Jan Demeulenaere
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 2 janvier 2007 à 19:01 - Bibliophilie - #24 - rss
« Une réflexion hermétique
sur le thème du passage vers l’au-delà … »

Jan Demeulenaere, fondateur de la maison d’édition Le Moulin de l’Étoile
Jan Demeulenaere : J’ai la chance de connaître la femme de Joël Picton, Marie-Claire, depuis plusieurs années. Je ne m’étais pas intéressé au travail du graphiste jusqu’au jour où celle-ci me convia à une exposition retraçant l’œuvre de son mari à l’occasion du 10e anniversaire de sa disparition. Une grande part des travaux exposés concernait ce que l’on appelait alors le « livre inconnu ». Élève de Bissière, ami de Delteil, Bazin, Giono, Joël Picton avait côtoyé les plus grands comme graveur et imprimeur d’art. Il avait également fondé Recherches Graphiques et travaillé fréquemment avec le graveur et typographe Fernand Gautier rencontré à Narbonne en 1960. Quelques années plus tôt, le texte de Frédérick Tristan — écrit en 1952 — lui parut digne d’être mis en page et servit de trame à son expression créative. Ce travail fut, en de multiples occasions, remanié — sans toutefois parvenir à son terme. Ce sera la sortie de Miracle privé d’Hervé Bazin qui consacrera Recherches Graphiques en 1955, mais fera abandonner le projet de Passage de l’ombre jusqu’à sa reprise par Fernand Gautier en 1980. Les dernières années de sa vie seront consacrées au texte Les balayeurs de lunes, sorti en tirage limité en 1989 et devenu fort rare. Joël Picton prévoyait déjà la parution de Passage de l’ombre pour 1990 mais sa soif de perfection ne lui permit malheureusement pas d’aboutir avant d’être rattrapé par le temps.

La première planche de l’ouvrage. Un Incipit qui ouvre le Voyage vers l’invisible…
Vous avez été immédiatement fasciné par ces planches ?
Jan Demeulenaere : Absolument. Travaillant les mises en pages typographiques de Joël Picton sur des feuilles de grande taille, ces mots affichés durant l’exposition avaient un impact hors du commun. Frédérick Tristan m’apprit par la suite que Joël Picton travaillait effectivement par affichage, se plaisant à rappeler qu’ « une écriture n’est bonne que si elle tient au mur ». Cet effet saisissant fut chez moi renforcé par la simplicité et la beauté des aplats noirs qui oscillent entre Bahaüs et Constructivisme. Ce souvenir ne m’ayant jamais quitté, j’attendis d’avoir fait « mes armes » d’éditeur avant d’aller trouver Frédérick Tristan et Marie-Claire Picton pour leur proposer d’achever cette confrontation entre l’auteur et le graphiste débutée en 1952. Cette fascination sera encore renforcée lorsque j’ouvris la boîte de Pandore, carton plein d’essais relatifs au Passage de l’Ombre : planches couleurs, plaques offset, polices de caractères découpées et minutieusement collées… Mon attirance pour ce travail atteindra son paroxysme lors du choix des épreuves, du « nettoyage » informatique des pages et mon obstination à respecter scrupuleusement les choix de mise en page réfléchis par son réalisateur initial. Ce fut un plaisir immense que de réitérer l’expérience d’une exposition autour de Passage de l’ombre le 18 novembre dernier en présence de Frédérick Tristan. Treize ans jour pour jour après la mort du graphiste, le livre était là et ses planches reprenaient vie…
Comment peut-on présenter Passage de l’ombre ? Il ne s’agit pas à proprement parler d’une œuvre ésotérique…
Jan Demeulenaere : Si l’on considère les choix éditoriaux du Moulin de l’Étoile, chaque ouvrage est à considérer comme une clef de compréhension de l’invisible par le visible. Nous ne parlerons pas bien sûr d’ésotérisme à propos de Passage de l’ombre même si de nombreux éléments constituant l’ouvrage participent d’une réflexion que nous pourrions qualifier d’hermétique. Rigoureusement calculés, les mises en pages et les choix typographiques respectent des règles harmoniques particulièrement réfléchies, basées, entre autres, sur le Nombre d’Or. Rien n’est également laissé au hasard en ce qui concerne les planches dessinées : elles renvoient toutes à l’idée du passage vers l’au-delà , venant soutenir un poème en prose évoquant la guerre, le « pont sur la mort »… Frédérick Tristan considère à ce titre que Passage de l’ombre représente un condensé de l’œuvre graphique telle que Picton la souhaitait : « Une œuvre qui, à travers l’empreinte de la main, révèle une trace de l’invisible ».
Quel a été le rôle de Frédérick Tristan dans la réalisation de l’ouvrage ? On imagine que la mise en page n’est pas allée sans problèmes techniques ?
Jan Demeulenaere : Plus que des difficultés techniques — aujourd’hui aisément contournables — les choix de mise en page ont souvent donné lieu à des débats obsessionnels et passionnés avec l’auteur. S’il a été fastidieux pour moi de respecter les calculs de mise en page de Joël Picton ou de rafraîchir scrupuleusement certaines pages manuscrites, les vraies difficultés arrivaient lorsqu’il s’agissait de choisir entre trois voire quatre versions d’une même page. Il va sans dire que le rôle de Frédérick Tristan fut alors essentiel : il me semblait naturel qu’il décide in fine en cas d’hésitation ou de désaccord. Les annotations du graphiste auraient permis de remonter le texte en utilisant les polices indiquées, voire d’en faire un tirage couleur. L’auteur en décida autrement, souhaitant conserver l’écriture manuscrite de Joël Picton en mémoire de son ami et pour l’importance que celui-ci accordait au tracé de la main. Le noir des maquettes originales restait également une option cohérente compte tenu de la teneur du texte et de l’impact des planches monochromes. C’est, au final, une œuvre très proche des maquettes de 1954, fidèle à l’esprit de Recherches Graphiques, respectant jusqu’au choix du papier les souhaits de Joël Picton. C’est une grande satisfaction que de pouvoir proposer aujourd’hui cet « objet-livre » aux curieux, véritable témoin d’une époque et œuvre de jeunesse que je sais chère à son auteur. Faisant paraître Les balayeurs de lunes, 27 ans après sa première maquette, Joël Picton introduisait son livre par une phrase éloquente aujourd’hui plus que de circonstance : « Car tout à une fin, et je le prouve ! ».
Propos recueillis par
Nicolas Givry

Passage de l’ombre 1952-1954, Frédérick Tristan, Joël Picton, 112 pages, 29 euros (ou 44 euros pour le tirage de tête). Pour plus d’information : Le Moulin de l’Étoile, 37, Le Gros Chêne, 41160 Busloup – info@lemoulindeletoile.com

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