La mort de René Guénon, en 1951, a-t-elle déclenché un phénomène de découverte et d’engouement pour son œuvre en France et dans le monde ?

Xavier Accart : La mort de Guénon a d’abord été, ce me semble, un formidable révélateur de son influence profonde sur la vie littéraire et intellectuelle, qui avait été jusque-là souterraine — du moins depuis la fin des années 1920. Elle ne semble pas avoir été à l’origine de ce phénomène de reconnaissance, mais a comme brutalement accéléré un processus esquissé depuis la fin des années 1940. L’ampleur médiatique de la nouvelle de sa mort a été prolongée et relancée deux ans plus tard par le livre de Paul Sérant (René Guénon, 1953). Cela a donné l’occasion à des écrivains de premier plan, qui étaient à la fin de leur “carrière littéraire” de faire le point sur leur dette envers Guénon. Sur le plan international, le phénomène frappant est l’écho de cette nouvelle dans le monde francophone et en particulier l’espace de ce que l’on avait appelé avant-guerre l’Empire. Nous avions montré dans L’Ermite de Duqqi (2001) (1) comment, à la fin de l’ère coloniale, l’œuvre de Guénon avait pu constituer pour des écrivains francophones égyptiens (qui la connaissaient mal) le rêve d’une réconciliation entre l’Orient colonisé et l’Occident, et comment autour du nom de Guénon s’était développée une relation entre France-Asie (Saïgon) et ces écrivains francophones. On constate également un même intérêt dans des revues comme La Revue de la Méditerranée (Alger) ou Les Cahiers du Sud, édités à Marseille mais tournés vers l’autre rive. Cet écho a évidemment compté pour faire connaître l’œuvre de Guénon à un public plus vaste et à des jeunes gens de la génération de Jean Biès (né dans les années 1930) par exemple. C’était le début d’une diffusion beaucoup plus élargie du nom de Guénon, mais également celui d’une vulgarisation de son œuvre et de l’arrêt de l’intérêt pour celle-ci de revues littéraires de premier plan comme l’avaient été Les Cahiers de la Pléiade, la N.r.f., Le Mercure de France ou Les Cahiers du Sud. La réception de l’œuvre de Guénon allait de toute façon être modifiée par la disparition de celui-ci et la diversification des auteurs se réclamant de son héritage. À partir de là, il y a comme un éclatement de la galaxie “traditionnelle”.

Peut-on mesurer l’impact sur ses lecteurs de la “conversion” à l’islam de René Guénon ?

Nous ne parlerons pas ici des collaborateurs de Guénon passés à l’islam à l’époque du développement de la tarika de F. Schuon, puis des tarikas de Michel Vâlsan, Roger Maridort : nous voudrions nous attacher à l’impact sur un cercle plus large des lecteurs de Guénon. Ce qu’il faut dire d’abord, c’est que Guénon, dans son œuvre, n’affirme jamais son adhésion à l’islam ; si, à certaines périodes de son existence, il laisse percer dans ses écrits une affinité particulière, cela reste marginal. Guénon aurait souhaité que l’on ignore sa vie et ses choix personnels. Il y a donc là la connaissance d’un élément biographique, non explicite dans son œuvre, qui vient influencer sa lecture.
Il faut distinguer deux choses. D’abord, “l’installation” de Guénon (pour reprendre ses termes) dans une organisation initiatique islamique dès 1911 qui, si elle a certainement eu une influence profonde sur son œuvre (voir notamment Le Symbolisme de la croix), aurait pu rester confidentielle. Ainsi, dans Orient et Occident (1924), cherchant un point d’appui métaphysique pour l’élite occidentale, il jugeait qu’il n’était pas opportun de faire référence à la métaphysique islamique. Ensuite, sa vie islamique à partir de son installation au Caire, et notamment de son remariage avec une femme musulmane, en 1934. Ce dernier fait a donné de Guénon l’image d’un “converti” à l’islam, de ce qu’André Rousseaux appela même un «renégat». Cela a eu une influence considérable sur ses lecteurs. Il en a détourné beaucoup de son œuvre. Dans Le Renversement des clartés (2), j’ai mis en évidence toute une lignée de critiques hostiles à Guénon, qui évoquent (souvent de façon condescendante) sa vie spirituelle dans le cadre de l’islam. Cette “lignée” part d’avant-guerre avec Elian-Finbert et Pierre Mariel en 1933, Gabriel Dardaud (le correspondant de l’A.F.P. au Caire) qui en 1938 prétendait dans La Bourse égyptienne avoir retrouvé Guénon sous le burnous des étudiants d’al-Azhar, et se poursuit après-guerre jusqu’aujourd’hui avec Les Gens du blâme ou Le Totalitarisme islamique d’Alexandre Del Valle. Ce dernier va jusqu’à faire de Guénon un cheikh soufi pour la seule raison qu’on l’appelait communément “cheikh” Abd al-Wahid… et reprend la phrase apocryphe — même si rapportée par le peu fiable Manuscrit confidentiel inédit — «il faut islamiser l’Europe». (3) Cela ravive l’antique rivalité entre chrétiens et musulmans, réactualisée dans l’actuelle opposition entre les nouveaux “défenseurs de l’Occident” et les islamistes. Car dans le camp opposé, on trouve une incompréhension symétrique. Beaucoup de lecteurs musulmans (du recteur de la mosquée de Paris, à d’actuels “guénonistes” musulmans, en passant par des personnalités turques ou maghrébines) voient dans le choix de l’islam par cet homme perçu comme un grand intellectuel occidental, la preuve de la supériorité de leur religion et l’encouragement à devenir musulman. La position de Guénon elle-même semble d’ailleurs soulever des contradictions et a déconcerté beaucoup de ses amis (G. Truc, Charbonneau-Lassay et O. de Frémond…) ou de ses admirateurs (P. Sérant…). En effet, comment concilier son affirmation dans l’introduction au Symbolisme de la croix que le Christ est mort en Croix, avec l’affirmation commune de l’islam qu’un homme lui a été substitué ? Comment comprendre que l’on puisse changer de pratique religieuse et ne pas parler de “conversion” mais d’“installation” ? La compréhension de la logique interne qui sous-tend sa position — compréhension qui n’implique pas d’ailleurs sa validation — implique un approfondissement de l’œuvre, un examen de ce que Guénon appelle l’ordre «initiatique» distingué de l’ordre «religieux».

