer, «il va sans dire que le penseur bouddhiste rejette la notion du passage d’un ego d’un corps dans un autre». Nous nous rangeons à l’avis de Shrî Shankarâchârya lorsqu’il dit : «En vérité, il n’y a pas d’autre transmigrant que le Seigneur» — celui qui est à la fois lui-même d’une manière transcendante et le Soi immanent de tous les êtres, mais qui ne devient jamais lui-même quelqu'un ; à l’appui de ceci on pourrait citer de nombreux textes des Vêdas et des Upanishads faisant autorité. Par conséquent, quand nous voyons Krishna dire à Arjuna, et le Bouddha à ses Mendiants, «Long est le chemin que nous avons foulé, et nombreuses les naissances que vous et moi avons connues», il ne s’agit pas d'une allusion à une pluralité d’essences mais à l’Homme Commun qui est en chaque homme, qui, dans la plupart d’entre eux, s’est oublié lui-même, mais qui, dans celui qui s’est réveillé, a atteint le terme du chemin et, ayant fini avec tout devenir, n’est plus une individualité dans le temps, n’est plus un tel, celui dont on peut parler avec un nom propre.
Le Seigneur est le seul transmigrant. Cela tu es — l’Homme véritable en tout homme. (…)
A.K.C.
(1) In N°263 (octobre-novembre 1947) des Études Traditionnelles. Le texte avait précédemment été publié dans la revue des Dominicains anglais.

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