De Léonard à Judas
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 janvier 2007 à 17:41 - Analyses - #19 - rss
Il y a quelques mois paraissait, sous l’égide de la National Geographic Society, précédé de tout le cortège publicitaire dont l’édition et son réseau de diffusion ont le secret, un ouvrage de quelque deux cent vingt pages, intitulé L’Évangile de Judas (1), destiné à la présentation d’un document apocryphe, récemment redécouvert et réputé du plus haut intérêt. Quiconque a été amené à fréquenter la moindre librairie de quartier n’aura pas manqué de noter la présence de ce nouveau best-seller, venant (presque !) damer le pion au Da Vinci Code — ce qui a, il faut le dire, quelque chose de surprenant s’agissant d’un texte à la lecture peu captivante pour le “lecteur moyen” et dont on pourrait penser qu’il est prioritairement, voire exclusivement, destiné à susciter la curiosité des « spécialistes ». En fait, il semble bien que tout cela s’inscrive — une fois de plus — dans le cadre d’une campagne publicitaire habilement montée, visant à faire du document en question un « incontournable » de la bienséance culturelle — objectif atteint par l’exploitation de ces ressorts coulissant à merveille au sein de l’ignorance et de la médiocrité contemporaines : cultiver le paradoxe et choquer à tout prix.

L'évangile de Judas. "La capacité offensive de l'ouvrage (et de la publicité qui l'accompagne!)
ne tient pas tant dans le contenu même de l'évangile que dans l'utilisation qui en est faite."
Le document ainsi mis en scène, fragment d’un codex un peu plus ample, occupe en tout et pour tout trente-cinq pages du volume publié, tout le reste étant consacré à des commentaires explicatifs d’éminents « coptologues » américains, suisses et allemands, commentaires portant sur l’histoire du manuscrit (3), sur la connaissance qu’un saint Irénée, put avoir, en son temps, de cet Évangile apocryphe (4), sur les rapports de l’apôtre Judas avec la secte gnostique (5) et – paradoxe oblige – sur « le christianisme mis sens dessus dessous » (6) par cette “découverte”. Il s’agirait en effet du «compte rendu secret de la révélation faite par Jésus en dialoguant avec Judas l’Iscariote sur une durée de huit jours, trois jours avant qu’il célèbre la Pâque » (7).

Le Baiser de Judas. Le renversement spectaculaire du rôle de Judas vise à "saper toute forme d'autorité spirituelle au sein d'un public chrétien de plus en plus ignorant de sa tradition religieuse, et donc de plus en plus susceptible d'être réceptif aux courants dissolvants..."
Un enseignement gnostique
Comme l’indique Mircea Eliade, «il est malaisé de préciser l’origine du courant spirituel connu sous le nom de ’’gnosticisme’’ […] Ce qui définit le gnosticisme stricto sensu, ce n’est pas l’intégration organique d’un certain nombre d’éléments disparates, mais la réinterprétation audacieuse, et singulièrement pessimiste, de quelques mythes, idées et théologoumènes de large circulation à l’époque» (8).
L’Evangile de Judas commence par nous présenter les disciples de Jésus comme une cohorte d’ignorants — ignorants de la vraie nature de Jésus ; après quoi, est introduit le personnage de Judas, invité par Jésus à «s’écarter des autres» (9) et promis aux plus hautes destinées car il sacrifiera «l’homme qui me sert d’enveloppe charnelle» (10). Nous retrouvons ici la négation de l’Incarnation du Christ, point décisif du docétisme qui imprègne les conceptions gnostiques et illustration de cette idée fondamentale selon laquelle la Création est mauvaise. Ainsi, Judas, que les évangiles canoniques dépeignent péjorativement comme l’agent nécessaire à la réalisation de ce qui doit être accompli («Ce que tu fais, fais-le promptement», dit Jésus à l’apôtre félon (11)), agent ignorant de son rôle et guidé par la seule avidité, nous est-il présenté ici comme un haut initié aux mystères christiques (ne sait-il pas que Jésus est «issu de l’éon immortel de Barbèlo» ! (12)), agissant consciemment pour que se réalise un illusoire sacrifice, permettant à Jésus d’échapper au corps mortel dont il s’est revêtu et de regagner son royaume d’éternité.
D’autres considérations se trouvent également développées dans notre évangile, touchant par exemple à une présentation allégorique par Jésus de la vision du Temple, à une appréciation, par Jésus, des “générations humaines”, aux interrogations de Judas sur sa propre destinée, à un enseignement cosmologique de Jésus à Judas, à un commentaire sur Adam et les «luminaires» ; suivent aussi des aperçus sur le cosmos, le chaos et le monde infernal, sur les archontes et les douze anges, sur la création et la destinée de l’humanité. Force est de dire que le caractère obscur des concepts ainsi évoqués, tenant tout à la fois aux modalités confuses d’exposition et aux passages manquants, permet difficilement d’en faire une présentation concise empreinte de quelque rigueur. Qu’il suffise de dire que l’on y retrouve largement les thèmes usuels évoqués par les auteurs gnostiques, avec toutefois les spécificités propres au « programme » de l’évangile en question (cf. ci-dessous).
De l’originalité de l’“Évangile de Judas”
Que papyrologues, archéologues, coptologues et autres experts se réjouissent hautement de la mise à jour de cet évangile est une chose, à laquelle il n’y a assurément rien à redire. Dans l’état actuel de ce que sont les conceptions scientifiques de notre civilisation, l’accumulation de sources documentaires de première (ou presque) main est, en principe, le facteur permettant d’asseoir telle ou telle affirmation, au nom de l’«objectivité». Venant ainsi en complément des documents mis à jour, voici une soixantaine d’années, à Nag-Hammadi, cet Evangile de Judas constitue une pièce informative de plus sur la nature des courants gnostiques qui ont marqué les premiers siècles du christianisme et même le judaïsme. Est-ce à dire que le codex en question renferme des éléments fondamentalement innovants, bouleversant radicalement la connaissance que l’on pouvait jusqu’alors avoir de cet ésotérisme ?

