Geneviève Gobillot, en fin de sa remarquable étude du Livre des nuances de Tirmidhî (1), écrit à propos de la logique qui structure la pensée de ce maître soufi : "Il apparaît, en conclusion, que l’indéniable "réussite" de ce système, au sens philosophique du terme – dont la cohérence se révèle aussi bien à la lumière de plusieurs grilles de lectures contemporaines qu’à celle de l’exégèse la plus classique – ne lui confère pas seulement une dimension profondément novatrice par rapport à son contexte d’origine. Elle le situe dans une perspective universelle, au rang des réalisations cognitives les plus élaborées qu’ait produites le génie humain et des idéaux les plus élevés qu’il ait conçus. En raison du premier de ces traits, il constitue un témoignage particulièrement précieux pour l’histoire des idées ; en raison des deux autres, il a sans aucun doute une place à tenir au cœur des débats actuels." C’est dire le prix sans pareil qu’il convient d’accorder aux conceptions et arguments élaborés par Tirmidhî. Tout particulièrement à ceux qu’il met en œuvre dans le présent traité, dont les grands enseignements intéressent simultanément différents champs disciplinaires, tels ceux de l’anthropologie spirituelle, de la psychologie normale et pathologique, et de l’éthique individuelle, sociale et politique.

Par l’écoute attentive qu’il accorde aux motions venant du cœur, par le rôle si important qu’il accorde à l’amour, par les sentiments fraternels qui le lient à tous les hommes, (et non seulement aux musulmans), par sa ferme espérance en un salut universel, par son immense respect de la vérité ainsi que par son sens si délicat des nuances — qui, justement, témoigne de cet infini respect —, Tirmidhî se présente à l’homme d’aujourd’hui sous un jour particulièrement attachant. Né en Bactriane, à Termez, vers 205/820, vraisemblablement doué d’une constitution robuste, Tirmidhî meurt quelques cent dix ans plus tard, vers 318/930. Il laisse une œuvre écrite d’une rare importance. Elle ne compte pas moins de soixante dix livres et épîtres. Parmi les ouvrages les plus importants, citons : Le Livre de la profondeur des choses (dont Geneviève Gobillot a publié la première traduction française commentée), Le Livre de la science des saints, Le Livre de la perle cachée sur ce qui a été et ce qui sera, Le Livre des causes rationnelles des rites canoniques,…, et enfin Le Livre des nuances. En raison de son originalité, et notamment du statut qu’elle confère à la sainteté, de l’importance qu’elle accorde à l’amour et des remises en question et des hautes exigences qu’elle implique, la pensée de Tirmidhî, dont le rayonnement sur la mystique musulmane postérieure ne fait aujourd’hui plus de doute, n’en connut pas moins des débuts singulièrement difficiles. Elle provoqua même quelques scandales qui, sans nul doute, auraient pu coûter cher à leur auteur (rappelons que le martyre d’al-Hallâj date de 922) et il reste que, pendant plus de trois cents ans, l’œuvre de Tirmidhî fut l’objet d’une véritable conspiration du silence. Laquelle ne cessa que lorsque Ibn cArabî fit en sorte que Tirmidhî sortit de l’oubli.

Le Livre des nuances se présente comme un manuel de discernement, au sens paulinien ou ignatien du mot. Manuel destiné non seulement aux Savants et aux Sages, mais aussi à tous ceux qui sont soucieux de leur Salut et de grandir dans le dessein de Dieu — et qui, en conséquence, doivent être capables, autant qu’ils le peuvent, de connaître la véritable cause des choses. Plus précisément, le livre de Tirmidhî se propose d’aider à différencier les vrais motifs d’actes qui se présentent, vus de l’extérieur, sous des apparences extrêmement semblables et que le langage désigne fréquemment par des expressions pratiquement synonymes (ainsi la parcimonie et l’avarice, la controverse et la confrontation, la peur et la couardise, l’intuition et la conjecture, etc.), mais qui, parce qu’ils s’originent dans des intentions foncièrement différentes, ont en réalité des significations et des conséquences tout à fait spécifiques. Cependant, les nuances qui permettent de distinguer ces actes apparemment synonymes, sont le plus souvent extrêmement subtiles et leur identification nécessite un véritable apprentissage de cette discipline que nous pourrions appeler l’exercice du "jugement nuancé". C’est à cette discipline que Le livre des nuances initie le lecteur grâce à l’examen de quelques cent soixante quatre paires d’actes extérieurement semblables, mais qui sont séparés par des oppositions subtiles dont l’étude montre qu’ils tendent en fait à des fins radicalement différentes et très souvent opposées. Voici quelques exemples, outre ceux déjà évoqués, de ces couples de faux synonymes : bonté et cajolerie, colère et furie, miséricorde et attendrissement, patience et endurance, prestige et orgueil, cadeau intéressé et cadeau désintéressé, tristesse et consternation, amour en Dieu et amour par intérêt pour soi-même, inspiration et suggestion, minutie et mesquinerie, promptitude et précipitation, etc.

