Tous vos films mettent l’accent sur l’importance des rites, des symboles et des mystères dont témoignent les villes et les monuments — singulièrement l’architecture sacrée. Cette quête de la mémoire est donc aussi celle du centre et de l’origine, mais l’origine elle-même (celle des cités, par exemple…) est aussi un acte mémorial…

Paul Barba-Negra : Si l’on se réfère à tous les mythes fondateurs, au commencement de la cité, il y a la mémoire, effectivement, en ce sens que le personnage fondateur de toute cité originelle réunit toujours trois fonctions essentielles : il est à la fois roi, prêtre et architecte. Cette synthèse exprime très précisément et très nettement que celui qui est appelé à veiller sur le destin du groupe humain doit être lui-même, simultanément, un initiateur, dépositaire des principes spirituels — c’est la fonction sacerdotale —, un médiateur dans la cité — c’est la fonction royale — et aussi un architecte, chargé de mettre en place le “décor” dans lequel va se dérouler le “scénario” de l’accomplissement de l’homme…
On retrouve dans presque toutes les traditions ce que manifeste notre propre tradition chrétienne : la vocation de toute ville est d’incarner la "Jérusalem terrestre", à l’image de l’élément archétypal qu’est la "Jérusalem céleste". De la même façon, toute activité dans la cité va tenter de manifester cette analogie : ce qui est en bas doit correspondre à ce qui est en haut. Il s’agit là d’un principe d’harmonie — qui permet à l’homme, dès lors, de vivre dans une dynamique ascensionnelle et, comme disait Baudelaire, de réaliser le seul vrai progrès qui est de réduire la distance de la chute…


"La vocation de toute ville est d’incarner la "Jérusalem terrestre", à l’image de l’élément archétypal qu’est la "Jérusalem céleste"."


Il semble, à l’évidence, que les villes modernes aient oublié cette "dynamique". Quelles sont les étapes qui ont marqué cet éloignement des principes fondamentaux et quelles en ont été les conséquences ?

Pour approcher la grande réalité de la cité, il faut en avoir à la fois une vision historique et méta-historique. L’histoire de la ville — de toute ville —, montre que seule une vision théocentrique détermine le développement cohérent de la cité, qui s’articule alors autour d’un pivot central — temple, cathédrale, église — et s’harmonise, se restructure en permanence par rapport à cet élément de référence qu’est la mémoire sacrée, la mémoire des origines contenues dans le temple. A partir du moment où cette vision théocentrique est remplacée par une vision anthropocentrique, la ville se désoriente.
Cette notion de désorientation est capitale puisque orienter signifie se diriger vers l’Orient, c’est-à-dire vers les origines, vers l’âge d’or, le paradis terrestre. On retrouve cette idée essentielle dans presque toutes les civilisations. Une légende indienne explique ainsi que la vie peut être conçue comme une grande rivière qui coule d’Est en Ouest. Dans cette rivière il y a deux sortes de poissons : les “endormis”, qui sont poussés vers l’Ouest, dans l’Océan de l’anéantissement, et les “éveillés”, qui gardent la mémoire primordiale et nagent vers l’Orient, vers l’eau pure des sources qui symbolisent la Vérité. Toute “désorientation” entraîne donc une dérive vers l’Ouest — et c’est le cas de presque toutes les grandes villes en Occident.
J’ai travaillé pendant plusieurs années à la série “Architecture et géographie sacrée”, ce qui m’a conduit à étudier à la fois les civilisations anciennes, les mythes et les rites traditionnels, mais aussi à analyser avec des architectes et des promoteurs le développement directionnel des grandes villes modernes — et tous les spécialistes constatent cette progression vers le couchant. Or, ce déplacement vers l’Ouest annonce l’amnésie et la mort dans toutes les traditions.


"Seule une vision théocentrique détermine le développement cohérent de la cité."


