Frédérick Tristan
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 janvier 2007 à 12:40 - Frédérick Tristan - #10 - rss
«Le mystère vivant ne peut s’incarner que dans le temple de notre “cœur”…»

Frédérick Tristan : Tout homme (et plus encore toute femme) peut, par la grâce de son esprit, être la sentinelle de l’invisible. Aujourd’hui, son esprit en a-t-il réellement les moyens ? La question béante n’est pas Dieu, mais l’homme. La facticité spirituelle agite ses sonnailles. Ça ne colle pas parce que ça n’adhère à rien. L’homme doit réapprendre une innocence lavée des perturbations religieuses et intellectuelles d’une histoire civilisatrice à son terme. Exemple : Marie et Jésus demeurent plus essentiellement vivants que le Christianisme. Pourquoi ? Parce que le fidèle doit brûler le fatras de Caïn, en revenir à la simplicité, quasiment au vide, pour humblement dresser en soi la hutte d’Abel, homologue à son cœur, le temple vrai où le mystère vivant peut s’incarner.
Pour sortir de l’usure des termes galvaudés qui servent à désigner la divinité, vous avancez le mot de « Cela », « qui n’a pas de nom », ou encore la désignation de « l’Innommé » (faute de pouvoir parler de « l’innommable », chargé d’une autre acception !). Ne craignez-vous pas d’effrayer le « fidèle » ?
Frédérick Tristan : Mais qui est fidèle, et à quoi, à qui ? Souvent, qui se croit fidèle n’est fidèle qu’à son ego, miroir indéfiniment aléatoire de lui-même, et cela jusqu’à l’idée fallacieuse d’un dieu plus ou moins personnel ou redoutable. Cet encombrement tient toute la place du mystère qui seul et par lui-même peut investir le cœur préparé à le recevoir, ce mystère tellement au-delà de l’être, et si près !
Vous en appelez à un « art » de la transformation intérieure, de la libération du “cœur spirituel” qui vise à « subsumer » les phénomènes, le “il y a” — y compris nos propres représentations du divin — dans « Cela ». Peut-il faire l’économie d’une « doctrine » et de rites?
Frédérick Tristan : Ce que l’on nomme parfois l’hermétisme chrétien — mais il est universel — est la voie de dissolution des innombrables plombs de l’Il y a pour parvenir à la réintégration de l’or qu’est Cela. Image d’une chevalerie interne qui n’a guère besoin de rites. La nature, en sa voracité même (ses sacrifices permanents) est par elle-même et par ses rythmes l’exemple de cette œuvre fondamentale.
Dans quelle mesure l’écriture, notamment le travail du romancier, peut-elle aussi être une « voie »
Frédérick Tristan : La littérature de fiction, dans la mesure où elle s’apparente à la parabole, n’est que l’essai de traduire, en biaisant le langage commun, ce qui ne peut être accessible ou dicible autrement, en particulier le parcours du cœur spirituel, ses joies et ses abîmes, ou le constat du monde en proie à ses besoins, à ses désirs et à ses errances. En ce sens, l’ensemble de mes livres forment un unique journal d’écriture, les anecdotes n’étant que les ombres (métaphoriques ?) d’une lente avancée à travers le mystère de l’ici et de l’ailleurs, une tremblotante chandelle à la main. Voie périlleuse car elle pourrait être aussi le théâtre des fantasmes !
L’œuvre de Frédérick Tristan

Né en 1931 à Sedan (Ardennes), Prix Goncourt 1983, grand voyageur à travers le monde et l'imaginaire, Frédérick Tristan a publié plus d’une vingtaine de romans dont Le Dieu des mouches, Les tribulations héroïques de Balthasar Kober, Les Égarés, Le Singe égal du ciel, Tao, le haut voyage, L’Amour pèlerin — et, tout récemment : Monsieur l’Enfant et le cercle des bavards (Fayard, 2006). Il est également l’auteur d’une dizaine d’essais parmi lesquels il faut signaler particulièrement Les premières images chrétiennes – Du symbole à l’icône IIe s.-VIes. (Fayard, 1996, 662 p.), Houng : les sociétés secrètes chinoises (Fayard 2003) — et, pour ceux qui souhaiteraient mieux connaître et comprendre l’homme, sa perspective et son œuvre, Le retournement du gant (entretiens avec Jean-Luc Moreau, Fayard, 2000).
http://www.fredericktristan.com/fayard.asp
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