Décryptage d'une imposture
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 janvier 2007 à 12:15 - Analyses - #9 - rss

Après son stupéfiant succès éditorial (44 millions d’exemplaires vendus dans le monde), le lancement, au printemps dernier, du film tiré du Da Vinci Code — à grand renfort de publicité tapageuse — a poursuivi le travail de sape du rôle traditionnel de l’Eglise et de ce qui peut encore subsister de compréhension de la symbolique sacrée en Occident, entrepris, consciemment ou inconsciemment, par l’auteur du roman. Falsification de l’Histoire Sainte, parodie, manipulation et inversion de quelques-uns des symboles fondamentaux de la tradition chrétienne (en particulier de la légende du Graal) : Gérard de Sorval, qui est notamment l’auteur de La voie chevaleresque et l’initiation royale dans la tradition chrétienne (éd. Dervy) — un ouvrage de référence en ce qui concerne la signification de la légende du Saint Graal —, analyse ici la «sinistre mascarade» du Da Vinci Code.
A priori, la première remarque qui vient à l’esprit pour un Français est qu’il semble assez curieux qu’au pays de la Joconde (une des principales “vedettes” de ce roman, reproduite en partie en couverture) on n’ait pas pris la peine de traduire le titre en anglais du livre, d’autant plus que la trame de l’intrigue se déroule en grande partie en France… De fait, si sur les bords de la Seine on connaît bien Léonard de Vinci ou “Vinci” tout court, on est peu familiarisé avec le pédant “Da Vinci”. On se serait donc attendu à ce qu’un éditeur un tant soit peu soucieux de notre langue traduise l’intitulé par “le code de Vinci”, ou “l’énigme du code de Léonard” ou quelque chose d’approchant. Mais foin de tout cela : la mode est sans doute de ne plus adapter ce qui vient des “States” (i.e. les Etats-Unis d’Amérique) aux dialectes locaux de seconde zone comme cette langue de Montaigne et de Molière qui dérange encore l’universelle uniformisation des “codes” de communication qu’on tente de nous imposer partout. À moins que l’auteur n’ait lui-même imposé au diffuseur français de ne pas traduire son titre ?
Première bizarrerie.
La seconde bizarrerie est l’invraisemblable tapage médiatique qui a accompagné la publication du livre, manifestement disproportionné par rapport à son contenu. Après avoir lu ce livre, dont la couverture criarde et de mauvais goût est typique du «packaging» racoleur des éditeurs anglo-saxons, on ne voit pas trop ce qui, dans ce roman à clefs, a pu provoquer tant d’engouement chez tant de monde ! Il y a vingt ou trente ans, ce livre aurait été rangé dans la catégorie des bons romans de gare ou des policiers “fantastiques”, certainement d’ailleurs parmi les plus réussis, les plus originaux et les plus distrayants qui soient dans cette catégorie de littérature. Mais on ne se serait pas imaginé avoir à se pencher avec tant de gravité sur son contenu. Pourquoi donc s’est-on mis à s’interroger un peu partout sur le message “spirituel” qu’il véhiculerait, sinon à cause des thèses théologico-occultistes délirantes qui constituent à l’évidence le message essentiel qu’on a voulu faire passer derrière le paravent de la fiction policière?
