La politique de Philippe Barthelet a été, d’abord, de rééditer les textes les plus pertinents écrits sur Maistre par des auteurs disparus, puis d’offrir une tribune à tous ceux qui, aujourd’hui avaient envie d’en parler, de l’universitaire à l’essayiste. Cette variété des approches, des interprétations et des lectures est, je crois, la principale richesse de cet ouvrage. Les parties qui le composent reprennent, en quelque sorte, les grand thèmes de réflexion et d’action du chevalier ; sa vie en Savoie puis en Russie ; Maistre l’homme de lettres ; Maistre le philosophe, ami des Grecs, et adversaire de Locke, Rousseau et Voltaire ; Maistre le contre-révolutionnaire et le politique qui ne voyait pas la Révolution comme un « événement », mais comme une « époque » ; Maistre le franc-maçon et le « mystique », ami et critique des « illuminés » ; Maistre le fervent catholique et le pénitent ; Maistre le défenseur des châtiments, etc. Ce volume nous donne donc l’occasion de relire ce que de grands auteurs ont écrit sur Maistre (Michelet, Lamartine, Mérimée, Hugo, Flaubert, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, Léon Daudet, Bloy, Huysmans, Drieu La Rochelle, Maine de Biran, Mauriac, Maurras, Caillois, Paulhan, René Guénon…) et d’en découvrir d’autres dont on apprend avec étonnement qu’ils ont fait référence au chevalier (Comte, G. Sand, Renan, Bakounine, Proudhon, Sartre, Herbert Marcuse, Gramsci, Cioran, Charles de Gaulle). On découvre également, dans ce volume, plusieurs textes inédits de connaisseurs incontestés de la vie et de la pensée maistrienne, tels R. Triomphe, J. Rebotton, J.-L. Darcel ou R. Lebrun.

Un écrivain français

Philippe Barthelet explique, en introduction, que son projet est de démonter la légende du Maistre « croquemitaine savoyard » et de montrer que ce dernier est l’une des meilleures plumes françaises et un penseur d’exception dont Barbey d’Aurevilly disait qu’il « avait laissé des aperçus sur tout et n’avait fait de théorie sur rien ». J. Rebotton revient sur la jeunesse et les années de formation du jeune Savoyard et J.-L. Darcel éclaire sous un jour nouveau ses années pétersbourgeoises. N. Col précise quel fut le lien de Maistre à l’Angleterre et Vera Miltchine présente les échos de l’oeuvre maistrienne dans la littérature russe et les « Joseph de Maistre russes ». R. Triomphe, dans un texte bref et très éclairant qui tient compte de toutes les facettes du personnage, a cette conclusion lumineuse : « L’intérêt des thèses maistriennes vient moins de leur contenu (ou plutôt de leur forme) dogmatique que de leur valeur polémique. Cette valeur tient souvent au style souvent brillant, à l’apparence d’improvisation, qui laisse transparaître la genèse de la pensée et ses affinités avec de grands courants d’idées, dont beaucoup demeurent actuels ».
J.-L. Darcel élabore de nouvelles interrogations sur le texte maistrien qui aurait été destiné, selon lui, davantage au prince qu’à la grande foule des lecteurs, fidèle au grand projet de son auteur qui était « l’instruction des gouvernements et l’union des églises ». Darcel propose aussi quelques éclairages nouveaux sur les contacts du Grand Savoyard avec les milieux martinistes et maçonniques russes. Il en retient « l’engagement cryptomaçonnique d’un écrivain qui déclare depuis la Révolution avoir rompu avec cette niaiserie de franc-maçonnerie et qui n’a jamais cessé de lui rester fidèle de coeur et d’y abreuver son imaginaire ». C. Boutin et A. Carrino apportent le regard du juriste pour clarifier le caractère patriotique de Maistre, son interprétation et sa critique du constitutionnalisme. L’étude de la critique maistrienne du kantisme intéresse Y. Madouas et ravira le lecteur qui aura le courage de lire son article du début à la fin. Car, d’après Y. Madouas, Maistre « n’est pas un penseur de circonstance ou un essayiste plutôt doué, mais bien un authentique philosophe ». G. Delaplace s’emploie à définir l’idée de « tradition » chez Maistre qu’il rapporte à la « Révélation primordiale », apparente, selon lui, dans la formule de Vincent de Lérins, quod semper quod ubique quod ab omnibus creditur, que reprend le Grand Savoyard : « toute croyance constamment universelle est vraie ». D. Gattegno croise les lectures de René Guénon et de l’auteur des Soirées et commente le projet maistrien d’« unité supranationale plutôt qu’internationale de l’ancienne chrétienté ». X. Accart étudie le parcours d’Emile Dermenghem qui eut pour maîtres à penser Maistre, René Guénon et les mystiques musulmans, et il nous livre, en passant, que l’orientaliste Louis Massignon « enseignait l’oeuvre de Maistre à ses élèves musulmans du Caire pour contrer le “libéralisme à la mode en Orient” ». La lecture contemporaine de Maistre peut aller encore plus loin, ainsi que le fait Rafaël Mathieu qui signe un « Douzième entretien ».

