Les mystères dansés de Françoise Dupriez-Flamand
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 janvier 2007 à 12:04 - Portraits - #8 - rss
Depuis vingt ans, Françoise Dupriez-Flamand, qui fut l’élève de Béjart et de Lilian Arlen, «danse la Vie» par la juste harmonie du corps. Maître d’œuvre de ses récitals, cette ancienne «Étoile» a tour à tour évoqué à Paris la figure de la Madeleine, la Sulamite du Cantique à Malte, puis récemment à Bruges et Valenciennes la Laure couronnée des Triomphes de Pétrarque. Esquisses d’un tracé de Lumière.

L’exigence de «l’Excellence»
Ce professeur diplômé du conservatoire et né à l’orée du siècle précédent dans la Vienne impériale lui léguera patiemment les clefs du juste équilibre : ces noces heureuses autant qu’implacables de la rigueur et de la beauté. Une «voie sèche», périlleuse à bien des égards, mais que vient couronner en son faîte, et par la spirale du mouvement, l’ouverture vers cet absolu — cette «Excellence» — d’où émanent les échos épurés de la «symphonie de l’âme». Issue de cette conception, la maîtrise du geste se fait plus sûre, plus puissante aussi. Privilégiant la charpente du squelette au détriment de la seule force musculaire, celle-ci devient alors le mode d’expression de l’équilibre véritable – car «vécu» -, cet axe des mondes autour duquel se recrée la chair qui n’est alors plus la «directrice du mouvement qui, lui, vient d’ailleurs», comme aime souvent à le rappeler Françoise. Une filiation que ne pouvait en aucun cas renier cette artiste qui, par ses origines flamandes et ses traditions familiales, fut nourrie dès l’enfance du miel de cette mystique rhénane qui féconda aussi bien Ruysbroeck que Gérard Grote ou Maître Eckhart.
La voie étroite du maître d’œuvre
Il restait à donner corps à cet enseignement. Ce fut tout d’abord la création le 22 juillet 1997 – fête de la sainte – du «mystère dansé» Marie-Madeleine, femme au premier jour lors du festival d’Avignon. Sur un très profond livret signé Claude Mettra qu’accompagne un choix de musiques aussi variées qu’Hildegarde de Bingen, César Franck ou Mozart, les neufs tableaux de cette création retrace le périple tout initiatique de «l’Apôtre des Apôtres» depuis Magdala — «cité des teinturiers» — jusqu’à la solitude illuminée de sa retraite provençale de la Sainte-Baume où elle abritera le souvenir de sa rencontre avec la Vérité ; Graal méridional que saura d’ailleurs honorer en son temps le Roi René. Éblouissante, la gestuelle traduit alors l’inexprimable du «Noli me tangere» en une profonde dramaturgie de l’Amour ; amour divin qui transcende les formes du manifesté pour révéler l’Être. Poursuivant son œuvre, C’est ensuite au Cantique des Cantiques que l’artiste décide de consacrer sa quête ; à «ces noces de l’En-Haut et de l’En-Bas, à cette union inéffable de l’Aimé et de l’aimée», souligne-t-elle. Car le Cantique est bien le récit de cette fantastique Présence qui rassemble en «un éternel retour la création originelle dans un acte que seul l’amour accomplit. Le poème chante ainsi la ressemblance et donne la clef qui ouvre à l’homme la porte de son temple spirituel». Ainsi, là encore, c’est toute la force de la gestuelle que d’essayer de traduire cette harmonie dans laquelle se manifeste la présence féminine du Cantique, ce pur Amour de Dieu en l’homme, reflet de la Shekinah dont René Guénon a souligné les liens subtils qui semblent l’unir à Metatron, l’ «Ange de la Face».
Le «Triomphe» de Laure
Enfin, et comme troisième terme de son activité créatrice, ce sera L’Éternité pour Demeure, d’après les Triomphes de Pétrarque. Ce dernier «mystère», magnifiquement interprété à Bruges l’an passé, puis tout récemment à Valenciennes, essaye de donner quant à lui quelques lumières sur le voyage rituel de l’âme humaine «à travers le sombre Royaume des Morts» ; par ce «rite sacré qui jette un pont entre la mystique courtoise, l’Ars Moriendi du Moyen Âge et le Livre des Morts égyptien. Ainsi Pétrarque chante son amour inconditionnel pour Laure qu’il ne peut rencontrer «que dans le songe et – finalement – dans l’Éternité». Admirablement servie par de superbes décors créés par Marc Penninck de Landas, peintre et héraldiste brugeois, cette chorégraphie cerne elle aussi de très près — et toujours avec sensibilité — la question métaphysique du cheminement de l’Être en ses différents états ou manifestations.
L’expérience du Vivant
Pourtant, en mai dernier, une dernière création sur les «Variations Goldberg» de bach, donnée à Alden Biesen, dans le Limburg belge, est venue enrichir le répertoire déjà riche de l’artiste. Accompagnée in situ par l’organiste Luc Ponet dans une chapelle de l’Ordre teutonique, cette nouvelle audace du maître d’œuvre se veut encore une fois expérience. Alliant en effet à la danse l’inégalable déroulé harmonique de Bach, la recherche vise alors la rencontre directe de deux éphémères dans le «Vivant» d’une représentation plus que jamais insaisissable dans son essence.
Enfin, et comme pour couronner l’œuvre entreprise depuis de longues années dans un sens quasi sacerdotal, vint, avec pour cadre la cathédrale de Troyes, ce qu’il faut bien nommer une première mondiale. Sur la demande expresse de l’évêché, et lors de la cérémonie d’ordination d’un prêtre, c’est cette fois la litanie des saints qui prit corps devant l’assemblée des fidèles — et Françoise de danser comme David devant l’Arche. «J’ai pleinement mesuré, en mon âme tout autant que mon cœur, l’importance de ce qui s’est joué en ces instants uniques : la dramaturgie du sacrement que j’ai essayé d’incarner en me laissant habiter par l’élévation de l’Esprit qui transformait devant moi un homme en prêtre de Dieu, mais aussi qui me faisait participer, tout comme le public très recueilli, de la grâce qui était alors en lui. Ce fut pour moi une responsabilité écrasante mais aussi la source d’une immense plénitude». Une grâce qui est aussi une consécration de l’artiste qui devrait toutefois, avant la fin de cette année, reprendre sa démarche de pèlerin du «plus hault sens» pour de nouvelles représentations, tant en France qu’à l’étranger.
Car il en est ainsi de Françoise. Inlassablement engagée dans une voie qui se veut autant sacerdoce que carrière et qui puise ses sources dans une Tradition sans cesse vivifiée par la rigueur de la méthode. Art de l’éphémère et de l’invisible en perpétuel équilibre entre ciel et terre, sa danse prend alors ce sens vrai qui est le sien : celui «d’offrir un éveil et non d’enfermer une sensation».
Récital-Danse de l’Excellence. 23 rue La Boëtie. 75008 Paris. 01.42.65.37.67. danse.excellence@club-internet.fr

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