Mais à ce niveau, on ne peut qu’être inquiet sur le degré de culture et de sens critique des lecteurs, particulièrement de ceux qui se recrutent dans les classes dites “favorisées” de la population ! Car enfin, sous les dehors d’un “thriller” particulièrement bien “ficelé”, construit de manière très efficace, à l’américaine, à partir d’un scénario aux rebondissements soigneusement calculés, il n’y a guère que l’utilisation systématique, assez ingénieuse, des cryptogrammes (ou “codes” d’écriture chiffrés) qui soit digne de remarque — encore qu’on puisse aussi, parfois, les trouver assez artificiels, voire franchement “tirés par les cheveux”. Mais après tout, c’est la licence d’un romancier d’inventer et de produire d’attrayantes fantasmagories, et l’on ne peut pas lui reprocher cela. En revanche, ce qu’on ne peut guère admettre, c’est l’aplomb et le sérieux avec lequel il prétend asséner quelques (pseudo) “vérités cachées” que de soi-disant érudits historiens auraient découvertes. De ce point de vue, les “démonstrations” historiques qui émaillent le récit quant à la «véritable» (!) histoire du Christ, ou celle des Ordres religieux et militaires de Terre Sainte, ou quant à telles supposées confréries “mystiques” médiévales, en réalité inventées au XXe siècle par des mystagogues avides de sensationnel, seraient plus de nature à faire rire n’importe quel homme un peu cultivé qu’à susciter de nouvelles thèses en Sorbonne… Mais malgré des bases documentaires plus que fantaisistes et une ignorance quasi totale des bases de la théologie, de la symbolique sacrée et de l’histoire religieuse et politique de l’Europe, ce curieux mélange des genres réussit semble-t-il à conférer un tour fascinant au récit rocambolesque qu’on nous propose.
Il faut croire en effet qu’en dépit de ces inconsistances, le “pavé” en impose malgré tout par son volume, par sa présentation “fluo” et la photographie “glamour” de l’auteur, auréolé de tous les prestiges d’une chaire d’université américaine et de l’espèce d’infaillibilité qui s’attache dans l’esprit public à tout ce qui provient, de près ou de loin, ces prestigieux “centres” de savoir et de pouvoir de l’omnipuissant oncle Sam… ou par le volume des ventes du livre ! On le regrette bien un peu pour les véritables érudits qui existent aussi outre-Atlantique, mais passons… Obnubilé par tout cet attirail, le chaland n’ose donc sans doute pas douter de la véracité du contenu de ce factum. Il pense certainement avoir affaire à une nouvelle pochade historique dans le goût de celles d’Umberto Eco, avec des dessous plus ou moins “ésotériques” ou énigmatiques. Mais la différence est que ce dernier, riche d’une très sûre et vaste culture classique, n’avance rien sans une documentation fouillée et très solide, ce qui n’est manifestement pas le cas — du moins pour ce sujet — de M. Brown. On n’aurait d’ailleurs pas l’idée de le lui reprocher s’il se bornait seulement à vouloir brosser une pure fiction. Mais malheureusement, l’auteur pose aussi à “l’expert” dans des matières où il aurait visiblement encore beaucoup à apprendre. Cette prétention dénote soit de l’inconscience, de la part de quelqu’un de sincère mais manifestement autodidacte dans des domaines qu’il prétend maîtriser (on pense ici particulièrement au symbolisme), soit une intention à peine déguisée de “désinformer” en diffusant de pures et simples mystifications à des fins de propagande. Celles-ci ne tendent à rien moins qu’à lancer, sous couvert de fiction romanesque, des attaques très grossières contre le monde catholique, voire à parodier et à dénaturer sa doctrine.

Léonard de Vinci, Autoportrait
Escroquerie intellectuelle et spiritualité à rebours
Dans ce dernier cas, on se trouve devant une opération de “déstabilisation” des esprits particulièrement bien menée, savamment orchestrée, et qui a déjà commencé à accréditer nombre d’inventions pures et simples, nombre de contre-vérités historiques aussi énormes que niaises, et à propager à l’échelle de la planète de fausses légendes, forgées de toute pièce, comme celle du pseudo “Prieuré” de Sion pour ne prendre qu’un exemple ; ou bien encore à inventer une version complètement dénaturée et totalement invraisemblable du mythe sacré du Saint Graal.
