Rarement ouvrage n’aura autant mérité de figurer dans le catalogue raisonné des œuvres qui font couler beaucoup d’encre. Qu’on en juge : de sa genèse à sa réalisation, de sa destruction à sa renaissance ne manquent aucun de ces ingrédients qui forgent une légende et garantissent une postérité à coup sûr amplement méritée. Il faut rappeler d’abord sa patiente élaboration, durant presque une décennie, qui témoigne autant de l’immense érudition de son auteur que de son travail quasi compagnonnique dans la réalisation des bois gravés qui serviront à illustrer l’ouvrage — mais aussi sa destruction peu de temps après son impression (et donc son insigne rareté) ; enfin l’aura mystérieuse attachée à la fois à son auteur et à ses sources.

Renouveau de la symbolique chrétienne

Le Bestiaire du Christ est en effet indissociablement lié à la personnalité remarquable de l’archéologue et héraldiste loudunais Louis Charbonneau-Lassay (1876-1946). Admirable figure que celle-ci et surtout si caractéristique d’un temps qui pouvait encore forger, au cœur de nos provinces, la trempe de ces érudits, clercs ou laïques, mais tout entier voués au labeur inlassable auquel ils avaient consacré toute leur vie. Ce labeur, le déchiffreur des graffites de Chinon le dédia sans compter, en homme de foi qu’il fut, au patient travail sur la symbolique chrétienne, et plus particulièrement à la « mystérieuse emblématique de Jésus-Christ ». Non isolé dans ce contexte de renouveau de la symbolique chrétienne, Charbonneau-Lassay inscrit au contraire ses pas dans la lignée d’une poignée d’ecclésiastiques qui, un siècle plus tôt, avaient ouvert la voie en essayant de réconcilier au sein du catholicisme foi et symbole dans une unité traditionnelle rompue par l’ère moderne. Il faut ainsi rendre grâce à Jean-Pierre Laurant d’avoir su remettre en lumière l’héritage des travaux de Bonald, Maistre ou Lammenais qui « furent au premier rang des lectures des séminaires de la Restauration d’où sortirent les chanoines savants des cathédrales et les curés de paroisses rurales friands de légendes »(1). Et parmi ceux-ci, les figures lumineuses du cardinal Jean-Baptiste Pittra (1812-1889) (La Clef de Méliton de Sardes), d’Adolphe Devoucoux (1804-1870) (Histoire de l’antique cité d’Autun) ou encore du Père jésuite Charles Cahier qui en 1847 publia un in-folio consacré aux vitraux de la cathédrale de Chartres. Maillons d’une même chaîne traditionnelle, ils témoignèrent de fait de l’impérieuse nécessité que « la science catholique devait établir par l’histoire l’autorité de la tradition conçue de façon proche d’un ésotérisme chrétien »(2) ; et ce, à l’heure même où allait éclater en France la ténébreuse affaire Taxil, dont les terribles soubresauts contribuèrent à miner encore davantage la conscience catholique en entraînant nombre de ses plus éminents représentants dans des errements bien répréhensibles à plus d’un égard.

louis charbonneau-lassay
Autoportrait de Louis Charbonneau-Lassay


C’est dans ce contexte de recomposition du débat catholique — partagé alors entre les voies du rationalisme, de la dévotion ou encore de l’approfondissement symbolique — que le Révérend Père Félix Anizan (1878-1944) sollicita en 1922 la participation de Charbonneau-Lassay à la nouvelle revue Regnabit, Revue universelle du Sacré-Cœur, parue depuis juin 1921 sous les auspices d’un comité parrainé par le cardinal Louis Dubois (1865-1929), archevêque de Paris. La même année, un premier article sera consacré au Sacré-Cœur du Donjon de Chinon, attribué aux chevaliers du Temple que suivront durant huit ans plusieurs dizaines d’autres études de symbolique chrétienne dans ses aspects archéologiques, historiques ou numismatiques, tous attachés à éclairer la dévotion due au Sacré-Cœur mais aussi à la “Royauté sociale” du Christ(3). De cette même période date également sa rencontre (1924), puis son amitié, avec René Guénon qu’il rencontra par l’intermédiaire d’Olivier de Frémond (1850-1940), membre lui aussi de la Société des antiquaires de l’Ouest, et que le métaphysicien côtoya lors de la collaboration à La France anti-maçonnique d’Abel Clarin de La Rive (1855-1914). Si Guénon ne collabora à Regnabit que de 1925 à 1927(4), Charbonneau-Lassay poursuivit son inlassable activité en 1929 dans la nouvelle revue, Le Rayonnement intellectuel, dont il devint directeur cette même année tout en assumant également la présidence de la Société du même nom. De cette production allait naître une grande partie de ce qui deviendra dix ans plus tard le Bestiaire du Christ, pierre angulaire de son œuvre.

