L’idée ancienne d’"œcuménisme ésotérique", formulée par Henry Corbin en 1973 (1), reçoit un écho inattendu dans cet ouvrage de la plume d’un auteur musulman, hafiz (connaisseur du Coran par coeur), jeune professeur de philosophie de l’université de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) et parfait anglophone avec lequel je me suis entretenu quotidiennement, pendant un mois, en 2006. L’ouvrage de Nevad Kahteran est un exposé de la philosophie pérennialiste, de la Renaissance jusqu’à nos jours, complété par une analyse de sa réception chez quelques penseurs modernes. L’auteur s’intéresse plus particulièrement à Marcile Ficin, Pic de la Mirandole, Agostino Steuco, Leibniz et, plus proche de nous, à Karl Jaspers. Il oppose aussi la philosophie pérennialiste au "relativisme" du philosophe américain Richard Rorty, théoricien du pragmatisme. L’une des originalités de l’ouvrage est que l’auteur resitue le courant pérennialiste et qu’il le relit par rapport à la pensée, la philosophie et la mystique musulmane. Enfin, ce livre est surtout une présentation et une analyse de l’oeuvre des trois principaux représentants du pérennialisme contemporain — René Guénon, Frithjof Schuon et Hosayn Nasr —, par un lettré musulman dont la vaste culture, la richesse de la réflexion et la profondeur des critiques l’inscrivent parmi les plus brillants exégètes de la pensée traditionnelle. De la pensée de Guénon, Nevad Kahteran retient principalement l’opposition entre universalisme métaphysique et relativisme moderne et l’idée de tradition primordiale qui constituent deux chapitres de son ouvrage.


Frithjof Schuon


"Une terre d’inspirations infinies"

Le lieu d’écriture de cet ouvrage (en fait une thèse de doctorat soutenue à l’université de Sarajevo en 2001) est doublement original : la Bosnie-Herzégovine est en effet une région de l’Europe où l’islam et le christianisme vivent côte à côte depuis plus d’un millénaire (les Turcs musulmans s’étant installés au nord de l’actuelle Bulgarie dès le XIIe siècle) et où de nombreux courants mystico-gnostiques se sont développés (bogomilisme chez les chrétiens et diverses formes de soufisme chez les musulmans). Mais c’est aussi une terre d’Europe qui a connu, au XXe siècle, entre 1992 et 1995, l’une des plus terribles guerres de religion qui ait opposé chrétiens et musulmans. Cette terre est pour Nevad Kahteran, qui cite l’un de ses amis, une "terre d’inspirations infinies" car tout devait dès lors être reconstruit dans cette espace "à nouveau fertile pour le pluralisme religieux et la réconciliation des familles abrahamiques" (p. 230). Guénon, Schuon et Nasr apparaissent, dans ce contexte dramatique, alors que chrétiens et musulmans n’ont pas encore pansé leurs plaies, comme un remède philosophique et mystique, plus, comme un baume métaphysique pour penser une réconciliation qui s’appuierait non pas sur la reconnaissance d’intérêts politiques et économiques communs, mais sur une proximité spirituelle qui enseigne que tous, chrétiens et musulmans (Kahteran intègre aussi les juifs) sont engagés sur des chemins divers en apparence qui vont vers un même objectif. Cependant, la réflexion de l’auteur va plus loin encore puisqu’il considère la Bosnie-Herzégovine comme le modèle du "village-monde" divisé par les querelles religieuses qui pourrait être aujourd’hui une "terre fertile" pour un nouveau pluralisme religieux à l’échelon de la planète. L’idée d’un "dialogue ésotérique" a été formulée en Bosnie, quelques années auparavant, par un autre Bosniaque, Rechid Hafizovitch, lecteur et traducteur de René Guénon, spécialiste du soufisme, qui enseigne à la faculté d'Etudes islamiques de Sarajevo (2). Ce dernier estimait, en 2002, que le dialogue interreligieux nécessitait un nouveau paradigme qui prît en compte les traditions ésotériques du judaïsme, du christianisme et de l’islam, paradigme qu'il décrit comme une "espèce de dialogue ésotérique". « Ce dialogue, écrit-il, est le seul à même d’atteindre une dimension métaphysique que la religo perennis et la sophia perennis appellent unité transcendentale des formes religieuses qui se déploient, de manières variées, dans l’histoire sacrée. Seul ce modèle peut nous aider à voir un voisin derrière le visage de chaque être humain, dans la mesure où ce visage regarde avec les yeux de Dieu avant de se couvrir du vêtement des religions, des cultures et des civilisations particulières...
Un “Œucuménisme ésotérique

Nevad Kahteran a repris à son compte l’idée de "dialogue ésotérique" qu’il développe et baptise "œcuménisme ésotérique" : "les pérennialistes sont très sensibles à ce que les hommes ont en commun, ce qui les conduit à se concentrer sur ces similarités et, dans le même temps, à rejeter les différences et les oppositions à travers l’idée d’“œcuménisme ésotérique”" (p. 227). Qui plus est, l’auteur entend faire servir l’œcuménisme ésotérique au sauvetage du monde actuel qui est déchiré entre une modernité destructrice et des conflits religieux.
La vision philosophique de Nevad Kahteran fait écho, d’une certaine manière, au projet de Henry Corbin de constitution d’une "élite de chercheurs réunis dans un type radicalement nouveau d’université", projet qui se concrétisa entre autres avec la fondation de l’université Saint-Jean de Jérusalem (Centre International de recherches Spirituelles Comparées), en 1974 4. Il reste toutefois une différence fondamentale entre le projet de Corbin et celui de notre pérennialiste bosniaque, c’est que l’oecuménisme ésotérique, proposé par Corbin au petit nombre, se veut, chez le second, le moteur d’un dialogue religieux entre tous les hommes.
Nevad Kahteran, qui est actuellement professeur invité à l’université de Hawai-Manoa, Honolulu, aux États-Unis, poursuit sa quête intellectuelle par une comparaison des philosophies occidentales et orientales, soucieux de montrer que les voies du bouddhisme zen et du taoïsme rejoignent aussi celles du soufisme et de l’ésotérisme chrétien, et que l’œcuménisme ésotérique déborde le cadre des seules religions du Livre.


Nevad Kahteran, Perenijalna Filozofija (Sophia Perennis) u Mi_ljenju René Guénona, Frithjofa Schuona i Seyyeda Hosseina Nasra (La Philosophie pérennialiste et la pensée de René Guénon, Frithjof Schuon et Seyyid Hosayn Nasr), Sarajevo, El-Kalem, 2002, en serbo-croate, (313 pages avec un index et un résumé en anglais de cinq pages).


1. Dans son "Pour une nouvelle chevalerie", Question de, n° 1, 4e trimestre 1973 ; cité par Xavier Accart dans son article "Identité et Théophanie, René Guénon (1886-1951) et Henry Corbin (1903-1978)", in Politica Hermetica, Paris, L’Age d’Homme, 16, 2002, p. 196.
2. Sur le milieu pérennialiste bosniaque et sur quelques autres lecteurs et traducteurs en bosniaque de R. Guénon, Martin Ling, Titus Burckhardt et H. Nasr, voir l’étude de Christian Moe, "A “Bosnian Paradigm” for Religious Tolerance? The Local as a Sacred Model for Global Society", communication au colloque de l’EASR 3, Bergen, 2003.
3. Tiré de son livre Muslimani u dijalogu s drugima i sa sobom: Svetopovijesne i hijeropovijesne paradigme (Sarajevo, El-Kalem, 2002) cité par Christian Moe, loc. cit.
4. Xavier Accart, loc. cit., p. 196.