Tout ce qui précède s'applique également au point de vue « microcosmique », c'est-à-dire à la naissance du Verbe dans l'âme. La Vierge représente alors l'âme en état de grâce. D'un point de vue passif, l'âme doit s'identifier à la Vierge en réalisant les perfections mariales, afin que le Verbe puisse s'y incarner comme dans le sein virginal de Marie, épouse de l'Esprit Saint ; d'un point de vue actif, l'âme s'identifie à la Vierge Mère. Le premier aspect se réfère à la Communion de l'âme recevant le Christ, le second à l'Invocation du Nom de Jésus : l'âme profère le Verbe comme la Vierge enfante le Christ, sous l'action de l'Esprit-Saint, générateur suprême. C'est ici qu'interviennent saint Joseph, ainsi que l'âne et le bœuf. Saint Joseph symbolise la présence invisible du Maître spirituel dans l'invocation, celui-ci étant l'Esprit-Saint ; le bœuf représente le « gardien du sanctuaire », c'est-à-dire l'esprit de soumission, de fidélité, de persévérance et l'effort de concentration ; l'âne, animal « profane », est le témoin « satanique » dans l'invocation, où il représente l'esprit d'insoumission et de dissipation.
Mais ceci est encore susceptible d'une application dans l'ordre « macrocosmique », où le bœuf et l'âne représentent respectivement le monde céleste et le monde infernal. On peut alors se demander pourquoi celui-ci est admis à la naissance du Verbe, tant dans le monde que dans l'âme ; l'explication se trouve nettement indiquée dans l'Épître aux Philippiens (Il, 10) où saint Paul declare : « ... afin qu'au Nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et dans les enfers ... », texte qui se réfère aussi bien à la naissance du Christ dans le monde qu'à l'invocation du Nom de Jésus.
Pour tous ces motifs, saint Joseph doit figurer à côté de la Vierge, mais non dans l'axe indiqué précédemment, et, puisqu'il est le symbole du Maître Invisible, dans une attitude purement passive, de manière à ne pas faire obstacle à l'action de l'Esprit. Le bœuf et l'âne doivent se tenir à droite et à gauche (côté sinistre) de l'Enfant-Jésus.
Il reste à parler des Rois mages et des bergers. Les trois Rois mages représentent le pouvoir sacerdotal et royal. Le premier roi représente le pouvoir royal : il offre au Christ l'or et le salue comme « Roi » ; le deuxième roi représente le pouvoir sacerdotal : il offre l'encens et salue le Christ comme « Prêtre » ; enfin, le troisième représente la synthèse des deux pouvoirs à l'état indifférencié : il offre la myrrhe (le baume d'incorruptibilité) et salue le Christ comme « Prophète » ou Maître spirituel par excellence.

creche symbole
Les Rois Mages. « Le premier représente le pouvoir royal : il offre au Christ l'or et le salue comme « Roi » ; le deuxième représente le pouvoir sacerdotal : il offre l'encens et salue le Christ comme « Prêtre » ; enfin, le troisième représente la synthèse des deux pouvoirs à l'état indifférencié : il offre la myrrhe (le baume d'incorruptibilité) et salue le Christ comme « Prophète » ou Maître spirituel par excellence. »

La fonction des Rois mages a donc un caractère aristocratique qui les distingue de la « plèbe » représentée par les bergers. On doit les placer en face de l'Enfant-Jésus, tandis que les bergers peuvent être disposés en demi-cercle autour des Rois mages.
Enfin la naissance du Verbe, ou la « renaissance spirituelle » de l'âme, doit s'accomplir dans la « nuit » ; c'est pourquoi elle a lieu dans la « grotte », à minuit, et au solstice d'hiver, date de Noël. La grotte n'est nullement une pauvre chaumière avec un toit de paille. Son symbolisme se réfère à celui de la Caverne ou du Dôme (situé, dans nos églises, au dessus du sanctuaire où s'accomplit le mystère eucharistique). La Caverne doit avoir une forme hémisphérique (proprement un quart de sphère) ; l'intérieur doit être sombre, éclairé seulement par l'Étoile, symbole de la Lumière divine, qu'on peut placer au sommet de la Caverne. Enfin la crèche où repose l'Enfant-Jésus peut avoir une forme hémisphérique, complémentaire de celle de la Caverne, ce qui symbolise les deux moitiés de « l'Œuf du Monde »(3).

