La rosée est sa doctrine et son grand soir est écrit dans les grimoires. Il habite, paraît-il, la Bretagne, mais demain sera en Comté ou en Sicile. Il est alchimiste opératif. Personne ne sait ce que cela veut dire mais, répétons-le à l’usage d’un éventuel inquisiteur fiscal — ce sont parfois les seuls avec les escrocs et les policiers à lire encore des revues confidentielles — il ne sait pas transformer le plomb en or…

Essayons tout de même quelques définitions. Il vit heureux en compagnie de sa dame et peut envoyer paître à peu près à tout le monde. Ce n’est sans doute pas suffisant. Allons plus loin. Il possède un sens métaphysique concret. Une rareté ! Il est révolté comme un juste et humble comme l’humus. Impossible à expliquer. Et puis de toute façon il y en a assez de tout expliquer à tout le monde à l’heure où le moindre canton du monde est quadrillé par le moindre photographe. Après tout, il y a ceux qui peuvent comprendre et les autres. Car le fameux secret, ce n’est pas le but mais le chemin, une quête incessante avec un œil qui voit spontanément ce que tous les yeux ne voient pas, une main ouverte, c’est-à-dire opérative, un cœur un peu trop rouge. Drôles d’outils pour un forgeron ami des vieilles lunes et des jeunes soleils !

Boire à la source

Faire le portrait de notre Capitaine Fracasse, l’homme aux koans occidentaux sans pitié pour notre mental ? Jamais ! Qu’il le fasse, lui ! Selon ses angles, son trait, ses mots. Pour qu’il nous perde encore plus ou nous embarque pour Cythère ! Parce qu’au bout de la lecture de cet auto-portrait qu’il nous délivre sous forme de voyage initiatique (pour une fois que le mot n’est pas galvaudé !), vous aurez peut-être la chance de vous surprendre en train de boire à la source.
À vrai dire, en sa langue des oiseaux dont il donne un court aperçu dans son texte, ce frère de feu est d’essence miraculeuse. Et comme le clame un ami roumain — qu’il lui soit beaucoup pardonné : « Un type comme ça en Roumanie, on attend dix ans pour qu’il délivre un seul de ses grands mots. Parce qu’après on peut réfléchir pendant vingt ans ». Alors, allez dans les Carpathes ou écoutez les oiseaux !

Jean-Marie Pierret est notamment l’auteur de trois ouvrages aujourd’hui introuvables sur le Besançon alchimique, dont le fameux La Ville d’Or reconnu comme génial par Random, Alleau et Canseliet. Chaque œuvre — une suite de lithographies originales commentées en langue cabaliste — de format compagnonnique sur velin 250 grammes a été tirée entre 60 et 100 exemplaires. Mais Jean-Marie Pierret nous promet pour bientôt son œuvre majeure sur la langue des oiseaux. Un certain Fulcanelli s’est déjà déclaré prêt à souscrire.

Viatique

par Jean-Marie Pierret


J’ai choisi de jouer avec la VIE ou plutôt les trois lettres qui composent ce mot en les ajustant aux 7 chiffres romains obtenant ainsi les 7 piliers fondamentaux de mon cheminement.

Les M.IEV.X.
Autour du Feu, ils se sont regroupés et organisés pour observer le métal liquide, puis le tremper, le durcir et le marteler. Au métal on a donné 3 directions : l’OUTIL pour VIVRE, l’ARME pour TUER et le BIJOU pour ÉCHANGER. Quand cessent les activités métallurgiques, le Feu abandonné s’éteint peu à peu laissant place à un autre travail, la Cuisson de la nourriture… En abandonnant le Feu de la FORGE, c’est l’ORGE qui les rassemble tous. C’est l’heure du Partage !
Avec la transformation des matières au contact du Feu, une Alchimie se profile entraînant avec elle de nouvelles Connaissances donc de nouveaux horizons qui ouvrent sur l’inconnu. Et c’est le grand départ, le voyage initiatique fait de Révélations et d’embûches auquel bon nombre participent en queste d’une réponse.