Dans certaines versions tardives de ce thème médiéval, on trouve bien, en effet, une étymologie qui met en relation l’“Estoire del Sanct gréal” avec le Sang Réal, c’est-à-dire le sang royal, ou plutôt le sang du Roi. Mais il n’a jamais été question, dans aucun texte authentique, d’autre chose que le Précieux Sang du Christ, dont la tradition atteste qu’il fut recueilli lors de la Passion et de la descente de Croix, par ses disciples les plus proches — lesquels s’acquittèrent en effet de ce pieux et très saint devoir afin de conserver et de mettre à l’abri la trace vivante et tangible de ce qui, sortant du cœur même de Dieu, fut “l’instrument” (si l’on peut dire) du rachat de l’humanité chutée, de sa rédemption, de son salut et de sa régénération. Selon la tradition la plus constante de l’histoire du Graal, ce terme désigne la coupe dans laquelle Joseph d’Arimathie put, secrètement, recueillir ce sang royal et divin de Jésus-Christ. Et ceci se rapporte aussi au fait que ce même Joseph, «disciple en secret de Jésus» (Saint Jean, XIX, 38) abrita également le corps du Sauveur dans son propre tombeau.
Parfois, en un sens mystique particulier, le Saint Graal est considéré aussi comme une nourriture supra-substancielle destinée aux élus du Cœur de Jésus et réservée seulement aux “purs” capables d’en avoir la vision et prédestinés à en assurer la garde au cours des siècles, jusqu’au retour en gloire du Seigneur de l’univers… Mais jamais, nulle part, il n’est question d’un lien quelconque avec une prétendue descendance charnelle — aussi aberrante que blasphématoire — que le “Fils de l’Homme” aurait eu avec Ste Marie-Madeleine. Il s’agit là, au rebours de toute l’histoire sainte, d’une pure et simple inversion du sens. Faire accroire, ainsi, comme il est de mode aujourd’hui, que Marie de Magdala, dont le rôle est en effet si essentiel dans le mystère de la Passion et de la Résurrection du Christ que l’Église lui accorde le titre d’“Apôtre des Apôtres”, ne serait rien d’autre que la compagne de Jésus — voire la femme légalement épousée ! — revient à nier tout ce qui est dit du Messie avant, pendant et après son avènement, et à dénaturer complètement le sens de sa mission. Ce genre d’assertions paraît à peu près aussi juste que de dire que les cathédrales médiévales auraient en fait été à l’origine des hangars à bestiaux sous prétextes que des “scientifiques” ne manqueront pas d’y relever l’abondance des représentations animales dans la statuaire, les sculptures des chapiteaux ou les vitraux… ce qui, sans nul doute, laisse à penser à la décoration d’une étable ! etc.
La négation du mandat céleste des Rois Très Chrétiens
Et puisque nous en sommes à évoquer ce sujet, il est notoire que les principales cathédrales de France, celles de Chartres, de Reims et de Paris notamment, comportent sur leur façade une galerie de statues des rois de Juda, ancêtres du Christ. Ces rois représentent ici l’essence même du mandat royal, conféré par Dieu lui-même, depuis l’onction du roi David par le prophète Samuel, et incarné une ultime et suprême fois par son descendant, le “Fils de David”, au moment de sa flagellation et de son crucifiement.