En regardant vos films, notamment celui consacré à Athènes et celui consacré à Paris, on est saisi par la préfiguration du destin de Paris que semble annoncer Athènes…

Athènes est effectivement le laboratoire qui a fait pour la première fois dans l’histoire l’expérience de la désacralisation de la cité, de son enlisement dans l’amnésie. A Athènes une mythologie renversée a fait que tout ce qui, au commencement, convergeait vers l’Acropole, c’est-à-dire vers le centre sacré de la ville — le Parthénon, dirigé vers l’Est, son fronton racontant l’histoire de la naissance d’Athènes — se déplace ensuite vers la partie moyenne de la cité, le quartier commerçant, l’Agora. L’autorité des prêtres et des grands dignitaires est simultanément remplacé par celle des grands orateurs, des idéologues, des sophistes. Les intellectuels prennent le pouvoir et la sagesse traditionnelle est remplacée par le discours désacralisé et par l’illusion du savoir. Tout va très vite alors, et la ville, poussée vers l’Ouest, à travers le Pnyx, va s’orienter symboliquement vers le lieu mythologique où coule l’Achéron, le fleuve de la mort. Lorsque ce terme est atteint, on s’aperçoit que la civilisation athénienne est effectivement morte.
Paris suit, de son côté, un itinéraire analogue. Entre le pôle originel — l’île de la Cité et Notre-Dame —, et le nouveau pôle qui est la Défense, la capitale a perdu sa capacité structurante. Lorsqu’on suit les différentes étapes de cette aliénation, on reconnaît, on reconnaît leur double dimension historique et méta-historique. Notre-Dame, c’est la mémoire totale ; le Louvre exprime déjà la réduction de la pensée symbolique aux allégories. La Concorde marque la première grande rupture. C’est, ne l’oublions pas, la place de la décapitation du Roi, qui exprime, comme le disait Renan, le suicide d’une civilisation — car le prince chrétien, au sommet de la pyramide du corps social, reliait le monde d’en bas au monde invisible. A partir de ce moment là, l’histoire devient horizontale : il n’y a plus de dynamique ascensionnelle. Sur les 300 églises et monastères de Paris, la ville en perd près de 270 pendant et après la Révolution. L’Arc de Triomphe traduit le pas de plus qui a été franchi vers la mort. Ce n’est pas par hasard qu’il est dédié aux morts. On est passé ici, architecturalement, symboliquement et historiquement, de la mémoire qualitative des origines à une mémoire purement quantitative. Le monument ouvre l’ère du gigantisme et traduit la paranoïa napoléonienne — l’empereur se couronnant lui-même comme pour exprimer que le pouvoir temporel n’est plus relié à aucune légitimité sacrée. Là aussi, par la suite, les étapes se précipitent. La ille glisse vers l’Ouest — vers Neuilly, qui est un dortoir de luxe — pour atteindre la Défense qui est l’exemple tragique de l’amnésie manifestée. Cet univers concentrationnaire n’est pas seulement coupé de Dieu, des rites et des fonctions structurales, mais aussi coupé du monde, de sa poésie profuse, du simple rythme des saisons. On y vit, comme dans un réfrigérateur, un arrêt mortuaire.


"Notre-Dame, cest la mémoire totale…"


Ce glissement vers l’Ouest, l’amnésie et la mort n’est cependant pas indéfini…

D’une certaine manière la prochaine étape a déjà été atteinte puisque la “désorientation” de Paris a entraîné un développement cancéreux de la ville. Paris est en état de “péché tumoral”, pourrait-on dire. Mais l’on sait qu’au dernier stade du cancer, il faut qu’un organe central soit atteint par une métastase pour entraîner la mort du malade. A Paris, cette métastase, c’est Beaubourg, au cœur de la ville, avec sa dynamique négative à côté de Notre-Dame, le vrai centre de la mémoire. Beaubourg est un trou noir, l’“anti-monument” annonciateur de l’Apocalypse — l’éponge, si l’on veut, avec laquelle Dieu efface avant de récrire.

Que traduit cette évolution “apocalyptique” et que peut-on y opposer ?