« Celui qui cherche ne doit pas cesser de chercher jusqu’à ce qu’il trouve, et quand il trouvera, il sera stupéfié, et étant stupéfié, il sera émerveillé et il règnera sur le Tout »
Saint Thomas. Log.2.
L’Alchimie repose essentiellement sur un « Travail de laboratoire », mais tout le mystère de cette science (de cette vieille science) est bien au-delà de toutes ces manipulations orchestrées par le Feu. Il y a au cœur même de cette Alchimie un autre Feu désigné comme « secret » sans l’aide duquel on ne peut rien. C’est une « Part Dieu » trop souvent négligée dans cette aventure et qui ne peut être accessible que par le langage, ce langage très particulier auquel se sont exercés les Anciens. Il apparaît très souvent comme une sorte de technique composée de rébus et autres jeux de mots.
En fait, ce langage est une Conjugaison qui demande au Sujet de s’accorder avec le VERBE en un Temps particulier. Pour se préparer à ce travail, il est nécessaire de s’éclairer à la lumière de cette grammaire singulière codifiée en grimoires, lesquels nous parlent des mystères, des symboles et de leurs secrets.
Définis comme Hermétiques, les textes qui nous invitent à ce travail demeurent Fermés donc Muets. Seule une Clef permet l’ouverture et la compréhension de ces livres- (la CLEF, C’est LE Feu), le Feu caché qui se forge à la « musique » du langage. Ainsi ce langage léger et subtil comme l’oiseau repose sur l’observation, l’intuition et l’analogie des sons et des Images. Cette Langue des Oiseaux portée par l’Air est le lien entre les choses créées et la PAROLE.

Les D.IEV.X
Cette Alchimie nous transporte dans le monde des Métaux que président 7 divinités dans la ronde du zodiaque (avec les Dieux s’ouvre le monde des chiffres et des proportions). Accompagnant ces 12 signes, on découvre les 4 Éléments, le Feu, l’Eau, l’Air et la Terre. L’Alchimiste les a représentés par un FORT, un Fort Maçonné construit sur un roc, un lieu élevé, près du Ciel et qui domine toute chose. Ce Fort, cette Citadelle est accessible aux seuls aventuriers qui s’engagent sur les chemins ardus qui conduisent à sa porte. Du haut de sa montagne, elle veille et attend les visiteurs, c’est la Tradition, la Gnosis, la Connaissance qui est prête à ouvrir son Cœur et la Lumière à qui le désire.

« Une ville que l’on construit sur une haute montagne et qui est forte ne peut pas tomber, ni ne pourra être cachée. » Thomas. Log.32.

À ce carré des Éléments s’ajoute le triangle des 3 Principes formant ainsi la géométrie de la Pierre. Cette Pierre composée de la matière des 4 Éléments et de l’Esprit des 3 Principes est posée dans un cercle qui n’a ni début ni fin et qui représente par ce mouvement perpétuel ce qui est TOUJOURS. Il convient alors de lever les yeux vers le Ciel plein d’un vide infini et transparent, dans lequel notre Terre tourne infatigablement en occupant sans cesse une nouvelle partie de l’espace.

les dieux
La sirène au miroir, Galerie du Saint-Esprit à Besançon


Les C.IEV.X
C’est en hiver que j’ai vu le jour et le ciel de décembre m’a toujours étonné par l’embrasement spectaculaire de ses levers et couchers de soleil. C’est une forge suspendue au-dessus de l’horizon et qui s’affaire à colorier et à remplir le ciel d’éclaboussures de feu. Entre un soleil très bas et une lune très haute, l’étoile qui domine dans ces nuits d’hiver claires et obscures, devient le centre de ce tableau nocturne. L’Étoile que l’on retrouve dans le fond des mers jusqu’au sommet de la vôute céleste est un symbole très complexe et qui inspire (encore aujourd’hui) de nombreux « Don Quichotte ». Les Égyptiens signifiaient par l’Étoile, Dieu ou la Destinée mais aussi le 5ème nombre. Les Bramines du Nord en avaient fait « leur premier symbole qu’ils peignirent flamboyant ». L’Alchimiste qui en trouve la trace au culot de son antimoine, lui donne le sens de Mercure ou Vif-Argent (« Le Ciel est sur la Terre »).
En observant certains signes ou certaines organisations naturelles qui ressemblent parfois à des regroupements d’étoiles, on est amené à baisser les yeux et pas à pas à découvrir les Lieux.

Les L.IEV.X
Le lieu n’est pas forcément esthétique ou historique. On le cherche, il nous invite. C’est l’espace privilégié pour l’observation, la réflexion et la méditation. Il devient l’Oratoire, la géographie sacrée où l’on tresse ce lien vertical qui unit le Ciel et la Terre. C’est LÀ entre SOL et CIel que se feront en toute harmonie les Noces alchimiques, mystiques ou spirituelles.