Pour tous les fidèles, cela attestait l’affinité spirituelle spéciale qui existe entre le royaume de France, qualifié jadis de «tribu de Juda de la Nouvelle Alliance» par les Souverains Pontifes, et l’ancien Israël, ainsi que la filiation davidique des rois de France transmise à travers l’élection du sacre de Reims. C’était en effet une chose bien connue dans toute la Chrétienté que le baptême de Clovis, avec la manifestation du Saint Esprit sous la forme d’une colombe venant apporter le baume de l’onction dans une fiole de cristal (désignée dès lors comme la “Sainte Ampoule”), reproduisit d’une certaine manière celui du Christ dans le Jourdain, tel qu’il est relaté dans les évangiles, ainsi que l’onction du roi David. Mais jamais il ne fut question d’autre chose que d’une parenté spirituelle et d’une adoption de la lignée royale des Francs par le Christ, fils de David, et en sa royauté suprême. Personne, dans l’ancienne France, n’a jamais avancé que Pharamond, premier de nos rois, pût descendre charnellement de la tribu de David — ni a fortiori, encore moins, de Jésus lui-même. D’ailleurs, si tel avait été le cas, il est fort à parier que Charlemagne (qui descendait lui aussi des premiers mérovingiens) n’aurait pas manqué — au moment où, au faîte de sa puissance, il allait être couronné Empereur d’Occident par le Pape Léon III — d’exciper du privilège d’être issu du sang de Jésus-Christ (!), au sens “biologique” et non plus sacramentel du terme ; ne fût-ce que pour asseoir sa primauté de rang et de dignité par rapport à l’Empereur d’Orient (en l’espèce l’Impératrice Irène). On sait en effet qu’à cette époque, l’empire byzantin, alors encore très puissant et maître d’une grande partie de l’Italie actuelle, voyait d’un très mauvais œil la consécration par le Pape d’un “autre” Empereur des Romains, issu des rois des Francs…
Ceci n’est qu’un exemple des invraisemblances manifestes, voire des impossibilités historiques qui auraient dû permettre, par simple déduction ou par bon sens, d’écarter les théories fumeuses, scandaleuses, et pour tout dire basphématoires d’une descendance charnelle du Christ.

"C’était en effet une chose bien connue dans toute la Chrétienté que le baptême de Clovis, avec la manifestation du Saint Esprit sous la forme d’une colombe venant apporter le baume de l’onction dans une fiole de cristal (désignée dès lors comme la “Sainte Ampoule”), reproduisit d’une certaine manière celui du Christ dans le Jourdain".
Des affabulations tirées d’une lecture délirante de la symbolique sacrée
L’objet des remarques que nous faisons n’est d’ailleurs pas tant de relever les très nombreuses inexactitudes de ce livre (par exemple le nombre des carreaux de la pyramide du Louvre est de 793 et non de 666…1) que d’essayer de cerner l’espèce d’idéologie “sous-jacente” aux thèses pour le moins “inventives” que développe ce roman.
Certes, on y trouve nombre de poncifs de l’occultisme de bazar, comme l’interprétation nettement matérialiste — et à rebours, pour ne pas dire plus — de symboles sacrés traditionnels comme la rose, le pentagramme, l’hexagramme, la fleur de lys, la croix pattée templière, et d’autres qui subissent le même sort. Par des détournements de sens délirants, l’auteur ramène la signification de ces symboles soit à des clefs indicatrices de valeurs purement utilitaires, soit à des allusions “secrètes” (!) à l’acte sexuel et/ou aux passionnants détails anatomiques du corps féminin…
Mais derrière toutes ces âneries (et ici le terme semble bien approprié !) se profilent aussi d’autres théories néo-gnostiques très à la mode sur le “féminin sacré” — (on pourrait bien sûr se demander pourquoi il n’existerait pas aussi un “masculin sacré”, mais passons…). Ces idées prétendument “révolutionnaires” sont tirées des obsessions néo-païennes du culte de la “Grande déesse”, voire du fonds de commerce plus obscur de sectes satanistes, utilisant les mythes de Lilith ou de l’Ève “inversée” à des fins de magie noire, ou dans le sens de l’exaltation de la sorcellerie la plus grossière (on notera d’ailleurs que les séries américaines sur les sorcières ont depuis longtemps inondé le marché de l’audiovisuel et visent évidemment à “banaliser” ce sujet…). Soit dit en passant, ces remugles de bas étage sont le pendant inverse et l’exacte parodie en mode infernal du culte de la Dame, tel que le pratiquait la caste chevaleresque, à laquelle l’auteur attribue l’origine de cette “idéologie” — mais “noircir” l’institution médiévale de l’ordre de chevalerie fait sans doute aussi partie de ses objectifs.
