Une rythmo-mélodie de la Parole
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 janvier 2007 à 14:50 - Livres - #12 - rss
Ce livre restitue la recherche d’une vie qu’a conduite Anne et Bernard Frinking — un couple profondément enraciné dans la vie liturgique, et par conséquent nourrie et éclairée par l’Esprit saint. Il ne s’agit pas d’exégètes érudits mais d’amateurs dans le plus noble sens du terme, de chrétiens affamés et assoiffées de la parole du Seigneur, désireux, comme leurs prédécesseurs dans la foi, d’être remodelés par cette parole qui guérit et recrée à son image les hommes de “bonne volonté”. Tout commence en Inde, au début des années 1960 lorsque Lanza Del Vasto les envoie séjourner dans l’ashram fondé par Gandhi. De façon incidente, Bernard découvre une méthode de transmission orale de la Bhagavad-Gita et se demande pourquoi pareille pratique n’existe pas dans l’Église. Cette question enfouie en lui pendant des années, travaille en silence, en particulier lorsque son travail d’architecte l’amène à vivre en Terre sainte et à emprunter les routes parcourues, il y a deux mille ans, par le Seigneur. Puis un jour, il fait la découverte, sur la devanture d’une librairie, de l’œuvre de Marcel Jousse.(1)

Bernard Frinking
La Parole est tout près de toi
Apprendre l'Evangile pour apprendre à le vivre, Paris, Bayard Editions, 247p.
Ce jésuite encore trop peu connu avait été amené à lutter contre les exégètes modernistes au début du siècle. Ces derniers de formation gréco-latine ignoraient alors totalement le monde de l’oralité. Égarés par leur vaine intelligence, ils affirmaient que les paroles de l’Évangile ne pouvaient être qu’un lointain écho des « sermons » qu’avaient prononcés le Christ. Qui serait en effet capable de retenir par cœur l’homélie du dimanche matin ?

Marcel Jousse 1886 - 1961
Jousse avait la chance d’être le fils d’une paysanne sarthoise illettrée ; toute son œuvre ne fut que le développement de ce que lui avait transmis sa mère. Car cette dernière lui rythmo-mélodiait chaque soir l’évangile qu’elle tenait elle-même de sa mère et d’une chaîne de transmission qui remontait probablement très loin. Fort de cette expérience, s’étant progressivement mis, grâce à l’aide du curé de son village, à l’hébreu et à l’araméen, il découvrit sous le texte grec les targoums que le Christ s’était contenté de ré agencer pour tirer le nouveau de l’ancien. Les targoums sont ces couples de versets traduits de l’hébreu que les juifs de l’époque connaissaient par cœur. Yéshoua‘ avait enseigné comme les rabbis d’alors, non par sermons, mais en délivrant un enseignement spirituel basé sur des paroles tirées des Écritures. Il ne fallait pas l’imaginer prêchant en chaire du haut de la montagne des béatitudes, mais balançant son corps d’avant en arrière et de droite à gauche et rythmo-mélodiant son enseignement pour qu’à force d’assimilation, il pénètre et transforme le cœur — et donc l’être même — de ses disciples.
Une méthode d’apprentissage
Jousse — qui devint professeur à l’École Pratique des Hautes Études — avait eu l’intuition de développer à partir de ses découvertes sur l’oralité une méthode pédagogique, et en particulier une méthode catéchétique qui permettait d’apprendre l’évangile "par cœur"(2). Bernard Frinking, et son épouse Anne, partirent donc des récitatifs mis au point par ce génial jésuite et sa collaboratrice musicologue, Gabrielle Desgrées du Loup, pour développer une véritable pratique de la manducation de la parole. Mais ceux-là restaient fragmentaires. La réflexion de Bernard le poussa bientôt à faire une découverte qui apporta un élément de méthode qui leur manquait : un calendrier d’apprentissage de l’évangile de Marc qui constitue, comme chaque évangile, une voie spirituelle à part entière. Nous laissons le lecteur entrer dans l’argumentation de l’auteur, qui met en relation les séquences de cet évangile avec les fêtes du calendrier juif de l’époque du Christ.

"Les targoums sont ces couples de versets traduits de l'hébreu
que les juifs de l'époque connaissait par coeur.
Il a acquis la conviction de la pratique d’un tel apprentissage de l’évangile, sous la direction d’une personne investie d’une fonction spéciale, dans les premières communautés chrétiennes. À partir de là, Bernard Frinking a retraduit l’évangile — ses considérations sur ses choix de traduction sont d’un grand intérêt — et mis au point avec sa femme — et avec l’aide d’un groupe de travail — une véritable méthode d’apprentissage et de récitation. S’est finalement développée autour de cette pratique, une fraternité chrétienne œcuménique qui s’appelle la Fraternité Saint-Marc(3).
Nous n’avons eu aucun contact direct avec cette méthode d’apprentissage et il nous est donc impossible de porter une quelconque appréciation sur l’aboutissement de cette recherche, mais ce livre recèle des considérations d’un grand intérêt que nous n’avons pu développer ici. Son insistance sur le fait que « la manière dont la foi est annoncée doit être conforme à son contenu. Que la foi elle-même suppose des lieux pédagogiques spécifiques – et des modes de transmission appropriés » (p. 226) devrait faire réfléchir ceux à qui appartient d’abord cette tâche si fondamentale.
(1) Pour les rencontres de l’œuvre de l’abbé Jousse avec celle de René Guénon, nous renvoyons le lecteur à : Accart, Xavier, Le Renversement des clartés, Paris, Edidit, 2005, p. 74, 86, 1069, 1084, 1153.
(2) Notons que l’œuvre de Marcel Jousse a marqué le travail du dominicain André Gouze.
(3) Les lecteurs que ce travail intéresserait peuvent commander des récitatifs (des stages sont également organisées dans divers lieux en France (http://fraternitesaintmarc.free.fr)
Aussi : Association Qehilla – Secrétariat : Brigitte Thouvenot, 3 allée des Tilleuls, 03800 Gannat – Tél : 04.70.90.28.61

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