Voix intérieure, voie de la Délivrance
Par CEAPT Symbole copyright, jeudi 8 février 2007 à 20:17 - Livres - #40 - rss
La lumière qui émane de ce livre (1) rappelle très fortement cette parole du Zohar (270b) : "La loi écrite est comparable à la lumière du jour, et la Loi orale à la lumière d’une chandelle. De même l’homme a besoin de la Loi orale pour expliquer la Loi écrite, sans quoi il serait comparable à un homme renfermé dans une chambre où le soleil ne pénètre pas… C’est par la loi orale que l’homme arrive à la vie future."

Le titre La langue de la vérité, fut choisi par les disciples du maître en référence a la voix de Jacob-Israël qui symbolise la vérité, les "fils d’Israël" étant les lèvres qui conduisent cette vérité au langage. Autant dire que l’auteur se situe à l’intérieur d’une tradition bien vivante très attachée au Zohar. C’est sans doute grâce à cet attachement qu’un non juif et un chrétien, en particulier s’il est fidèle à sa propre tradition, peut dépasser le plan confessionnel spécifique au judaïsme et reconnaître l’universalité de l’enseignement proposé ici et son enracinement dans le "Schalôm" — la grande Paix. Cela n’est pas sans nous rappeler la profonde interprétation que Nicolas Boon (2) donnait au plan hiéroglyphique de ce même mot comme évoquant "celui qui enseigne (lamed) la Beauté cachée dans le Lieu (scham). Et ce beau mot de "lieu" nous paraît très bien correspondre à ce que le maître de Gur nomme "le point d’intériorité", que C. Chalier commente ainsi : "La Torah doit se recevoir dans l’intériorité pour être source d’un renouvellement intérieur". "Selon la Cabbale, Dieu ou l’infini a dû se rétracter en un point, c’est la doctrine du tsimtsoum, afin de faire place à sa création. Le hassidisme interprète le tsimtsoum comme un voilement et non comme une absence… Le dynamisme divin se trouve caché en toute chose, même matérielle, il est la source de son existence son point intérieur" qui comporte comme un diamant plusieurs facettes. Il est terre sainte et sanctuaire dans l’espace, Chabbat dans le temps, feu, lumière, appel, parole. On ne peut le percevoir sans un travail personnel, pourtant en lui-même il n’est pas plus intérieur qu’extérieur. Répondre à son appel c’est suivre la voie de la conversion, (teschouva) et seul notre désir de Vérité et d’Union (devekout), pourra nous dévoiler, par delà les écorces qui étreignent notre âme, "ce point de feu qui, sans se consumer, tel le buisson ardent, éclaire l’intériorité humaine de sa braise". Pour suivre ce chemin, il faut que l’ego desserre son étreinte : "un certain anéantissement du moi et de son être propre s’avère indispensable et, ainsi que le remarque le maître de Gur : si la finalité d’un réceptacle est de recevoir, pour recevoir la lumière de l’infini, il faut cesser d’être plein de soi-même."
L’exil de la Parole
La séparation d’avec ce point intérieur fonde pour chacun la réalité de l’exil, mais pour la tradition mystique juive, l’auteur nous rappelle qu’il y a quatre formes d’exil ; celui des étincelles saintes échouées dans la matière ; celui de l’individu enfermé dans la nature et dans le temps ; celui du peuple séparé de la terre où il doit construire le Temple ; et celui de la présence divine, la Shekhinah, qui accompagne les enfants d’Israël. Mais l’exil qui recouvre, si l’on peut dire, tous les autres, est celui de la Parole par qui le monde a été créé et qui habite encore le visible comme une présence immanente dans lequel elle est comme enfermée à la mesure de notre propre surdité. Cet éloignement et cette séparation sont la véritable cause de notre servitude — et pour certains, de leurs souffrances. Cette voix qui est présente en chaque chose et en chacun, demande à être entendue, reconnue et recueillie au point d’intériorité. Ce cheminement, à l’image du peuple hébreu, est décrit comme passant des pleurs ou des cris, au questionnement et au chant. Ainsi, quand l’homme rend grâce par ses louanges ou par son chant, sa propre voix lui permet de comprendre qu’il est un instrument de musique au service de la Voix cachée et de découvrir, même furtivement, l’harmonie et l’unité présente partout. Car tout cela "provient du Nom, bénit soit-il, qui renouvelle chaque jour l’œuvre de la création ; c’est ce Nom aussi qui se trouverait libéré de son exil grâce à ce chant. Sa propre délivrance, ou encore sa reconnaissance joyeuse par ses créatures, dépendrait des actes humains." Dans ce contexte, nous pouvons rappeler que le commentaire du maître de Gur porte à l’origine sur les fêtes de Pâque et de Pentecôte, Pessah et Chavouot, qui sont des fêtes de pélerinage, auxquelles ont peut associer Soukkot. Et on comprend ainsi toute la profondeur et l’universalité de ce pélerinage qui se déroule autour de l’axe essentiel de la tradition judéo-chrétienne. On pourrait rappeler avec St Augustin ce rapport allégorique entre les deux testaments. "L’histoire juive est une prophétie vécue où s’était accomplie symboliquement l’histoire chrétienne avant que celle-ci se déroulât réellement. Tous ces évènements prémonitoires, ces significations spirituelles sont des mystères qu’il faut chercher dans la réalité elle-même et non pas seulement dans les mots." …En tout cas ne pas se laisser enfermer dans des mots sclérosés ou la foi et l’intelligence vivante n’ont plus place.
"Pessah et Chavouot sont liés, le Sfat Emet parle de la sortie d’Égypte comme d’une délivrance de la détresse intérieure grâce à la Parole…mais le seul récit ne délivre pas qui n’en perçoit la vérité pour lui. C’est une obligation de parler et de questionner à Pessah, une mitsva pour chacun ; aucune délivrance n’advient autrement et nul ne peut entendre la voix qui appelle s’il ne consent à déchiffrer sa vie propre à l’aune de ce que les mots lui suggèrent. En cet instant, il ne faut pas pactiser avec sa souffrance mais ouvrir la bouche (pé) pour dire (sah). Les cinquante jours de l’omer symbolisent ce travail intérieur auquel chacun est convié pour recevoir la Torah à Chavouot » qui est le jour où est révélé en toute chose "la présence de cette Parole qui, dans l’instant la crée et la maintient dans l’être."
On voit à quelle profondeur l’enseignement du Sfat Emet nous amène en nous introduisant dans une tradition vivante, une quête de la Parole perdue, ou la Thorah, l’Arbre et la Parole de vie sont autant d’évocations du Verbe incarné.