En ce qui concerne les considérations sur l’art que l’auteur développe à propos des tableaux de Léonard de Vinci et de son école, elles ne manquent pas de faire appel, bien entendu, à des lectures pseudo-scientifiques qui confèrent un semblant de sérieux à cet échafaudage d’élucubrations scabreuses. Mais, là encore, il ne s’agit que d’une parodie. Car si l’on sait depuis longtemps que ces toiles comportent effectivement une composition symbolique, parfois “chiffrée”, au sens où elles recèlent des indications cryptées, l’élucidation de ces significations cachées ressortit de données traditionnelles qui n’ont rien à voir avec les théories avancées dans le livre et révèle des clefs de connaissance précises, qui furent jadis transmises notamment dans les Académies néo-platoniciennes de Florence et de Pise.
Mais ce que dénote l’interprétation proposée par les (?) auteurs de ce livre, c’est surtout une méconnaissance quasi complète de la philosophie du métier — au demeurant d’une parfaite orthodoxie catholique —, qui sous-tend les œuvres peintes de Van Eyck, de Memling, de Mathias Grünewald et de Dürer aussi, pour ne prendre que les plus grands ; et de même, plus tard, avec des accentuations un peu différentes, celles de L. de Vinci, de Crivelli ou même celles de Botticelli dans l’Italie du “Risorgimento”. À cet égard, l’idéologie naturaliste qu’ils prétendent y découvrir est surtout une imagination nichée dans leurs têtes !
Et puisqu’on nous parle principalement du célèbre tableau de la Joconde, figuré en couverture du livre, peut-on penser sérieusement que depuis François Ier, prince-poète et philosophe, qui fut le mécène de Vinci et son ami, plusieurs Rois de France — dont Louis XIV, autre grand mécène et fin connaisseur de l’architecture ancienne, des “belles lettres” et des arts d’“agrément” — ont tellement prisé cette œuvre qu’ils l’ont délibérément placée dans leur chambre, en faisant ainsi pour eux un intime support de contemplation et de méditation, sans que ce tableau ne recèle un sens un peu plus profond que celui que M. Brown nous livre comme une sorte de révélation sensationnelle ? Car si l’unique clef de cette peinture est seulement d’illustrer les significations à attribuer aux côtés gauche (féminin) et droit (masculin) du personnage, ou du corps humain en général, cela ne représente ni une nouveauté ni encore moins un secret.
Si l’on se borne à considérer un peu attentivement l’art médiéval et notamment les plans des grandes cathédrales gothiques, on voit bien que ces données de base étaient très connues et ont été illustrées de bien des manières. Et il faut n’avoir jamais étudié de près les codes (au sens des règles et des canons traditionnels) qui régissent “l’écriture” des icônes dans l’Orient chrétien, la composition des vitraux en Occidents, la statuaire, les fresques, voire les enluminures des psautiers et des antiphonaires, pour prétendre faire de ces bi-polarités de la droite et de la gauche, du ciel et de la terre, du masculin et du féminin, du côté du soleil et de celui de la lune, etc., une sorte de “scoop ésotérique” qui n’appartiendrait qu’à L. de Vinci ou à quelques affidés de sectes bizarres. En réalité, ces thèmes n’ont rien d’insolite ni d’étrange et l’art de la Chrétienté médiévale en est rempli !
