Il y a d’abord ce titre, qui mêle cabale phonétique et taoïsme : L’anagramme du vide —c’est-à-dire “Dieu”. Un sacré titre si l’on ose dire ! Voilà qui relève l’intérêt pour un ouvrage que l’on devine être de commande. Mais ne boudons pas notre plaisir ! Frédérick Tristan nous invite à un érudit et éblouissant « bavardage », tout en digressions sur ce mot “Dieu” apposé comme un masque sur l’Inconnaissable. Idolâtres et bigots de tous poils, passez votre chemin ! Nous sommes ici en savante — et spirituelle — compagnie. L’auteur, qui avoue d’emblée que le mot « Dieu » lui est suspect comme celui de « croire » a placé en exergue de son livre le beau cri de Maître Eckhart : « Je prie Dieu qu’il me libère de Dieu ». Il s’agit bien d’une invitation à se défaire de ce que Frédérick Tristan appelle « le Dieu désignable », qui ne tarde jamais trop à s’enfermer dans un concept. « Or, écrit l’auteur, c’est au moment où il dépassera et annulera ce leurre que l’esprit d’ouverture pourra accéder à ce que ce concept dissimule ». Et d’enfoncer le clou : « Des mots comme « théisme », « déisme », « athéisme », « monothéisme », « polythéisme » appartiennent à un vocabulaire qui ne recouvre plus de solides notions. (…) À l’abri pluvieux de tels mots dévalués, comment les hommes d’aujourd’hui pourraient-ils échapper à un inconfortable conformisme ou à une errance angoissée ? »

De l’idole à “Cela” ou la découverte de “l’Innommé”

Mais comment l’intuition spirituelle peut-elle aujourd’hui s’affranchir de toutes les digues, sociales, morales ou religieuses qui font barrage aux étages supérieurs de la conscience ? Comment redonner tout son sens à l’imagination créatrice, cette clef d’accès à ce qu’Henry Corbin nommait le « monde imaginal » ? Car l’homme moderne qui accepte sans ciller la stratification de la conscience proposée par la psychologie des profondeurs a depuis loin rejeté toute perception du monde spirituel dans une sous-catégorie de la science-fiction… Et pourtant, de Denys l’Aréopagite à Lao Tzi, les références ne manquent pas pour, comme le dit Tristan, « dépasser l’idole, atteindre l’icône puis le sans forme qui est Cela ». Une ultime présence qui n’est alors discernable que par le poids incommensurable de son absence : L’anagramme du vide. « C’est en se penchant sur ce vide qu’il devient possible de percevoir la réalité enfin ouverte à l’esprit éveillé, brisant la roue et la rouerie du réel travesti ». Et l’auteur ne tarde pas à en venir au point nodal de sa réflexion : « Le Dieu nommé est un masque de nous-même. À travers l’adoration que nous lui portons, c’est nous même que nous adorons (…) Quand à l’Innommé, n’étant rien de ce que nous pouvons seulement supposer, nul n’aurait l’idée de le personnaliser et de l’adorer. (…) Pourquoi ? Parce que le chercheur est cherché. (…) Parce que le Cela est glissé dans l’interstice de toute quête ».
L’anagramme du vide se présente ainsi comme une grande salle dont l’auteur aurait un à un retiré les meubles pour parvenir, d’un ton faussement badin, à l’essentiel. Tant qu’à la fin on a envie de s’écrier avec Graciàn : «Oh ! que le vide est beaucoup !»



Autres textes autour de Frédérick Tristan
Dossier Frédérick Tristan
Claude-Henri Rocquet : «Nier l’Esprit, c’est renoncer à toute parole et à toute pensée…»
La légende du Roi Singe, au Châtelet… et en librairie
Le lancement de Symbole avec Frédérick Tristan
Et voici la revue Symbole !
La divine comédie de Frédérick Tristan
Frédérick Tristan : "L'infinie poésie d'Hermès"
Frédérick Tristan