La grande œuvre d’un « ymagier » médiéval

Car il faudra presque dix ans pour que la revue annonce dans son numéro de novembre-décembre 1936 le lancement de la souscription de l’ouvrage pour la somme, alors importante, de 300 francs, ainsi d’ailleurs que l’annonce de la parution future de trois autres volumes — le Floraire, le Lapidaire et le Vulnéraire — qui devaient constituer dans l’esprit de Charbonneau-Lassay l’ensemble d’une documentation complète sur l’iconologie du Christ.

bestiaire du christ
Le Coeur rayonnant comme image du Centre, d'après le "marbre astronomique" de la chartreuse de Saint-Denis d'Orques (Sarthe)
Fin du XVIe siècle. La plaie ouverte par la lance dans le coeur du Christ a la forme de la lettre hébraïque Iod.

Confiée au grand éditeur religieux Desclée de Brouwer, la tâche est immense car ce dernier veut un tirage luxueux qui mettrait en valeur les magnifiques bois gravés par l’auteur lui-même : un millier de pages illustrées par 1 157 gravures sur bois qui donnent à cette œuvre un caractère quasi compagnonnique et relient son auteur au travail des « ymagiers » médiévaux. Las, ce n’est qu’à la fin de 1940 que l’impression sera faite sur les presses de l’imprimeur alors installé à Bruges. Le livre sera fort peu distribué, en raison de l’occupation allemande et le restant de l’édition sera entièrement détruit par le feu en novembre 1943, lors d’un bombardement. Dès lors, le Bestiaire entra de plain-pied dans le domaine réservé des ouvrages devenus introuvables… avant que l’éditeur Laszlo Thot, directeur d’Archè, ne se procure un exemplaire auprès de la Kunsthistoriches Institut de Florence pour en réaliser en 1974, par procédé anastatique, une superbe édition conforme à l’original.

Ce fut la première résurrection de ce “Phénix christique” à la cyclologie immuable ; avant celle que nous propose aujourd’hui Albin Michel dans un format différent — plus « pratique », mais aussi avec un prix plus abordable. Cette édition permettra assurément une plus large diffusion de cet ouvrage incontournable tant pour le public des historiens de l’art que pour les amateurs d’emblématique chrétienne. Les uns et les autres trouveront là matière à s’interroger fort utilement et de manière parfaitement orthodoxe sur un univers symbolique qui donne « sens » et constitue un « langage » qu’il appartient à chacun de lire dans le silence intérieur de la manducation de la Parole. Certes, le puriste, voire le bibliophile, regretteront la belle ampleur de l’édition Archè qui faisait de ce fort volume aux allures d’incunable une pièce digne de lutrin, mais la renaissance de cet opus remarquable était certainement à ce prix — si conforme aux signes des temps…

bestiaire du christ
L'Amphisbène, l'Estoile internelle, fin du XVe siècle

Enfin, nous ne saurions achever cette rapide évocation de l’épopée du Bestiaire sans évoquer l’autre élément qui a assuré la notoriété quasi légendaire de l’ouvrage, c’est-à-dire la question des fameuses « sources » qui auraient inspiré, selon les dires de Charbonneau-Lassay lui-même dans sa préface, une partie de l’élément doctrinal et iconographique de l’ouvrage. Celles-ci proviendraient, au moins pour partie, d’une fraternité hermétique chrétienne du XVe siècle, L’Estoile Internelle et la Fraternité des Chevaliers du Divin Paraclet, dont l’héraldiste loudunais aurait reçu en 1926 l’investiture et le dépôt traditionnel — dont un ensemble de textes et documents — des mains de son dernier « Chevalier-Maître », le chanoine Téophile Barbot(5). Une organisation initiatique dont René Guénon avait « validé » le caractère totalement orthodoxe sur la base des documents à lui transmis par Jean Reyor(6) alors qu’il était déjà au Caire…
Autant d’éléments qui, certes, pouvaient à eux seuls justifier cette réédition d’une œuvre contemporaine majeure dans le domaine de l’ésotérisme chrétien et qui mérite assurément sa place entre les ouvrages des abbés Boon(7) et Stéphane(8), eux aussi proches, semble-t-il, de ces mêmes milieux.

(1) Jean-Pierre Laurant, L’Ésotérisme chrétien en France au XIXe siècle, L’Âge d’Homme, 1992, pp39-40.
(2) Ibid.
(3) Articles réédités sous le titre d’Études de symbolique chrétienne, Gutenberg Reprints, Paris, 2005.
(4) Articles réédités sous le titre Écrits pour Regnabit, Archè, 2003.
(5) Cf. P.L. Zocatelli, Le Lièvre qui rumine, Archè, 1999.
(6) René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Editions Traditionnelles, Paris, 1953, p.41.
(7) Abbé Nicolas Boon, Au cœur de l’Écriture, Dervy (épuisé)
(8) Abbé Henri Stéphane, Introduction à l’ésotérisme chrétien, Dervy, nouvelle édition, 2006. Lire dans la même livraison de cette Lettre de Symbole l’article d’Arnaud Rouvières