Souvenons-nous, tout d’abord, qu’“Apocalypse” ne signifie pas, comme on l’imagine souvent, la destruction brutale ou la catastrophe, mais la “Révélation”, à travers l’épreuve, la laideur, la souffrance… Notre société crie la nécessité de retrouver les influx essentiels à la vie, de retrouver la mémoire, une structure qui permette à chaque individu de s’accomplir. Nous sommes tous à la fois victimes et responsables du modèle social aliénant dans lequel nous vivons. Une société amnésique, robotisée, coupée de ses racines spirituelles, obsédé par ses loisirs, ses vacances, ses week-ends, est une société en sursis. Nous vivons sans doute la fin d’un cycle urbain, comme la fin d’un cycle de civilisation. L’homme nouveau, comme la cité de demain, devra se retourner vers l’Orient, étancher sa soif aux sources vives et éternelles de la Vérité…


La "porte" vers l'Ouest et l'Océan de l'anéantissement.




Lettre à Paul Barba-Negra

Merci !

Par Olivier Gissey


"Merci !", c’est ainsi que Maurice Clavel s’adressait à vous, cher Paul Barba-Negra, dès 1978 dans Le Nouvel Observateur, après avoir vu en avant-première votre film sur le Mont Saint-Michel. Oui, merci, un immense merci, pour nous avoir fait vibrer quelques années plus tard, en ce premier trimestre 1985, quand la troisième chaîne de l’époque programma tous les dimanches à 20 h 30 votre suite magnifique de douze films sur l’Architecture et la Géographie sacrées.
Quelle émotion ! La Grèce, l’Égypte, le Mexique antiques et… la France. Je veux citer tous ces lieux français que vous nous avez fait redécouvrir, vous "le sublime Roumain" comme vous appelait Christian Charrière dans Le Quotidien de Paris : Outre Le Mont Saint-Michel et l’archange-lumière, Notre Dame de Paris, rosace du monde, Reims, cathédrale du sacre, Paris, arche du temps, Versailles, le palais temple du Roi Soleil…
L’inimitable Michel Bouquet, principalement, et Jacques Weber, disaient les commentaires écrits notamment par Jean Phaure (pour les sites français). Gérard Delaplace participait à Reims. Stefan de Faÿ filmait en hélicoptère le Mexique. Un treizième film avec Mircea Éliade éclairait l’ensemble. Trois millions de téléspectateurs vous suivirent. On se prend à rêver de ce qu’aurait pu écrire Malraux !
Le Figaro-Magazine, sous la plume de Patrice de Plunkett vous consacrait plusieurs pleines pages : "Cet exilé retrouve pour nous les chemins du Ciel" et citait Maurice Clavel clamant : "C’est l’événement !" ou "M. Barba-Negra est beaucoup plus qu’un grand lyrique : peut-être un grand métaphysicien physique." Clavel réclama que vous alliez à Vezelay faire un autre film. L’autre grand chroniqueur télé du moment, Christian Charrière ne manqua pas une miette de votre festin : "Que nous sont devenus précieux ces rendez-vous avec la Tradition auxquels nous convie Paul Barba-Negra, à la fois messager de l’invisible qui saupoudre ses images avec le poivre magique de l’immatérielle présence, et l’architecte intellectuel nous disant les lois qui président à la construction de l’être et à sa pleine réalisation spirituelle."
Vos amis, Henry Montaigu vous qualifiait "d’archéologue célestiel" et Gérard de Sorval vous écrivait : "Vous contribuez à restituer deux grandes sciences traditionnelles de l’Art royal, celle de l’ornement symbolique et celle de la géographie sacrée (…) c’est-à- dire à la fois la ponctuation du sens des formes architecturales (…) et l’art de savoir situer dans le temps et l’espace les emplacements des lieux (…) propres à la mise en résonance de l’homme avec le cosmos et à la contemplation de l’œuvre divine (…)."
Merci encore infiniment, à vous le "Gallo-Roumain", de nous avoir fait réaimer Versailles, de nous avoir montré autrement Paris, de vous être souvenu du sacre, d’avoir fait se tutoyer à travers ces monuments autant de visions mythiques différentes… de nous avoir transformer en "pélerins inspirés" dans un vertige de l’image qui pulvérisait tous ces habituels documentaires pour touristes. Merci encore, cher "Maître", vingt ans après!


"Versailles, le palais temple du Roi Soleil…"