L'Ourobouros, symbole de l'éternelle unité de toutes choses : l'En to Pan.
Si, certes, nous sommes loin de connaître tout ce qui est sorti de la plume des gnostiques, du moins en a-t-on depuis longtemps une connaissance relativement approfondie au travers des citations ou des références faites, en leur temps, par les Pères de l’Eglise (e.g. saint Irénée, saint Hippolyte, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Origène, Epiphane de Salamine) en vue de les réfuter, et, plus tard, au travers d’ouvrages gnostiques, plus ou moins complets, mis à jour (v.g. Pistis Sophia, évangiles de Marie, de Thomas, etc.). Force est de dire que, relativement à l’enseignement général du corpus connu, l’Evangile de Judas n’apporte nulle révélation inattendue ; sa découverte et son déchiffrement sont loin, en eux-mêmes, de risquer «d’agiter fortement l’Eglise», comme le promet la quatrième de couverture de l’ouvrage. On peut même affirmer que le renversement de perspective touchant à la personnalité de Judas lui-même — en vue de la valoriser, au rebours de l’enseignement des textes canoniques —, n’est pas une nouveauté, puisqu’on connaissait déjà cette position des « judaïtes-caïnites », faisant du douzième apôtre la clé de l’économie du salut — ce qui, d’un certain point de vue, n’est pas faux.
Une machine de guerre
C’est qu’en vérité, la capacité offensive de l’ouvrage (et de la publicité qui l’accompagne !) ne tient pas tant dans le contenu même de l’évangile mentionné que dans l’utilisation qui en est faite.
Le Da Vinci Code de Dan Brown, qui se présentait comme un roman à caractère “policier”, a fondé sa notoriété sur le scandale d’un Jésus “déboulonné” de sa dimension divine et réduit très démocratiquement au statut exclusivement humain de père de famille par les œuvres d’une Madeleine peu proustienne … (13) Bien entendu, l’institution ecclésiastique, parfaitement informée de cette situation inconfortable, mais qui serait peuplée de faussaires et de menteurs, aurait passé son temps, depuis deux millénaires, à cacher cette vérité, qui ne pouvait que conduire à la ruine de son “fonds de commerce” (6). Cette manière de voir rejoignait, du reste, la perspective définie par le docète Kazantzakis dans La dernière Tentation du Christ, encore que celui-ci, prolongé sur les écrans par M. Scorsese, ait eu recours, avec la crucifixion conçue comme “illusion”, à un artifice non dépourvu de finesse et d’habileté.