* Ce texte de l’Abbé Henri Stéphane est extrait de son Introduction à l’ésotérisme Chrétien, que viennent de rééditer (2006) les éditions Dervy (lire dans la lettre de Symbole de Novembre 2006 l’article d’Arnaud Rouvières “La Somme de l’abbé Stéphane” - Introduction à l’ésotérisme Chrétien, abbé Henri Stéphane, Traités recueillis et annotés par François Chenique, Préface de Jean Borella, éd. Dervy, 2006, 518 p., 23 €

(1) Le point de vue macrocosmique est le point de vue du Macrocosme (le “grand monde”, c’est-à-dire l’univers créé).
(2) Le point de vue microcosmique est le point de vue du Microcosme (l’homme considéré comme un “petit univers”)
(3) Sur les divers symbolismes évoqués ici, voir les chapitres de R. Guénon réédités dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée, en particulier, chap. XXX, Le Cœur et la Caverne; chap. XXXII, Le Cœur et l'Œuf du Monde; chap. XXXIII, La Caverne et l'OEuf du Monde; chap. XXXIX, Le symbolisme du dôme.


Un extrait du Roi du Monde de René Guénon

Ce que représentent les “Rois Mages”


(Selon la tradition hindoue) « l’Adi Manu ou premier Manu de notre Kalpa (…) est appelé Swâyambhuva, c’est-à-dire issu de Swâyambhû, « Celui qui subsiste par soi-même », ou le Logos éternel ; or le Logos, ou celui qui le représente directement, peut véritablement être désigné comme le premier des Gurus ou « Maîtres spirituels » (…) (et) Om (AVM) est un nom du Logos(1). (…) Les trois éléments de ce monosyllabe sacré symbolisent respectivement les « trois mondes », (…) les trois termes du Tribhuvana : la Terre (Bhû), l’Atmosphère (Bhuvas), le Ciel (Swar), c’est-à-dire, en d’autres termes, le monde de la manifestation corporelle, le monde de la manifestation subtile ou psychique, le monde principiel non manifesté(2). Ce sont là, en allant de bas en haut, les domaines propres du Mahânga, du Mahâtmâ et du Bahâtmâ, comme on peut le voir aisément en se reportant à l’interprétation de leurs titres qui a été donnée plus haut* ; et ce sont les rapports de subordination existant entre ces différents domaines qui justifient, pour le Brahâtmâ, l’appellation de « Maître des trois mondes(3) » que nous avons employée précédemment :

symbole nativite
Le Triregnum (la tiare à trois couronnes) : l'un des principaux insignes de la Papauté,
symbole des "trois Mondes"


« Celui qui est le Seigneur de toute chose, l’omniscient (qui voit immédiatement tous les effets dans leur cause), l’ordonnateur interne (qui réside au centre du monde et le régit du dedans, dirigeant son mouvement sans y participer), la source (de tout pouvoir légitime), l’origine et la fin de tous les êtres (de la manifestation cyclique, dont il représente la loi) »(4). Pour nous servir encore d’un autre symbolisme, non moins rigoureusement exact, nous dirons que le Mahânga représente la base du triangle initiatique et le Brahâtmâ son sommet ; entre les deux, le Mahâtmâ incarne en quelque sorte un principe médiateur (la vitalité cosmique, l’Anima Mundi des hermétistes), dont l’action se déploie dans “l’espace intermédiaire” (…) Expliquons-nous plus nettement encore : au Brahâtmâ appartient la plénitude des deux pouvoirs, sacerdotal et royal, envisagés principiellement et en quelque sorte à l’état indifférencié ; ces deux pouvoirs se distinguant ensuite pour se manifester, le Mahâtmâ représente plus spécialement le pouvoir sacerdotal, et le Mahânga le pouvoir royal. Cette distinction correspond à celle des Brâhmanes et des Kshatriyas ; mais d’ailleurs, étant “au-delà des castes”, le Mahâtmâ et le Mahânga ont en eux-mêmes, aussi bien que le Brahâtmâ, un caractère à la fois sacerdotal et royal. A ce propose, nous préciserons même un point qui semble n’avoir jamais été expliqué d’une façon satisfaisante, et qui est cependant fort important : nous faisions allusion précédemment aux “Rois Mages” de l’Évangile, comme unissant en eux les deux pouvoirs ; nous dirons maintenant que ces personnages mystérieux ne représentent en réalité rien d’autre que les trois chefs de l’Agarttha(5). Le Mahânga offre au Christ l’Or et le salue comme “Roi” ; le Mahâtmâ lui offre l’encens et le salue comme “Prêtre” ; enfin le Brahâtmâ lui offre la myrrhe (le baume d’incorruptibilité, image de l’Amritâ(6) et le salue comme “Prophète” ou Maître spirituel par excellence. L’hommage ainsi rendu au Christ naissant, dans les trois mondes qui sont leurs domaines respectifs, par les représentants authentiques de la tradition primordiale, est en même temps, qu’on le remarque bien, le gage de la parfaite orthodoxie du Christianisme à l’égard de celle-ci. »