De l’ésotérisme chrétien au catholicisme œcuménique

La partie de l’ouvrage dédiée à la dimension métaphysique de l’oeuvre maistrienne intéressera un plus grand nombre de lecteurs, ceux généralement, la majorité hélas, qui ne connaissent que le Maistre catholique, ésotériste ou franc-maçon, ainsi que le regrettait Pierre Boutang : « Ses rapports avec l’initiation ou la franc-maçonnerie ont beaucoup plus piqué la curiosité que la charge spirituelle des Soirées de Saint-Pétersbourg ». Quelques études brillantes font le point sur cette signature intellectuelle et spirituelle du chevalier, contradictoire aux yeux de beaucoup, car à la fois catholique, maçonnique et ésotérique. J.-L Soltner essaie d’expliquer ce qu’est le christianisme de Maistre et attire l’attention sur ses préoccupations oecuméniques, « l’un des points les plus curieux de son christianisme », tout en précisant ses relations avec les « illuminismes » et le martinisme. J. Rousse-Lacordaire va plus loin encore dans l’étude du Maistre franc-maçon et montre pourquoi ce dernier s’est désintéressé de l’ordre maçonnique à la fin de sa vie. Quant au martinisme, ce « bon » illuminisme, Maistre soutenait que, dangereux en pays catholiques, ce mouvement n’en avait pas moins une action bénéfique en pays protestants. La fascination du Grand Savoyard pour le martinisme et la franc-maçonnerie mystique du Rite Ecossais Rectifié est étudiée dans le détail par J.-M. Vivenza. Ce dernier insiste sur l’attachement sincère et profond du chevalier à ce « système » qui « s’oppose à l’incrédulité générale », qui est « chrétien dans toutes ses racines » et qui « accoutume les hommes aux dogmes et aux idées spirituelles », les préservant « d’une sorte de matérialisme pratique très remarquable à l’époque où nous vivons ». On retrouve le programme de l’illuminisme martiniste dans l’article de Jean-Marie Beaume qui relit les apocalypses avec Maistre et retient que, pour le chevalier, « le Chrétien est, éminemment, ce séparé – à la fois au sens de divisé contre lui-même, tout en étant appelé à sa “conjonction au principe” (Saint Thomas), et au sens de mettre à l’écart (par l’ascèse et la quête intérieure) ». J.-P. Laurant nous aide à comprendre les lectures de Maistre dans les milieux ésotéristes du XIXe et XXe siècle, en particulier l’intérêt porté au Maistre « prophète du passé, historien de l’avenir », et comment le Grand Savoyard a servi de caution sociale à plusieurs ésotéristes en mal de reconnaissance. Maistre, « historien de l’avenir »... Là se trouve la « botte secrète » du chevalier, pour H. Colombet, qui note, qu’au regard de l’histoire, l’homme est une « figure emblématique, en contrepoint des révolutions, française qu’il vécut, et bolchevique, qu’il annonça ». P. Glaudes expose un autre aspect de l’héritage maistrien chez Léon Bloy qui considère l’auteur des Soirées comme « le dernier des pères de l’Eglise ».
On conclura avec cette phrase de Cioran, citée dans ce volume par E. Delbecque, qui donne toute la dimension de la pensée “révolutionnaire” de Joseph de Maistre : « Vivante, sa pensée l’est sans conteste, mais dans la mesure seulement où elle rebute ou déconcerte : plus on la fréquente, plus on songe aux délices du scepticisme ou à l’urgence d’un plaidoyer pour l’hérésie ».



Joseph de Maistre, sous la direction de Philippe Barthelet, Dossier H, Paris, L’Âge d’Homme, 2005, 880 pp., 59 €

Pour lire Joseph de Maistre
- Les soirées de Saint Péterbourg ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, suivi de la traduction d’un Traité de Plutarque sur les délais de la justice divine, 2 tomes, 402 pp. et 390 pp., Guy Trédaniel, éditions de la Maisnie, 1991
- Considérations sur la France, suivi de : Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, présentation de P.Manent, édtions Complexe, Bruxelles, 1988

Sous l’impulsion du Centre d’études maistriennes, une édition critique des Œuvres complètes de J. de Maistre est également en cours depuis plusieurs années. Ont déjà été publiées : - Considérations sur la France (édition établie par J-L. Darcel), Genève, Slatkine & Paris, Champion, 1980, 209 p. Ouvrage couronné par l’Académie française)
- Les Soirées de Saint Pétersbourg (édition établie par J-L. Darcel), Genève, Slatkine, 1983, 2 volumes, 598 pp.
- Écrits maçonniques (édition de J. Rebotton), Genève, Slatkine & Paris, Champion, 1983, 147 pp.

Enfin, signalons l’annonce d’une édition des Œuvres de J. de Maistre en un volume, en 2006, aux éditions Robert Laffont (collection “Bouquins”) sous la direction de Pierre Glaudes.