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René Guénon au Caire vers 1940.


Peut-on dire que des œuvres “artistiques” ont été influencées par René Guénon ?

Au début de la longue recherche qui a abouti au Renversement des clartés, il y avait cette interrogation : comment une œuvre qui, d’un premier abord, peut paraître “castratrice” par son exigence de précision, sa codification du symbolisme, etc., a-t-elle pu susciter des créations poétiques et littéraires ? Cette étude m’a conduit à découvrir de multiples “influences”, terme auquel j’ai préféré celui de “réceptions” pour mettre l’accent sur l’activité d’appropriation de l’œuvre. Dans cette recherche, j’ai assez peu étudié les œuvres plastiques, bien que j’évoque le travail d’Albert Gleizes (j’en profite pour remercier Henri Giriat de son aide) et d’Étienne-Martin. Dans le domaine plastique, j’ai souligné l’importance des écrits théoriques (plus que la création elle-même) de Luc Benoist, d’Ananda Coomaraswamy, de Schuon ou de Guénon lui-même, comme lieux de médiation de la pensée “traditionnelle”. Ainsi, le Père Régamey de la revue L’Art sacré (laquelle fut au cœur de la réflexion et des polémiques autour de ce thème dans les années 1950), pourtant peu favorable à la pensée “traditionnelle”, avouait que les questions posées par ces auteurs ne pouvaient plus être éludées. (4) Toutefois, je me suis concentré sur les œuvres littéraires. Dans ce domaine, “l’influence” de Guénon a été multiple. Elle a d’abord nourri la réflexion d’écrivains issus du surréalisme sur leur propre “métier” d’écrivains et de poète et sur la nature de “l’inspiration” poétique à laquelle ils devaient s’ouvrir. J’ai dégagé dans Le Renversement des clartés, cet intérêt commun d’Antonin Artaud, Raymond Queneau et René Daumal (auquel je compte consacrer une étude à part entière par la suite) pour ses écrits. Chacun à sa manière a nourri de l’œuvre de Guénon sa réflexion sur son art poétique. J’ai commencé à montrer ce que la théorie théâtrale d’Artaud lui devait. Raymond Queneau a tenté de retrouver un art du roman, sous-tendu par une structure “traditionnelle” proche de celle de Dante, structure qu’il tenta de mettre en œuvre à travers un certain nombre de roman avant-guerre. Il a combattu dans Volontés ce qui lui semblait de fausses théories de l’inspiration. En cela il se rapproche beaucoup de l’auteur de La Grande beuverie. Tous les deux voyaient dans un recours à l’infra-conscient un appel à l’infra humain. Daumal devait au contraire considérer que, par un effort constant, une aspiration spirituelle, le poète devait devenir le canal d’une influence supra-humaine. Proche d’Artaud et de Daumal, était Jean Paulhan qui fut passionnément intéressé par les écrits de Guénon, concernant par exemple le don des langues. Ils furent un ferment pour ses Fleurs de Tarbes. Paulhan se prit de passion pour cette œuvre au même moment que d’autres aînés de ces jeunes gens : Pierre Drieu La Rochelle et Henri Bosco. Chez le premier, la trace de Guénon est très intellectuelle (au sens contemporain du terme). Dans ses derniers romans (comme L’Homme à cheval ou Les Chiens de Paille), ses narrateurs se livrent à des méditations métaphysiques fortement empreints par l’interprétation guénonienne du Vêdânta, mais aussi par sa notion de Tradition universelle. Henri Bosco qui découvrit l’œuvre par le romancier François Bonjean (lui-même adhérant à l’interprétation symbolique guénonienne) est allé pour sa part jusqu’à construire son célèbre roman Le Mas Théotime sur des bases doctrinales. Ses poèmes sur Chellah (parus notamment dans Les Cahiers du Sud), sont, en quelque sorte, une expression littéraire de ce qu’il appelait «la Doctrine». L’“influence” de l’œuvre de Guénon a donc été multiforme. Elle a suscité à la fois une réflexion sur des démarches poétiques ou littéraires mais aussi offert des éléments, des formes, qui ont contribué à nourrir ou à structurer des œuvres littéraires.


