Hymne plein d’allégresse fraternelle, de Méditerranée méditative, d’énergie fluide et ondoyante, Allegoria Stanza a été un “moment” de l’histoire de la danse. Nous sommes en 2002 et vous avez alors 33 ans. C’est votre première grande création. Cette pièce dansée va au-delà d’une rencontre réussie entre le hip hop et la danse contemporaine, elle les dépasse en une, à la fois, éphémère et éternelle entente, par l’invention d’un autre genre à la croisée des chemins de la danse. D’ailleurs Allegoria Stanza est une merveille d’harmonie en tous points, réconciliant Orient et Occident, faisant pactiser charnel et spirituel, célébrant l’alliance de la mer, de la terre et du ciel. “Il a trouvé quelque chose” dit-on dans les milieux de la danse. Et si c’était de l’espace sacré, celui où se donne le mieux le libre cours du jeu du divin, le plus beau des cercles de danse...
Vous avez puisé votre inspiration sur les rivages atlantiques du Maroc, à Essaouira, en plein hiver quand le ciel se partage violemment azur et orages, quand la mer varie d’heure en heure ses couleurs, quand la ligne d’horizon semble unir le ciel et la mer. “J’ai un besoin vital de m’isoler, de pouvoir me sentir petit dans l’univers” vous expliquiez-nous en lançant vos yeux au ciel.
Sur les rives du ciel ou de la mer, de nuit ou de jour, vos dix danseurs jouent avec les vagues, les éclairs et les nuages, projetés en décor sur un écran vidéo. Chaque élan est comme une vague sans cesse renouvelée, dans la native fraîcheur de l’instant. Les images viennent assentir cette impression de monde intermédiaire.
Même si le Maroc et l’Orient apportent beaucoup de leurs sons et de leurs couleurs, ce dont vous nous gratifiez dépassait tout exotisme ou tout localisme. Il s’agit d’une parole libre, mise en mouvement par le corps, et qui serait issue de blocs de ciels, d’échos marins, de coups de tonnerre. Ce poème cosmique dansé fait de ses acteurs des fragments d’une nature libre. Vous avez eu visiblement accès à un royaume où la beauté est celle de la grande nature, celle d’un monde qui serait encore enchanté par les dieux.
Le mouvement, magique, d’Allegoria stanza est d’abord de nous faire descendre dans une sensation d’intériorité, dans un profond silence, pour creuser en nous une attente électrique, nerveuse, inquiète avant de nous combler et de nous lustrer par un sentiment de don, de joie, d’indicible bien-être. La danse vient épouser les musiques magnifiquement sèches et âpres de la célèbre chanteuse égyptienne Fayrouz et celles électroniques, d’Éric Aldéa, aériennes et mouillées, comme le vol d’un oiseau planant sur la mer. Au fond, des percussions marocaines viennent donner le rythme.
Votre génie était en fait de toujours maintenir votre ballet sur un fil d’harmonie, de le faire danser sur les frontières mercurielles où se joue la rencontre entre l’eau et le sable, l’horizon et le ciel. Vous avez su contenir la tentation naturelle de la danse à l’exhibitionnisme dans les limites de la pudeur. Ainsi, quand la transe, toujours un peu facile et démagogique à obtenir, montait, vous avez su la faire virer du côté de l’extase, cette sobre ébriété. Entre ciel et mer vous introduisez la plage des hommes. Entre pleins et déliés des gestes, vous tenez ensemble mouvement et immoblité, sons et silence.
C’est de cette élégance métaphysique, en vous, cher Abou Lagraa, dont nous sommes, aujourd’hui, nostalgiques…


Abou Lagraa est né en Ardèche en 1970, d’une mère égyptienne et d’un père algérien, Abou y connut une “enfance magnifique”, une intégration sans problème. Danseur à l’origine, élève du Conservatoire national supérieur de Lyon, Abou devint chorégraphe en 1998 et fonda la compagnie Baraka. Depuis on lui doit plusieurs chorégraphies dont deux œuvres à teneur à la fois méditative et dynamique, Passages et Allegoria Stanza.