Le dessin représente un Christ en croix curieusement chargé d’entrelacs et d’arabesques, dans un style baroque en rapport avec l’expression artistique de son temps. Le regard spirituel en est, dans un premier temps, déstabilisé ; il faut toute la prudence et la patience de l’auteur pour orienter ce regard comme il convient, c’est-à-dire nous faire partager son cheminement et son émerveillement.

Mandala

On se souviendra d’abord, avec René Guénon, que cette tradition d’entrelacs et de nœuds se retrouve dans les dessins de Dürer et de Vinci, puis s’est perpétuée dans les paraphes et autres ornements compliqués des calligraphes, jusqu’au XIXe siècle. L’auteur en donne quelques exemples, mais en ce qui concerne l’esprit, il se rapproche plus des mandalas hindous et des entrelacs celtiques. C’est en tirant le fil d’Ariane, ou de la Vierge, que cet écheveau, en rapport avec le labyrinthe, découvre sa forme intelligible liée au pèlerinage et aux initiations de métier. Nous découvrons ainsi, au fil des pages, tout ce qui est contenu dans la “signature” de l’imprimeur Tullan, qui semble bien proche de l’A.G.L.A. « cette guilde secrète où s’unissaient ésotériquement les gens du livre ». Autant dire que la trame est très serrée et qu’on y parle volontiers l’argot du métier et la langue des oiseaux.
En réalité, ce document tout à fait unique, mais dont on sait que d’autres ont existé, n’était pas destiné à être diffusé mais devait demeurer à l’atelier « en tant qu’épreuve originale et finale : le crucifix en tray de plume ». Ce serait donc le chef-d’œuvre imposé à chaque compagnon où chacun, selon son art et en langage calligraphié et « chiffré » (le chiffre huit associé à l’étoile y joue un rôle particulièrement important), inscrirait en langage hiératique l’essentiel du dépôt qui lui fut transmis. L. de Goustine ajoute (p.85) « qu’il a pu se faire que ces documents, dont la qualité n’est pas d’ordre artistique mais mystique, une fois dissoute les confréries et perdu le sens de leur composition, aient rencontré la méfiance des seuls qu’ils pouvaient encore concerner : les prêtres, qu’un tel usage du Corps crucifié a pu scandaliser et inciter à les détruire ».

luc de goustine
Au coeur de l'Homme universel, le cheminement
vers la source supra-formelle de l'oeuvre


Ce pourrait également être le cas pour le “simple croyant” car, dans certains cas, le caractère proprement initiatique de certaines œuvres ne permet pas un « simple regard extérieur » et se protège par là-même de toute intrusion profane. C’est à cette fonction de “protection” que se rattachent tous les labyrinthes et entrelacs en proximité d’un “centre”.
Toute œuvre d’art traditionnelle est nécessairement enracinée dans l’espace et dans le temps qui l’a vue naître et c’est ce que nous découvrons, pas à pas, tout au long de l’ouvrage — qui donne une large place à l’histoire et à la géographie sacrée. Mais, parce qu’elle est traditionnelle, elle dépassera la forme pour atteindre (et nous conduire) à la source supra-formelle qui est ici très clairement le Christ, puisque le cheminement s’effectue, au sens propre, dans le corps de l’Homme universel. Le symbolisme de l’échelle, omniprésent dans ce livre sous le symbole d’une lettre, résume cette fonction sacrée.

Le lieu de la rencontre

S’il est vrai qu’une vision spirituelle s’exprime nécessairement par un certain langage formel, Luc de Goustine porte une attention extrême à chaque détail qui constitue cette forme. Ce faisant, il découvre des correspondances hermétiques qui s’enchaînent et se répondent pour nous rendre présents la Force et la Vie cachée dans l’œuvre, qui n’est rien d’autre, selon le titre de l’ouvrage, que la Tradition Hermétique et la mystique présente — encore à cette époque —, dans le métier des ouvriers du livre, et que l’on doit regarder comme le bien commun des Compagnonnages.

luc de goustine
Marque du maître imprimeur parisien Jean Petit, XVIe siècle
Le jeu de mots sur le phylactère en forme d'entrelacs "signe" l'appartenance toute hermétique au "mestier"


C’est, à travers le « mestier », la vocation de l’homme qui nous est rappelée ici (pp. 204-205) : « L’ultime valeur d’une œuvre est sa contribution au salut cosmique. Si l’esclavage du travail résultait du bannissement de l’Eden, voici qu’à son tour, vécue comme pénitence et comme action de grâce, la belle ouvrage prolonge, achève la Création. En le Christ Ouvrier, elle la sauve, la restaure en Dieu et Dieu en elle. Devoir de liberté et joie parfaite. Eucharistie. La finalité, au-delà du chef d’œuvre, est la rencontre de l’ouvrier avec le Maître d’œuvre ». Et — c’est le témoignage qui nous est donné ici —, « il n’y a pas de meilleur Lieu pour cette rencontre que la chair du fils de l’homme, et dans ce Temple, le saint des saints ou naos, son cœur. Dans ce cœur, forme secrète de l’œuvre, se couronne le travail entrepris ».
On voit que l’auteur, comme il le dit lui-même, n’a pas hésité à avancer ses pas « jusqu’à l’extrême limite de l’ininterprétable »… À nous de le suivre ou pas, en sachant que « la connaissance advient à l’homme dont le cœur est préparé… ». « Nous avons vu, nous confie-t-il, au cours de ce travail, s’ouvrir des perspectives qu’une vie ne suffirait pas à explorer. Car c’est par le Cristal Christique, tout l’univers qui s’offre à la contemplation et particulièrement cet univers écrit au service duquel œuvrent nos imprimeurs : la Sainte Ecriture où — littéralement — tout répond du Verbe par le Verbe ».
Si les compagnons imprimeur étaient d’abord des serviteurs du Verbe, notre auteur se situe, sans nul doute, dans le droit-fil de cette Tradition.

Luc de Goustine, Mystique ouvrière et Tradition Hermétique. Le Christ de Tulle, Nouvelle édition revue, 2006. Édit. Archè Milano. 362 pages, une centaine d'illustrations 33 €