tirmidhi soufi


Ce qui vient de "l’âme charnelle" et ce qui vient du "cœur"…

La logique de l’évaluation des actes proposée par Tirmidhî repose sur un principe simple. Celui-ci peut être résumé ainsi. Les actes sont apparents, ils proviennent de l’intérieur et cet intérieur est composé de deux parts : l’âme charnelle (nafs) et le cœur (qalb). Si l’acte vient de l’âme, vient du "moi" qui la représente, il tend à l’adaptation de l’individu et au confort de sa vie en ce monde, il est alors uniquement mû par l’égoïsme. S’il vient du cœur, il est mû par l’amour de Dieu, de ce fait il tend au dépassement du moi et à un accomplissement ontologique — qu’il s’agisse de soi-même ou d’autrui — qui dépasse les limites de ce monde. Cette logique du discernement tirmidhien se caractérise, en outre, par un respect absolu du principe de "tiers exclu". Ce respect est clairement prôné et affirmé dès les premières lignes de l’ouvrage où nous lisons : "Sache que la cause sur laquelle tu t’interroges réside dans le fait que les actes (afcâl) qui sont extériorisés au moyen des membres du corps proviennent d’une poitrine divisée en deux : un cœur sain et une âme déficiente. Celui des deux qui l’emporte en l’homme, c’est à lui que revient l’acte (ficl). Ainsi les actes sont clairement distincts du point de vue de l’intériorité, alors qu’ils peuvent être tout à fait semblables en apparence."
Auteur d’une thèse de doctorat d’État d’études arabes et islamiques sur la pensée de Tirmidhî, éminente spécialiste des études tirmidhiennes à qui l’on doit la première traduction française du Livre de la profondeur des choses, ainsi qu’une dizaine de contributions sur les conceptions mystiques de Tirmidhî, Geneviève Gobillot fait précéder sa présente traduction du Livre des nuances par une étude extrêmement complète (215 p.) tant de l’éthique tirmidhienne qui est replacée dans son contexte historique, que des aspects linguistiques de l’ouvrage, qui sont campés de façon privilégiée dans leurs rapports avec l’expérience et la conception mystique de Tirmidhî. Cette étude, à bien des égards passionnante, aime à éclairer son sujet sous trois angles principaux.
Tout d’abord l’angle de l’anthropologie et de la spiritualité, sous lequel l’auteur analyse le paradigme anthropologique qui est à la clé de la mystique tirmidhienne. Ce paradigme, sans nul doute, à la manière de celui qui caractérise l’anthropologie du christianisme ancien, distingue soigneusement l’âme (nafs) de l’esprit (rûh). Tirmidhî, qui consacre à cette question tout un long développement de son ouvrage, estime qu’elle ne peut être convenablement comprise que par les Sages et les Savants. Cependant, il n’en fait pas moins de la distinction de l’âme et du cœur, ainsi que nous l’avons vu, l’instrument clé de sa technique de discernement. Or on peut tenir que cette dernière distinction est très proche de la distinction âme/esprit, si elle n’est pas la même. En témoigne, par exemple, le fait que toutes les traditions spirituelles enracinées dans la Bible considèrent l’esprit comme l’œil ou la lumière du cœur. Distinguant ouvertement l’âme de l’esprit, Tirmidhî avertit ainsi le lecteur de l’importance capitale d’une différence à laquelle, curieusement, certains grands penseurs de la spiritualité et de l’éthique s’affirmeront par la suite beaucoup moins sensibles. Ainsi de Ghazâlî, du moins pour toute une partie de son œuvre, mais surtout d’Ibn Hazm, dont on pourrait regretter que les propos sur cette question préfigurent, comme à la lettre près, ceux de Descartes.