René Guénon
Le Roi du Monde - (extrait du chapitre IV « Les trois fonctions suprêmes »)Éd. Gallimard

* NDLR : En ouverture du chapitre IV consacré aux « Trois fonctions suprêmes », l’auteur a noté que : « Suivant Saint-Yves (d’Alveydre), le chef suprême de l’Agarttha porte le titre Brahâtmâ (il serait plus exact d’écrire Bahmâtmâ) “support des âmes dans l’Esprit de Dieu” ; ses deux assesseurs sont le Mahâtmâ, “représentant de l’Ame universelle” et le Mahânga “symbole de toute l’organisation matérielle du cosmos” : c’est la division hiérarchique que les doctrines occidentales représentent par le ternaire “esprit, âme, corps” et qui est appliquée ici selon l’analogie constitutive du Macrocosme et du Microcosme. Il importe de remarquer que ces termes, en sanscrit, désignent proprement des principes, et qu’ils ne peuvent être appliqués à des êtres humains qu’en tant que ceux-ci représentent ces mêmes principes, de sorte que, même dans ce cas, ils sont attachés essentiellement à des fonctions et non à des individualités. »

(1)Ce nom se retrouve même, d’une façon assez étonnante, dans l’ancien symbolisme chrétien, où, parmi les signes qui servirent à représenter le Christ, on en rencontre un qui a été considéré plus tard comme une abréviation d’Ave Maria, mais qui fut primitivement un équivalent de celui qui réunit les deux lettres extrêmes de l’alphabet grec, alpha et ôméga, pour signifier que le Verbe est le principe et la fin de toutes choses ; en réalité, il est même plus complet, car il signifie le principe, le milieu et la fin. Ce signe se décompose en effet en A V M, c’est-à-dire les trois lettres latines correspondant exactement aux trois éléments constitutifs du monosyllabe Om (la voyelle o, en sanscrit, étant formée par l’union de a et de u). Le rapprochement de signe Aum et du swastika, pris l’un et l’autre comme symboles du Christ, nous semble particulièrement significatif au point de vue où nous nous plaçons. D’autre part, il faut encore remarquer que la forme de ce même signe présente deux ternaires disposés en sens inverse l’un de l’autre, ce qui en fait à certains égards, un équivalent du “sceau de Salomon” : si l’on considère celui-ci sous la forme où le trait horizontal médian précise la signification générale du symbole en marquant le plan de réflexion de “la surface des Eaux”, on voit que les deux figures comportent le même nombre de lignes et ne diffèrent en somme que par la disposition de deux de celles-ci, qui, horizontales dans l’une, deviennent verticales dans l’autre.
(2) Pour de plus amples développements sur cette conception des “trois mondes” nous sommes obligés de renvoyer à nos précédents ouvrages, L’Ésotérisme de Dante et L’Homme et son devenir selon le Vâdânta. Dans le premier, nous avons insisté surtout sur la correspondance de ces mondes, qui sont proprement des états de l’être, avec les degrés de l’initiation. Dans le second, nous avons donné notamment l’explication complète, au point de vue purement métaphysique, du texte de la Mândûkya Upanishad, dans lequel est exposé entièrement le symbolisme dont il est ici question ; ce que nous avons en vue présentement en est une application particulière.
(3) A ceux qui s’étonneraient d’une telle expression nous pourrions demander s’ils ont jamais réflécho à à ce que signifie le triregnum, la tiare à trois couronnes qui est, avec les clefs, un des principaux insignes de la Papauté.
(4) Mândûkhya Upanishad, schruti 6
(5) Saint-Yves dit bien que les trois “Rois Mages” étaient venus de l’Agarttha, mais sans apporter aucune précision à cet égard. — Les noms qui leur sont attribués ordinairement sont sans doute fantaisistes, sauf pourtant celui de Melki-Or, en hébreu « Roi de la Lumière », qui est assez significatif.
(6) L’Amritâ des Hindous ou l’Ambroisie des Grecs (deux mots étymologiquement identiques), breuvage ou nourriture d’immortalité, était aussi figurée notamment par le Soma védique ou le Haoma mazdéen. — Les arbres à gommes ou résines incorruptibles jouent un rôle important dans le symbolisme ; en particulier ils ont été pris parfois comme emblèmes du Christ.