"Paulhan (ci-dessus) se prit de passion pour cette œuvre au même moment que d’autres aînés de ces jeunes gens : Pierre Drieu La Rochelle et Henri Bosco."


Quel regard portez-vous sur la postérité de René Guénon aujourd’hui ?

La postérité de Guénon aujourd’hui est immense, absolument incernable. D’abord parce que, comme un caillou qu’on jetterait sur la surface d’un étang, ses ondes se sont diffractées indéfiniment et conjuguées avec d’autres “influences”. Ensuite en raison de la multiplication des moyens de communication et d’information (notamment Internet), sa diffusion est mondiale. Un livre comme Against the modern World (nous avons dit les réserves qu’il appelait dans la revue Ariès (5)), laisse entrevoir cette diffraction presque indéfinie de la pensée “traditionnelle”. Dans l’espace français, on a l’impression que sa postérité est moins littéraire et a donné lieu à des recherches approfondies concernant les doctrines spirituelles de différentes traditions (des soufismes au lamaïsme, en passant par le Vêdânta, le hatha-yoga et la mystique chrétienne), de la part de chercheurs à la compétence reconnue et engagés dans les voies qu’ils étudiaient. L’évolution de la revue Hermès — dont la pensée “traditionnelle” a été une composante importante — est à ce titre significative. Ces études n’ont pas été conduites dans le pur plaisir de l’érudition mais pour nourrir la quête d’Occidentaux ayant soudain pris conscience d’une dimension désertée de leur être. Car l’influence la plus profonde de l’œuvre de Guénon aura peut-être été de susciter une prise de conscience de la vraie nature du “spirituel”. Loin d’être apparentés aux pensées totalitaires, comme l’ont insinué certains depuis l’après-guerre et surtout depuis les années 1970, ses écrits ont contribué à éveiller ses contemporains à cette «puissance de l’âme» où, pour reprendre les termes de Maître Eckhart, «Dieu verdoie et fleurit totalement, dans toute la joie et tout l’honneur qu’Il est en lui-même» (6). Enfin, il semble aujourd’hui que cette influence déborde le monde occidental, et s’étende à des pays musulmans comme la Turquie, l’Iran, le Maroc.

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(1).L’Ermite de Dukki. René Guénon en marge des milieux francophones égyptiens, par Xavier Accart, avec la collaboration de Daniel Lançon, Archè Milano, 2001, 324 p.
(2). Guénon ou le renversement des clartés - Influence d'un métaphysicien sur la vie littéraire et intellectuelle française (1920-1970), par Xavier Accart, Paris et Milan, Edidit et Archè, 2005, 1222 p., 100 €.
(3). Xavier Accart explique dans Guénon ou le renversement des clartés (p. 786) la raison pour laquelle cette affirmation lui paraît peu crédible.
(4). Guénon ou le renversement des clartés (p. 331).
(5). Amsterdam, 2006, n°1, vol. VI.
(6). C’est ainsi qu’il évoque la partie la plus élevée de l’“intellect”. Schurmann, Reiner, Maître Eckhart ou la joie errante, Paris, Denoël, 1972, p. 61.


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