Un instrument du travail intérieur d’édification spirituelle

Sous l’angle de la psychologie, plus particulièrement sous celui de la psychanalyse, les observations de Tirmidhî ne laissent pas d’étonner, qui témoignent de sa profonde connaissance tant, de manière générale, du pouvoir thérapeutique de la parole, que du fonctionnement des différents mécanismes par lequel le "moi" (l’âme, la nafs) excelle à refouler, projeter, maquiller, récupérer les contenus qui montent du "ça" (ici du "ça spirituel", le cœur, le qalb), et surtout à masquer ses propres motivations profondes par des intentions avouables. On notera aussi que Tirmidhî développe et utilise la notion de "complexe" en des termes tout à fait semblables à ceux de la psychologie actuelle. Quant aux portraits des individus victimes de différents troubles psychiques — neurasthénie, narcissisme, cyclothymie, complexe d’infériorité, instabilité émotionnelle…—, ils sont dessinés d’un trait si fin qu’ils pourraient figurer, sans la moindre retouche, dans nos manuels de psychiatrie. C’est certainement à juste titre que Geneviève Gobillot qualifie la psychologie tirmidhienne "d’universelle". On rappellera enfin le fait important que Tirmidhî, dans son Livre des nuances, désire autant initier au jugement nuancé et comme extérieur des actes d’autrui, qu’à celui, intérieur, des motivations profondes engendrant nos propres actes. Dans cette direction aussi, ce livre de Tirmidhî, qui témoigne d’une acuité psychologique et spirituelle remarquables, peut s’avérer d’une aide considérable.
Sous le rapport de l’éthique, que l’on se situe sur le plan individuel ou collectif, le Livre des nuances offre nombre d’enseignements dont la plupart mériterait grandement d’être aujourd’hui médités. A juste titre, Geneviève Gobillot rappelle qu’une des caractéristiques les plus dramatiques de notre temps est justement la perte du sens des nuances, perte s’accompagnant de phénomènes d’amalgames propices à l’émergence de morales primaires et à la généralisation des comportements de violence. Dans ce contexte, la pensée de Tirmidhî, qui demande sans cesse de ne pas réduire autrui à ses actes, de tenir compte du fait que chacun est naturellement soumis à son "moi néfaste", mais que chacun possède aussi un "cœur" qui sait ou saura dominer ce moi, cette pensée est particulièrement bienvenue. L’éthique tirmidhienne est intimement liée à l’édification spirituelle en ce sens que, pour elle, il n’est de liberté véritable que de libération de l’ego. Or, seuls ceux qui sont libérés de leur moi, ceux qui sont libérés de leurs attachements névrotiques et de leurs peurs, seuls ceux-là, parce qu’ils ont dépassé toute violence et rayonnent en conséquence l’harmonie et la paix, sont capables de gouverner de manière juste. Ceci est vrai à tous les niveaux de la société, particulièrement au plus haut, là où oeuvrent ceux qui engagent l’avenir des nations. Tel est l’enseignement politique de Tirmidhî. Gageons que beaucoup aujourd’hui feront tout pour ne pas l’entendre.
Signalons enfin que la belle étude de Geneviève Gobillot met en valeur deux traits de Tirmidhî qui le rendent infiniment aimable. Je veux parler de sa douceur, de sa prévenance à l’endroit des femmes et de sa ferme espérance en un même salut pour tous les hommes, voire tous les êtres. Pour Tirmidhî, qui est très sensible à l’abnégation requise par les tâches que la nature (et/ou la société) réserve aux femmes, la condition féminine est certainement une voie d’accès privilégiée à la sainteté. De là le comportement masculin qui devrait s’imposer à l’égard des femmes : ce comportement doit être irréprochable, empreint de pureté, de douceur, d’amabilité désintéressée, de délicatesse. Cette attitude est d’autant plus remarquable qu’elle s’affirme au sein d’un contexte socio-religieux qui, généralement, ne considère et ne valorise guère la femme autrement que dans son rapport à l’homme. Et ceci en un temps où même le christianisme — oublieux de la grande estime que Jésus-Christ manifesta pour les femmes — affectionnait de les considérer en priorité comme "vaisseau du démon" (de plus : impures tous les mois, enceintes tous les ans, etc.)
Concernant l’apocatastase, Tirmidhî, qui comprend l’état de "fraternité adamique" comme cet instant de la préexistence où Dieu plaça, au départ, toutes les entités préexistantes sur un même plan, s’adosse à cette interprétation afin de mieux suggérer que tous les êtres, en raison même de la Miséricorde divine, certainement finiront par entrer au Paradis. Comme on sait, cet espoir généreux de restauration universelle (après purification des damnés et des démons grâce au feu de l’enfer), cet espoir qui était vraisemblablement celui de Clément d’Alexandrie, et certainement celui d’Origène, de Grégoire de Nysse, de Grégoire de Nazianze, de Dydime l’Aveugle, d’Evagre le Pontique, de Maxime le Confeseur, cet espoir fut très tôt condamné par l’Église (dès le Ve siècle). En Islam, si c’est Ibn cArabî qui en fut le premier véritable théoricien ; il reste que Tirmidhî demeure le premier grand penseur mystique à l’avoir formulé, privilégié et promu. Ce choix, tout à fait conforme à sa douceur et à sa bienveillance naturelles, le rend très proche des chrétiens d’aujourd’hui qui, à la suite de Thérèse de Lisieux et d’Urs von Balthasar, en raison même de leur haute conception de l’Amour, ne veulent bien accorder quelque consistance à la notion d’un enfer éternel qu’à la seule condition qu’il soit vide.

1. Al-Hakîm al-Tirmidhî, Le Livre des nuances ou De l’impossibilité de la synonymie. Kitâb al- furûq wa manc al- tarâduf. Traduction commentée, précédée d’une étude des aspects historiques, thématiques et linguistiques du texte par Geneviève Gobillot, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 2006, 570 pages.