« Il y en a beaucoup qui se tiennent devant la porte, mais ce sont les solitaires qui entreront dans le lieu du mariage. » Thomas. Log. 75

Une fois le lieu trouvé, il faut s’y rendre avec une grande régularité et le connaître à travers les saisons pour découvrir l’instant où nous sommes en harmonie avec lui afin d’Entendre pour s’Éveiller. Car le lieu ouvre à l’Éveil et à la Transparence. D’ailleurs le LIEV est un ENDROIT qui à l’ENVERS réfléchit le mot VEIL.
J’ai rencontré des espaces privilégiés situés dans les villes ou les campagnes… Je pense à la Galerie du Saint Esprit à Besançon où dans l’ombre de cette cour, je me suis éveillé au langage hermétique. C’est une assemblée de sculptures magnifiques taillées dans le chêne qui nous parlent du Grand œuvre. Je revois aussi la falaise de Haute-Pierre qui domine la vallée de la Loue et où s’allument fidèlement les feux de la Saint Jean au solstice d’hiver… Je visite souvent le jardin mystérieux de Bomarzo, près de Florence, occupé par des sculptures extraordinaires qui jouent avec les ombres et les lumières des bosquets… Je n’oublierai jamais le mont Saint-Michel (dans la Creuse) où nous avons vécu une heureuse et singulière rencontre… je passe parfois à Chaource pour goûter au silence de la crypte…
Mais il est d’autres lieux où souvent je m’arrête pour laisser flâner mon imagination, ceux que les peintres ont inventés pour nous. Qui n’a jamais rêvé de se fondre dans la Matière-Lumière d’un Rembrandt ? De traverser la place baignée de lumière où Antonello a peint son saint Sébastien ? Ou encore d’être celui qui se tient debout, contemplant la lumière au sortir d’un tunnel peint par Jérôme Bosch ? La peinture a cette force particulière de fixer dans nos mémoires des lieux qui deviennent étrangement réels.
Au fur et à mesure que l’on s’Éveille, c’est un nouvel horizon d’inconnus qui s’ouvre devant nous et ces inconnus entraînent de nouvelles questions, de nouveaux doutes.

Les X.I.E.U.X.
Ce mot inventé et que je garde pour la circonstance s’inscrit comme le 5ème pilier de ma présentation. Il définit les états anxieux devant les inconnus. Mais la difficulté et les doutes ne sauraient interrompre cette recherche tournée vers la Claire Lumière.

« Heureux l’homme qui est soumis à l’épreuve. Il a trouvé la Vie. » Thomas ; Log.58.

ET c’est l’instant où l’on se rappelle que cette Queste est une manière de vivre. Si les doutes malmènent le mental, il faut se souvenir que celui-ci est toujours noir et blanc. C’est une matière grise, comparable à un brouillard qui nous empêche de voir la Lumière. Le mental est le métal le plus difficile à abandonner avant de rentrer dans l’oratoire.

Les V.IEV.X.
Ce sont les arbres bien sûr ! L’arbre est étonnant, placé au centre d’un Paradis que nous avons perdu, il s’offre pour la fabrication de la croix de Rédemption. Il est le premier à recevoir la Langue des Oiseaux car c’est lui qu’ils ont choisi pour construire leurs nids. Présent dans toutes les traditions il demeure en quelque sorte un « Immortel ». Je repense à ce tilleul d’Ivory planté au XVème siècle et recensé comme le plus vieil arbre de France.
C’est l’axe vertical qui relie les choses de la Terre et du Ciel. Par ses racines, il connaît le monde caché, épais et obscur de la Terre et en même temps il côtoie en plein jour le monde invisible des vents et des caprices de l’air.
Je me rappelle chaque année cette Alchimie de l’Univers. Au printemps, il devient lui-même cet Uni-vert chargé de milliers de feuilles dans lesquelles chaque nervure diffuse la Sève, la Vie. Ensuite il s’empourpre ou prend l’apparence de l’or qui sera multiplié par les vents. Il devient transparent comme le verre en dévoilant son architecture.

« Fendez le bois, je suis là. » Thomas. Log.77

Et c’est toujours lui qui se donne pour laisser place à d’autres feuilles, d’autres pages, d’autres Vieux… les Livres. C’est la mémoire des hommes, où le blanc et le noir font la paix et s’accordent pour conduire le lecteur.

Les I. IEV.X.
J’ai toujours été intéressé par l’art du Trait, le dessin et les techniques qui s’y rattachent.
Le Trait Relève d’une volonté en même temps qu’il la Révèle. Il est Un par son mouvement. Deux par sa double Nature, droite et courbe. Il donne 3 principes ; il réunit, il sépare et il crée des chiffres. C’est le langage précis de l’Architecte qui conçoit et trace les plans. Le Trait est l’allié du Silence qu’il porte dans ses lettres T.R.- taire, c’est d’ailleurs ce que contient le TRACÉ-TACER.
J’ajouterai un POINT à ce TRAIT pour conclure mon propos, en l’éclairant par cette petite phrase qui exprime la Fidélité sur ce sentier :
TRAIT - POINT- TRAHIS- POINT.