Catherine Chalier
Une dimension initiatique
Dans le Zohar la doctrine ésotérique est appelée "voix de Jacob", c’est une voix dont il est dit qu’on peut l’entendre, si l’on a des oreilles pour cela ; elle procède d’une "grande voix" qui est intérieure et imperceptible au dehors. Ce développement de la Voix depuis la Pensée divine contenu dans Béreshit, c’est-à -dire la maison de la doctrine qui était au commencement, n’est pas sans évoquer les rapports du Christ à Jean le Baptiste, dont le nom est intimement lié à la Tradition, et qui dit de lui même : "Je suis la voix de celui qui clame dans le désert : redressez les chemins du Seigneur." Tout cela étant naturellement exprimé très synthétiquement dans le prologue de l’évangile selon St Jean.
La primordialité de la Tradition orale est affirmée de manière très nette par le maître de Gur : "Celui qui voit une chose la voit dans sa plénitude sans que cela le change intérieurement, tandis que la voix change en pénétrant dans les oreilles de celui qui l’écoute, et elle n’est alors plus exactement la même… Les enfants d’Israël virent ce qu’ils écoutèrent venir vers eux, issus de toute part de la création, sans que ces paroles subissent de changement, cela parce qu’ils avaient su dire : Nous ferons et nous entendrons." Il est précisé que l’action donne une dimension supplémentaire à la compréhension, à condition que l’écoute de la Parole en soi, qui n’est jamais accomplie une fois pour toute, soit renouvelée à l’image de cette Parole elle-même. "Sinon c’est le visible, la création toute entière, qui est menacé par le tohu vabohu", puisqu’il n’est plus activement habité par une Parole vivante (p. 111 et 112). La fin de l’ouvrage contient des considérations sur le messianisme qui nous paraissent également très éclairantes et tous ceux qui le souhaitent pourront s’y reporter.
En conclusion il faut dire que malgré la profondeur et la complexité du sujet traité, l’ensemble est réellement passionnant et encore une fois très vivant dans la mesure où l’auteur est concrètement enraciné dans cette tradition. Ce qui est dit laisse aussi toute sa place, et ce n’est pas la moindre, au non dit. Cette quête à la source même du langage a une dimension initiatique et poétique très forte conforme à la vocation de l’être humain, et l’enseignement du Rabbi de Gur présenté par Catherine Chalier manifeste la pureté de certains courants traditionnels cachés qui semblent ressurgir tels qu’à l’origine après avoir traversé des temps pourtant bien troublés, sans doute pour accomplir jusqu’au bout la vocation qui les porte. C’est aussi pour cela que ce travail nous touche et que nous recevons la qualité de Paix qui en émane comme un signe très fort en ces temps à nouveau très violents et perturbés.
1. Catherine Chalier, Le Rabbi de Gur, La langue de la vérité, traduction de l'hébreu, introduction suivie d'un essai, « Penser avec les versets », éd. Albin Michel
2. Nicolas Boon, Au cœur de l’Ecriture, Dervy, 1987.

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