Malheureusement, une pareille ignorance des bases de la culture antique et des canons de l’art chrétien ne manque pas de permettre d’avancer toutes sortes d’hypothèses d’interprétation, toutes plus aventurées ou farfelues les unes que les autres, mais la plupart étant, bien entendu, “piochées” dans l’univers moderne des théories psychanalytiques du bon Docteur Freud et de ses épigones ! On ne voit pas comment, en effet, ce livre échapperait aux obsessions maladives de nos contemporains…

Marie-Madeleine, par Jan Van Eyck
Pochade ou brûlot : une sinistre mascarade
De tout ce samilgondis de pseudo-enquêtes historiques, de théories scabreuses et d’idées qui se veulent brillantes et novatrices, on retient surtout une impression dominante : l’espèce de détestation quasi viscérale du monde anglo-saxon (et du protestantisme militant dont il est le fer de lance) pour tout ce que représentaient les grandes institutions du monde catholique ; et aussi, bien entendu, pour la suprématie que la France tenait dans cet ordre de par son histoire, sa grandeur et l’illustration millénaire de son Etat, son art et le rayonnement de ses créations littéraires ou architecturales. Naturellement, c’est aussi sa langue qui est visée, la langue de l’Europe civilisée, qui, au rebours de ce que prétendent dire les pseudo-“codes” inventés par M. Brown, fut et demeure, avec le latin, le seul idiome de référence supérieur des véritables sociétés initiatiques de la Chrétienté médiévale. Mais il faut reconnaître à l’auteur qu’il n’est pas le premier à aller dans ce sens : il y a déjà plus de vingt ans qu’un quarteron d’“exégètes” anglais et américains a jeté son dévolu sur la fausse histoire montée de toutes pièces par les mythomanes du soi-disant «Prieuré de Sion», agrémentée des pseudo-mystères, plutôt ténébreux, de Rennes-le-Château, pour en faire une machine de guerre à leur goût contre les prérogatives historiques de la Couronne de France et détruire l’image de la dynastie. On suscita ainsi de faux Mérovingiens… Mais cela ne suffisait pas ! Dans le même sens, on a complètement dénaturé et le rôle et la mission sacrée des grands ordres chevaleresques, religieux et militaires, de Terre Sainte, dont l’origine est aussi en majeure partie française. À cet égard, quand on ose “maquiller” à ce point l’esprit de la règle et l’histoire de l’Ordre du Temple, on ferait bien de se souvenir d’un certain Bernard de Clairvaux, de ses écrits, et de la famille monastique cistercienne, encore bien vivante, dont cet Ordre n’était, au fond, qu’une des branches !
Mais le phénomène vraiment nouveau dans tout cela, c’est l’intention avérée de tirer profit de cette accumulation de fariboles et de contre-vérités pour créer une sorte de nouvelle mythologie religieuse (à grand renfort d’“effets spéciaux” !) qui incarnerait enfin le “vrai” visage de l’histoire du Christ — que l’obscurantisme du “Vatican” et de l’Eglise aurait sciemment déformé depuis vingt siècles… Il s’agit bien ici d’une entreprise de propagande et de désinformation, délibérée, à l’échelle mondiale (si l’on en juge par l’audience du roman et du film qui vient d’en être tiré), qui fait partie des attaques de la Bête contre tout ce qui subsiste de foi chrétienne. Derrière tout cela, se profile une sorte de courant mental véritablement satanique, qui agit au service de ce que R. Guénon a désigné comme “le règne de la quantité et les signes des temps”, comme “la grande parodie” et “la spiritualité à rebours”.
On ne sait si M. Brown est conscient de tout cela ou s’il s’est borné — ingénument ou ingénieusement — à utiliser des éléments de fiction déjà “sur le marché” pour en faire un excellent “thriller”, ce qui est possible —, mais au fond, cela importe peu. Ce qui compte, en définitive, c’est l’exploitation qui est faite de ces thèmes par ceux qui ont intérêt à impose le plus grand “matraquage” possible des esprits. Et là, force est de constater qu’on assiste à un déferlement incroyable d’inepties en tout genre. Ce qui reste sidérant dans cette affaire, c’est qu’on ne s’aperçoive pas combien tout cela est grotesque !... quos perdere vult Jupiter dementat.
G. S.
1. Pour les autres extravagances du même tonneau, on renverra au numéro spécial de la revue Historia du mois de mars 2005, qui en a fait un très bon relevé.

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