Couvercle d'un coffret en pierre trouvé près d'Essarois (Côte d'Or) en 1789 et représentant l'androgyne gnostique
Avec l’Evangile de Judas, la donne change quelque peu, car, cette fois, on n’est plus dans le cadre de la fiction romanesque mais dans celui de la rigueur scientifique, étayée par l’intervention d’universitaires spécialisés : cela contribue à donner à l’ouvrage la caution du sérieux et à faire passer le problème de l’univers de l’imaginaire à celui de la réalité culturelle et religieuse. C’est, du reste, une ornière dont le professeur R. Kasser paraît avoir été conscient, si l’on veut bien lire attentivement son commentaire ou telle interview reprise partiellement par le journal Le Monde(14). Mais ce souci — qui, assurément, honore ce chercheur —, n’a manifestement pas effleuré les éditeurs eux-mêmes, qui, forts du million de lecteurs qui auraient, disent-ils, déjà pris connaissance de leur publication, sont avant tout soucieux — rentabilité oblige — d’y ajouter de nouveaux adeptes.
Renversement spectaculaire du rôle de Judas, insinuation subtilement diffusée selon laquelle un “complot immémorial” et sans cesse actualisé aurait interdit au bon peuple l’accès à une pensée opposée à la doxa officielle : voici, là encore, les ingrédients de choix qui permettent, par recours au paradoxe et à la systématisation, d’instiller le doute corrosif, de faire du dogme une chose contingente, de privilégier individualisme et libre-arbitre (« moi, je pense que … »), bref de saper toute forme d’autorité spirituelle au sein d’un public chrétien de plus en plus ignorant de sa tradition religieuse, et donc de plus en plus susceptible d’être réceptif aux courants dissolvants : signes des temps ! «Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer»(15), ou bien … au contraire, donnez et jetez pour qu’il y ait piétinement et déchirement ! Qui a des oreilles, qu’il entende.
Mettant à profit l’aubaine de ce raffut évangélique, la veine inspirée n’a pas manqué de susciter quelques ouvrages d’« accompagnement ». Nous ne pousserons pas la complaisance jusqu’à en donner quelque énonciation, nous bornant à évoquer le pire d’entre eux : celui d’Hubert Krosney, L’Evangile perdu (National Geographic Society et Flammarion, 2006). Bis repetita avec les mêmes éditeurs, aux fins sans doute d’« éclairer » plus complètement les lecteurs. Cet ouvrage, qualifié de littérature « de boulevard » par R. Kasser lui-même, ne contribue pas peu à servir de « machine de guerre » , comme nous le disions précédemment ; du reste, sa présentation en librairie, qui l’associe systématiquement à l’Evangile de Judas sur l’éventaire, montre assez ce que l’on en attend.
(1) L'Evangile de Judas – Traduction intégrale & commentaires des professeurs R. Kasser, M. Meyer et G. Wurst – National Geographic Society et Flammarion (pour la traduction française) - 2006 – 224 pages.
(2) L’Evangile de Judas, p. 67
(3) Ibid, p. 63 sq.
(4) Ibid, p. 145 sq.
(5) Ibid, p. 161 sq.
(6) Ibid, p. 97 sq.
(7) Ibid, p. 59 sq.
(8) Mircea Eliade, Histoire des croyances & des idées religieuses, tome 2, pp.353-354.
(9) L’Evangile de Judas, p. 33
(10) Ibid, p. 59 sq.
(11) Jean, XIII, 27
(12) L’Evangile de Judas, p. 32
(13) Cf. l'article "Quelques remarques à propos du Da Vinci Code" par de G. de Sorval in SymbOle (septembre 2006)
(14) Le Monde, 19 août 2006 : « Les autres évangiles décodés » par Frédéric Joignot.
(15) Matthieu,VII,5.
La conception “gnostique” du salut
Mircea Eliade
Histoire des croyances & des idées religieuses, Tome 2, chap. XXIX, pp. 360-361
Quelques références bibliographiques utiles…
- Mircea Eliade, Histoire des croyances & des idées religieuses, tome 2, chap. XXIX, Payot, 1978.
- Robert Statlender, « Gnose & hermétisme » in Encyclopédie des mystiques, tome 1, Seghers, 1977.
- Henri-Charles Puech, En quête de la Gnose, 2 tomes, Aubier, 1978.
- Jean Marquès-Rivière, Histoire des doctrines ésotériques, chap. V, Payot, 1971.
- Hervé-Masson, La Gnose une et multiple, 1ère partie, Ed. du Rocher, 1982.
- Pierre Geoltrain, François Boyon, Jean-Daniel Kaestli & al., Ecrits apocryphes chrétiens, 2 tomes, Gallimard (Pléiade), 1997 et 2005.
- Jean Laporte, Les Pères de l’Eglise, 2 tomes, Ed. du Cerf, 2001.

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